Dans vos livres, vous défendez l’argument que «l’Afrique est pauvre parce qu’elle n’est pas libre». Quel est l’état de liberté en Afrique aujourd’hui?

L’état de liberté en Afrique est déplorable. L’Afrique devient de moins en moins libre. Trois types de liberté sont essentiels pour le progrès de l’Afrique. La liberté politique implique la capacité des Africains de voter et de choisir qui doit les gouverner. Cela exige évidemment une certaine forme de démocratie. En 1990, seuls 4 pays africains étaient démocratiques: le Botswana, la Gambie, Maurice et le Sénégal. Ce petit nombre est passé à 16 sur 54 pays africains en 2006, mais est tombé à 15 aujourd’hui. Les 15 pays démocratiques africains sont le Bénin, le Botswana, le Cap-Vert, le Ghana, le Kenya, Madagascar, le Malawi, Maurice, le Mozambique, la Namibie, le Nigéria, Sao Tomé et Principe, le Sénégal, l’Afrique du Sud et la Zambie. Les élections seules ne rendent pas un pays démocratique. En plus des élections périodiques, il faut une Constitution librement négociée, des médias libres et indépendants, une banque centrale indépendante, un pouvoir judiciaire indépendant, une commission électorale indépendante et des forces de sécurité neutres et professionnelles. Si vous appliquez ces critères supplémentaires rigoureux, moins de 4 pays africains seraient démocratiques.

La liberté intellectuelle implique la liberté d’expression, de pensée, des médias, etc. C’est important pour les Africains d’élaborer, de débattre et de publier leurs propres solutions à leurs problèmes. La première étape pour résoudre un problème social est de l’exposer et c’est l’affaire des médias. Actuellement, seuls 10 pays africains disposent des médias libres. Au Burundi, en Érythrée, en Éthiopie, au Zimbabwe et dans d’autres pays africains, même l’accès aux médias sociaux est contrôlé par l’État. La liberté économique signifie la capacité des Africains à établir des entreprises qu’ils veulent, produire et vendre sur les marchés sans ingérence du gouvernement. Cette liberté existe dans moins de 10 pays africains.

La liberté intellectuelle implique la liberté d’expression, de pensée, des médias, etc. C’est important pour les Africains d’élaborer, de débattre et de publier leurs propres solutions à leurs problèmes. La première étape pour résoudre un problème social est de l’exposer et c’est l’affaire des médias. Actuellement, seuls 10 pays africains disposent des médias libres.

Il est important de noter que ces libertés existaient sous diverses formes rudimentaires dans nos systèmes traditionnels africains, où il était possible de destituer les mauvais chefs et les rois qui se révélaient incapables de diriger dignement leur peuple. La liberté d’expression et la liberté économique existent aussi dans l’Afrique traditionnelle. On n’a pas besoin d’autorisation pour établir une entreprise, et personne ne vous arrête pour avoir critiqué le chef.

La couverture de l'un des livres de George Ayitteh.

La couverture de l’un des livres de George Ayitteh.

Dans votre livre Afrique trahie publié en 1992, vous affirmez que l’Afrique est trahie par ses dirigeants qui oppriment leur peuple. Qui trahit l’Afrique aujourd’hui?

Une grande partie de l’Afrique n’a jamais connu une vraie liberté après les indépendances des années 1960. Nous n’avons fait que remplacer un ensemble de maîtres (colonialistes blancs) par un autre groupe de maîtres (néocolonialistes noirs) et l’oppression et l’exploitation du peuple africain continuèrent sans relâche. Peu a changé depuis lors. Aujourd’hui, ce sont les dirigeants africains et leurs gouvernements qui oppriment et exploitent leur peuple. L’Afrique n’est pas encore libre. La liberté politique n’existe que dans 15 pays africains, comme expliqué ci-dessus. Les dirigeants et les gouvernements africains font peu pour leur population en termes d’approvisionnement de services sociaux tels que l’électricité, l’éducation, les soins de santé, les routes, etc. Il y a seulement trois choses qu’ils savent faire très bien: piller le trésor public, voler les élections pour rester au pouvoir et écraser toute dissidence. Les plus riches en Afrique sont les chefs d’État et les ministres. Bien souvent, le chef des bandits est le chef de l’Etat lui-même. Voici une liste des chefs d’État africains et le butin qu’ils ont amassés.

Moammar Kadhafi de Libye – 200 milliards de dollars

Hosni Moubarak d’Égypte – 70 milliards de dollars

Omar al-Bashir du Soudan – 9 milliards de dollars

Général Sani Abacha, ancien dictateur militaire du Nigéria – 5 milliards de dollars

Charles Taylor du Libéria – 5 milliards de dollars

La richesse de l’Afrique a été pillée par ses dirigeants et n’a pas été utilisée pour sortir sa population de la pauvreté.

Votre pays Le Ghana est l’un des rares pays vraiment démocratiques en Afrique. Pourquoi la démocratisation a-t-elle réussi au Ghana mais a échoué dans beaucoup d’autres pays africains?

J’étais l’une des quelques 50 personnes qui ont apporté la démocratie au Ghana en 2000 et il nous a fallu 19 ans pour lutter contre ce régime tyrannique de Rawlings. Pour chaque force dans la nature, il y a une contre-force. Une force domine si la contre-force est faible ou inexistante. Dans beaucoup trop de pays africains, la contre-force, c’est-à-dire l’opposition et la classe intellectuelle, est faible. Dans de nombreux pays africains, l’opposition est fragmentée, encline à se quereller et à être sujette à la corruption. Donc, au Ghana, nous nous sommes concentrés sur le renforcement de l’opposition. Il faut une alliance des forces d’opposition pour vaincre des dictateurs enracinés. Nous avons formé une alliance d’opposition pour vaincre Rawlings en 2000. En Éthiopie, il ya plus de 102 partis d’opposition et le Zimbabwe en a 29. Rien ne ravit un dictateur plus que de voir une opposition divisée.

George Ayitteh et le musicien Bono.

George Ayitteh et le musicien Bono.

Beaucoup d’Africains pensent que le modèle de développement autoritaire de Singapour est le meilleur pour l’Afrique parce qu’il «marche», dit-on, dans des pays comme le Rwanda ou l’Ethiopie. Quel est votre commentaire à ce sujet?

Le modèle du tigre asiatique – développement sous autoritarisme – ne peut et ne fonctionnera jamais en Afrique et les soi-disant experts en développement en Occident devraient cesser de dire aux gouvernements africains de copier ce modèle parce que la situation et les conditions des deux continents sont très différentes.

Premièrement, alors que les Tigres d’Asie ont des populations relativement plus homogènes d’un point de vue ethnique qu’en Afrique, le Nigeria, par exemple, compte plus de 250 groupes ethniques; la République démocratique du Congo a plus de 400. La prospérité économique qui ne profite qu’à un groupe ne peut que créer l’instabilité politique. Même la Somalie qui est ethniquement homogène a implosé dans le chaos.

Deuxièmement, la plupart des Tigres d’Asie sont insulaires et ceux qui ne veulent pas supporter le régime autoritaire n’ont nulle part où aller. En revanche, en Afrique, les frontières sont poreuses et ceux qui ne veulent pas vivre sous un régime autoritaire peuvent toujours voter avec leurs pieds et aller s’installer ailleurs. Troisièmement, plusieurs Tigres asiatiques – Hong Kong, Taiwan et la Corée en particulier – ont fait face à une menace communiste extérieure. En conséquence, leur peuple était disposé à accepter des restrictions sur leurs libertés civiles pour combattre l’ennemi extérieur. L’Afrique n’a pas eu un tel ennemi après les années 1960.

Les réalisations économiques de l’Ethiopie et du Rwanda ne sont pas durables parce que les deux pays ne sont pas démocratiques. Vous n’avez pas besoin de la démocratie pour concevoir une réussite économique, mais vous avez besoin de la démocratie pour la maintenir.

Quatrièmement, en raison de la menace communiste extérieure, les Tigres d’Asie ont reçu des sommes considérables de l’aide occidentale, chose sur  laquelle l’Afrique ne peut pas compter. Cinquièmement, et c’est le plus important, l’Afrique doit concevoir son propre modèle. Pendant trop longtemps, elle a beaucoup copié des modèles étrangers. Nommez un modèle étranger et vous en trouverez une copie vulgaire quelque part en Afrique. Rome a une basilique, et la Cote d’Ivoire doit en avoir une à Yamoussoukro. Enfin, aucun dictateur n’a apporté une prospérité durable à aucun pays africain dans l’ère postcoloniale. Des pays  tels que Madagascar, la Côte d’Ivoire, etc. ont tenté de se développer sous un régime autoritaire et se sont effondrés dans la guerre civile, rendant inutiles les gains économiques réalisés.

Que faut-il donc faire ?

Pour passer d’une société contrôlée par l’État à une société libre, il faut des réformes dans plusieurs domaines : intellectuel, politique, constitutionnel, institutionnel et économique  dans cet ordre. Trop de pays commencent par la réforme économique et mettent la charrue devant les bœufs, comme l’Ethiopie et le Rwanda. Mais le système politique dans ces pays pue. Donc, ce qui se passe, c’est que la réforme économique engendrera la prospérité économique. Mais à mesure que les gens deviendront plus prospères, ils exigeront une plus grande participation dans la façon dont le pays est géré. Si une plus grande liberté intellectuelle et politique n’est pas accordée, cela mènerait à des protestations et à des manifestations violentes qui pourraient mener à l’instabilité, au conflit et à la guerre comme ça a été le cas à Madagascar en 2003, en Côte d’Ivoire en 2005 et en Éthiopie actuellement.

George Ayitteh.

George Ayitteh.

En effet, de nombreux pays africains que la Banque mondiale a restructurés en «réussite économique» ont finalement atteint le «plafond politique» et ont commencé à dégénérer : le Cameroun, la Côte d’Ivoire, le Ghana, la Gambie, le Kenya, le Malawi, le Nigéria, la Tanzanie, le Zaïre et le Zimbabwe. En 1989, la Côte d’Ivoire a été déclarée une réussite, mais sa fortune a commencé à chuter après 1990, avec la baisse des prix mondiaux des produits de base et encore plus avec les turbulences politiques après les élections de 1991. Elle a implosé en 2002.

Les réalisations économiques de l’Ethiopie et du Rwanda ne sont pas durables parce que les deux pays ne sont pas démocratiques. Vous n’avez pas besoin de la démocratie pour concevoir une réussite économique, mais vous avez besoin de la démocratie pour la maintenir. Comme l’a noté The Economist : «À bien des égards, Paul Kagame, le président rwandais, est l’un des meilleurs leaders de l’histoire africaine moderne. . . Les Rwandais sont en meilleure santé et mieux instruits que jamais. Les affaires sont en plein essor, la corruption est minimale et les investisseurs étrangers affluent vers le pays… Et pourtant, sur un point important, il a échoué. Dans le jugement de l’histoire, les dirigeants sont seulement aussi bons que les successeurs qu’ils préparent. M. Kagame a licencié ou chassé à peu près tout le monde autour de lui qui pourrait prendre le relais. Certains ont fui le pays et quelques-uns sont morts dans des circonstances mystérieuses; d’autres sont allés en prison. Au Rwanda, il est inconcevable que quiconque puisse remplacer M. Kagame, qui a déclaré l’année dernière que les dissidents qui complotent contre le gouvernement «paieraient le prix où qu’ils soient». . .

Le succès du Rwanda a encouragé d’autres pays en proie à la violence à le considérer comme un chef-d’œuvre. La leçon de M. Kagame est que le contrôle politique strict est un élément clé du développement. Au mieux, cette idée est ouverte aux abus dans les mains de dirigeants moins capables. Au pire, elle peut amener les peuples à revenir directement là d’où ils sont venus» (The Economist, 28, 2015, p.53). Sans réforme pour ouvrir l’espace politique, le Rwanda pourrait voir ses gains économiques se désagréger et revenir au génocide de 1994.

L’Afrique n’a pas besoin de copier un nouveau modèle étranger, mais de créer son propre modèle en retournant à ses propres institutions indigènes. Le Botswana est le seul pays africain qui a fait cela, c’est pourquoi il se porte très bien. Ainsi, les dirigeants africains n’ont pas besoin de se tourner vers l’Asie mais de s’inspirer du Botswana.

Propos recueillis et traduits de l’anglais par Jean-Marie Ntahimpera