Unoma Azuah est connue pour écrire des œuvres de fiction dont le thème explore la sexualité au Nigeria. Dans son dernier ouvrage, Blessed Body, elle passe au niveau supérieur en concrétisant le sujet. Dans cette anthologie, sans doute la première du genre, l’auteure dresse au lecteur un portrait authentique et sans complaisance de la vie des LGBT dans un pays devenu célèbre pour sa forte opposition à l’homosexualité. Installée aux États-Unis d’Amérique, Unoma était au Nigeria pour la promotion de Blessed Body, c’est à cette occasion que Cosmic Yoruba l’a rencontrée pour en savoir plus sur la genèse de l’anthologie et sa réception au Nigeria.

Pourquoi le Nigeria ou l’Afrique ont-ils besoin d’un livre qui décrit les conditions de vie des LGBT ? 

L’ignorance quant aux questions relatives à la sexualité au Nigeria et en Afrique est alarmante. Les religions fondamentalistes compliquent davantage le problème. En effet, les recherches que j’ai effectuées lorsque je compilais les histoires vraies des lesbiennes, gays, bisexuels et transgenres (LGBT) nigérians ont révélé que le vieux conte de Sodome et Gomorrhe est littéralement appliqué à l’homosexualité [contemporaine]. Je trouve ironique et pénible que nous conservions et reconnaissions encore la loi sur la sodomie héritée du système colonial britannique alors que la Grande-Bretagne elle-même l’a abolie. Même Israël, la terre où Jésus est né, reconnait et accepte le mariage et l’union entre des personnes de même sexe.

« L’ignorance quant aux questions relatives à la sexualité au Nigeria et en Afrique est alarmante ».

C’est pourquoi la publication d’un livre comme Blessed Body est vitale. Les vies des écrivains reflètent celles de nombreux LGBT qui vivent dans le silence et l’invisibilité. Ce livre leur donne une voix et légitime leurs vies. Ils doivent savoir qu’ils ne sont pas malades, pervertis, maudits et par-dessus tout, qu’ils ne sont pas seuls. Je crois que ce livre est une claque pour la haine et l’ignorance, pour employer les mots du brillant universitaire sud-africain Zethu Matebeni.

Vous venez de publier le livre au Ghana et au Nigeria. Comment a-t-il été reçu dans ces pays ? 

La réception a été positivement extraordinaire. La demande du livre est énorme, en particulier au sein de la communauté LGBT et de ses alliés. Il est également très demandé par nombre d’homophobes curieux. Et j’en suis plutôt ravie ! Autant le livre est nécessaire à l’émancipation et à l’affirmation de la communauté LGBT, autant mon objectif est d’atteindre les personnes qui sont opposées aux couples de même sexe. Je peux donc affirmer que jusqu’ici tout va bien.

Quelles difficultés avez-vous rencontrées lors de la rédaction du livre  ? 

Le processus de collecte et de rédaction était ardu, mais j’ai cru en mon projet dès le départ. Par conséquent, j’étais déterminée à affronter les défis avec patience et courage. Par exemple, certains contributeurs n’étaient pas très désireux de sonder le tréfonds de leur peine, de rentrer dans le vif de leur désespoir et de leur traumatisme pour revivre ces émotions. Je les poussais sans cesse à oser revivre ces souvenirs et les affronter, parce que les rédiger participe de la thérapie et, en fin de compte, du processus de la guérison et de la victoire.

La couverture du livre.

La couverture du livre.

D’un autre côté, certains contributeurs ne pouvaient simplement pas exprimer leurs expériences avec des mots. Ils les avaient effacées de leur mémoire dans leur lutte pour la survie. Mais je les ai encouragés à traverser ces tunnels sombres et à mettre en lumière ces «ombres». Il y en a également qui ne se sentaient pas aptes à l’écriture. En d’autres mots, ils pensaient qu’il était nécessaire d’être des écrivains professionnels pour raconter leur histoire. J’ai dû les convaincre qu’ils n’avaient pas besoin d’être des écrivains professionnels pour avoir le droit de s’exprimer.

Et puis il y a ceux qui ne voulaient pas écrire. J’ai dû procéder par interviews pour recréer leurs histoires avec les détails les plus intimes. Il m’a fallu du temps pour insérer ces détails complexes, car je leur demandais de me raconter leurs histoires autant de fois que nécessaire, pour les représenter en toute authenticité. Il y a ceux qui étaient submergés par leurs émotions et qui arrêtaient. J’attendais et retournais vers eux encore et encore. Cet exercice a été long et pénible. J’ai dû faire preuve d’une patience à toute épreuve.

En outre, pour que l’anthologie soit étendue et diversifiée, j’ai pris le risque d’aller dans des zones reculées du Nigeria où je ne connaissais personne. Je travaillais sur recommandation avec un second ou un troisième point de contact. J’avais besoin de dresser un portrait [éclectique] des vies des LGBT au Nigeria. Certaines personnes étaient suspicieuses quant au projet et refusaient de me parler. Je devais alors faire intervenir la personne qui nous avait mises en contact en premier lieu pour leur assurer que je ne voulais pas les exposer ou les faire chanter.

« Durant la rédaction, j’ai versé des larmes, mais j’ai aussi ri des parties amusantes. »

C’est le projet le plus intense qu’il m’ait été donné de réaliser. Une bonne partie des histoires recueillies étaient similaires, alors j’ai dû opérer des choix. J’ai opté pour les histoires qui abordaient une variété de thèmes et de sujets. J’ai essayé de ne pas insérer des histoires répétitives. Durant la rédaction, j’ai versé des larmes, mais j’ai aussi ri des parties amusantes. Je me suis souvent mise en colère, et je voulais me déchaîner contre le monde et sa haine, son hypocrisie et son désir de se prendre pour Dieu. Mais finalement, c’était une expérience enrichissante à vivre.

Selon vous, quelles sont les histoires qui sortent du lot ? Dans laquelle de ces histoires vous reconnaissez-vous le plus ? 

Pour moi, tous ces récits sortent du lot, et plus particulièrement «Coming of Age», «Blurring the Lines» et «The Church». Ceci ne diminue en aucune façon la force des autres récits, mais ceux-là m’ont fait revivre plus intensément l’époque où j’étais désorientée et paniquée. Cette période a été la plus sensible de ma vie ; celle où j’avais le plus besoin d’être aimée sans être condamnée parce que j’aimais différemment. J’ai dû explorer cette partie de ma vie où j’ai été abusée et exploitée, parce que je cherchais l’amour au mauvais endroit juste pour me faire accepter.

Avez-vous des projets à venir dont vous aimeriez nous parler ?

J’espère obtenir une bourse ou un soutien d’une autre sorte qui me permettrait de prendre une pause, le temps de travailler sur mes mémoires provisoirement intitulés Embracing My Shadow. Je souhaite partager la manière dont j’ai navigué dans les eaux sombres de l’homophobie, de la haine et des abus sexuels au Nigeria, de la fin des années 70 jusqu’à ce jour.

Cosmic Yoruba est une maniaque de l’histoire et une fan d’histoires d’épouvante asiatiques. Vous pouvez lire son blog The Adventures of Cosmic Yoruba où elle explore les questions relatives au genre et à la sexualité dans l’histoire de l’Afrique de l’Ouest. Son adresse e-mail est [email protected].