C’est un fait ! Depuis le mois d’avril 2011, l’on s’accorde, aussi bien en Côte d’Ivoire, sur le continent que dans le monde, à reconnaître que le pays d’Houphouët-Boigny a fait des bonds prodigieux dans plusieurs domaines. Notamment sur les plans économique et sécuritaire.

Le président Alassane Ouattara, qui tient les rênes du pays depuis cette date a su relancer l’économie, faire revenir les investisseurs et renouer la confiance entre les institutions internationales et celles nationales. Dans le même temps, ces partenaires multilatéraux n’ont cessé d’appeler les autorités ivoiriennes à mettre en place les instruments – ou les conditions, c’est selon – d’une réconciliation nationale vraie. Une demande formalisée, en janvier 2013, par la Directrice Générale du Fonds Monétaire International (FMI), Christine Lagarde, pour qui la réconciliation entre Ivoiriens était un «préalable» à la relance économique.

Le président Ouattara a su relancer depuis 2011 l’économie, faire revenir les investisseurs et renouer la confiance entre les institutions.

Six ans après la crise postélectorale qui a vu l’arrestation et le transfèrement de l’ancien chef de l’Etat à La Haye, la réconciliation ivoirienne reste encore un vœu pieux. Ce en dépit des efforts que le gouvernement a pu faire jusque-là et malgré les déclarations d’intention des autorités en charge de cette question. Dirigeants politiques, militants aussi bien de l’opposition que du pouvoir restent, jusqu’à ce jour, divisés sur les leviers à activer pour rapprocher davantage les Ivoiriens, profondément divisés.

Laurent Gbagbo et Charles Blé Goudé Photo Google

Laurent Gbagbo et Charles Blé Goudé Photo Google

«Espoir déçu », selon le FPI

Principal parti d’opposition, le Front populaire ivoirien (FPI) de Pascal Affi N’Guessan a toujours marqué sa désapprobation quant à la conduite des affaires de l’Etat, de manière générale et du processus de réconciliation en particulier. Pour le président de cette formation politique, «la priorité aujourd’hui en Côte d’Ivoire n’est pas tant de relier deux bords d’une lagune, mais de bâtir des ponts politiques, culturels et sociaux qui rassemblent les Ivoiriens de tous les bords ; d’établir des liens de fraternité, de paix et de réconciliation entre les Ivoiriens». Parlant de la réconciliation nationale, il évoque un «espoir déçu». «Une catégorie de citoyens, appelés «Pro-Gbagbo», pour les besoins d’une cause que j’ignore, sont exclus de la vie nationale et soumis au harcèlement d’une «justice des vainqueurs». Ils n’ont aucun droit. S’ils ne sont pas en prison sans jugement, ils sont des prisonniers en sursis, en liberté provisoire ou en exil. Leurs biens, y compris des terres, des plantations, des maisons, des comptes bancaires, etc. sont confisqués sans aucune forme de procès», a vertement critiqué Pascal Affi N’Guessan.

«Illusoire» pour Charles Konan Banny

De son côté, l’ancien Premier ministre et candidat à la présidentielle du 25 octobre 2015, Charles Konan Banny, embouche la même trompète, estimant qu’il «est illusoire de rêver» à une réconciliation en Côte d’Ivoire sans l’ex-président Laurent Gbagbo. «Il est illusoire de rêver à la réconciliation en excluant des dignes fils de la Côte d’Ivoire qui sont en prison parmi lesquels il y a Laurent Gbagbo», a-t-il soutenu. Des propos qu’appuie un autre ex-candidat à la présidence de la République, Essy Amara, membre, tout comme Charles Konan Banny, de la défunte Coalition Nationale pour le Changement (CNC), groupement de plusieurs partis d’opposition.

Six ans après la crise postélectorale qui a vu l’arrestation et le transfèrement de l’ancien chef de l’Etat à La Haye, la réconciliation ivoirienne reste encore un vœu pieux.

Autre son de cloche, celui émis par Joël N’Guessan porte-parole principal du Rassemblement des républicains (RDR), qui fait partie de la coalition au pouvoir. Pour lui, «la réconciliation est effectivement en marche». «Avant on (pro-Gbagbo et pro-Ouattara) se détestait, on se tirait dessus. Aujourd’hui, les gens vivent à nouveau ensemble. Le gouvernement et le président de la République ont créé les conditions pour une entente entre les partis politiques. Il n’y a pas plus de 30 mille réfugiés à l’extérieur et les principaux leaders de l’opposition ont été libérés et animent leurs partis. Conclusion, la réconciliation est effective. Il reste quelques petits éléments à régler entre hommes politiques mais le pays se dirige, à pas fermes, vers la réconciliation nationale», a-t-il souligné, dans une déclaration rendue publique.

Le président Alassane Ouattara. Photo Yeo M'bah

Le président Alassane Ouattara. Photo Yeo M’bah

Pour le RDR, «tout va bien»

Malgré cette profession de foi de Joël N’Guessan, les critiques ne cessent de pleuvoir. Si le président Alassane Ouattara – qui a été réélu en octobre 2015– s’est engagé de faire de la réconciliation nationale une des priorités de ce second mandat, il a également promis à ses compatriotes d’être «le président de tous les Ivoiriens». Sur ce dernier aspect, des critiques se font jour sur l’utilité de toutes les mesures engagées pour réconcilier les Ivoiriens – création de la Commission Dialogue, Vérité et Réconciliation (CDVR), puis de la Commission pour l’Indemnisation des Victimes des Crises survenus en Côte d’Ivoire (CONARIV) – tant que les clivage entre pro-Gbagbo d’une part et les pro-Ouattara de l’autre sont perceptibles. Certains, à l’instar de l’activiste de la société civile, Doumbia Soumaïla, pensent que le «processus de réconciliation est beaucoup plus complexe qu’on a tendance à le présenter» et que «la libération des prisonniers et l’indemnisation des victimes font, certes, partie du processus» mais «ne sont pas suffisantes pour atteindre le stade de la cohésion sociale et politique, seule garante d’une vraie réconciliation».

Dirigeants politiques, militants aussi bien de l’opposition que du pouvoir restent, jusqu’à ce jour, divisés.

Interrogé sur les préalables de la réconciliation, le politologue et enseignant à l’université Félix Houphouët-Boigny d’Abidjan, Pierre Dagbo Godé a estimé qu’elle ne peut se faire sans un «débat politique inclusif» et «la libération de tous les prisonniers arrêtés en marge de la crise de 2010». Il ajoute, en sus, que le retour de Laurent Gbagbo et de Blé Goudé (tous deux jugés par la CPI) est essentiel pour apaiser les esprits. Etant donné, ajoute-t-il, que l’ancien chef de l’Etat demeure «un acteur majeur de la scène politique, celui qui brasse 44% de l’électorat ivoirien». Un avis que partage le président du FPI, Pascal Affi N’Guessan qui a affirmé à la presse que «sans la libération de Laurent Gbagbo et de Blé Goudé, il sera difficile d’obtenir une réconciliation franche et durable».

Autre ombre au tableau de cette réconciliation tant souhaitée par les Ivoiriens, les procès, aussi bien à Abidjan, contre Simone Gbagbo, qu’à La Haye, contre Laurent Gbagbo et Blé Goudé.   Une chose est sûre, pour retrouver la paix, la Côte d’Ivoire va devoir faire des compromis et inclure tous les protagonistes, sans exclusive, du paysage politique dans le processus de réconciliation. Il s’agit, pour tous ces protagonistes – de quelque bord qu’ils soient – de reconnaître leur responsabilité dans la survenue de la crise postélectorale et d’en assumer, solidairement les conséquences.

Dr Sylvain N'Guessan. Photo Yeo M'bah

Dr Sylvain N’Guessan. Photo Yeo M’bah

Sylvain N’Guessan : « Il faut une amnistie après les procès ! »

Le consultant, spécialiste des questions de gouvernance et de justice transitionnelle analyse ici la crise post-électorale en cours en Côte d’Ivoire depuis 2011.

Comment analysez-vous le processus de réconciliation nationale tel que conduit par le gouvernement?

Au sortir de la crise post-électorale, alors que La majorité présidentielle (LMP) de Laurent Gbagbo était complètement démantelée soit par les emprisonnements, la mort, les exils, les personnes déplacées internes,…le gouvernement a jugé opportun de lancer un processus de réconciliation. Bien évidemment, la base ne pouvait être inclusive. Si l’on part des quatre piliers de la justice transitionnelle, le droit à la vérité et le droit à la justice se sont trouvés biaisés dès le départ.

Malgré tout, l’on sent une réticence d’une certaine frange de la population à s’engager dans ce processus. Qu’en pensez-vous?

A partir du moment où les principaux dirigeants du camp Gbagbo n’ont pas été associés à l’élaboration du processus de réconciliation nationale, il ne faut pas s’attendre à ce qu’ils en endossent les conclusions. Il ne faut pas non plus oublier que seuls les citoyens se réclamant du camp Gbagbo subissent les frais de la justice comme Laurent Gbagbo lui-même et Charles Blé Goudé emprisonnés à La Haye sans que la Cour Pénale Internationale ne lance la moindre enquête sur le camp adverse.

Que doit faire, à votre avis, le gouvernement pour aboutir à une réconciliation davantage inclusive?

Ce n’est pas en maintenant certains en prison sans jugement qu’il y’aura la cohésion sociale. Le gouvernement gagnerait à juger les prisonniers de la crise postélectorale afin qu’un verdict soit prononcé. Il serait intéressant qu’après ces procès, une amnistie puisse suivre. Si Laurent Gbagbo et/ou Charles Blé Goudé étaient condamnés, il faudra que la Cour Pénale Internationale (CPI) enquête sur le camp adverse.