Est-ce qu’il y a un problème spécifiquement anglophone au Cameroun ?

Il est de bon ton de dire que c’est toujours avec un malaise certain que l’analyste aborde une catégorie qui elle-même est imbibée dans des considérations historique, idéologique et politique. A quoi renvoient les catégories «francophones» et «anglophones» en contexte camerounais ? Se réduisent-elles à des espaces géographiques, identifient-elles des groupes sociaux distincts, révèlent-elles des référents idéologiques qui servent des intérêts complexes ?

A scruter les revendications de cette catégorie, il apparaît qu’elles ne sont pas fondamentalement uniques en leur genre. Chaque région du Cameroun ou chaque catégorie ethno-régionale pourrait dresser une somme de problèmes ou de promesses non tenues par le régime en place en leur direction. De ce point de vue, il est important que la gouvernance camerounaise fasse preuve d’une certaine vigilance et d’un esprit d’équité dans la répartition des investissements publics, notamment sur la base des problèmes réels qui se posent dans certaines régions.

Prenons l’histoire du pays et constatons que ce sont là des catégories qui nous ont été transmises et qui sont postérieures à nos identités autochtones. Et partant de là, on comprend aisément que «francophones» et «anglophones» sont des réalités d’additions qui ont épaissi nos réalités culturelles en leur affectant une certaine complexité. La question demeure et est celle de l’assomption de notre héritage historique. Et dans ce sens, l’Etat du Cameroun s’est bâti en concédant une valeur égale aux deux langues officielles que sont l’anglais et le français. Maintenant qu’il se trouve des Camerounais qui travaillent à la «minorisation» de l’identité anglophone, on se trouve sur un terrain plus politique que juridique, plus idéologique que sociologique, plus partisan que républicain. Si le problème anglophone existe au Cameroun, c’est qu’il côtoie d’autres dans notre quotidien institutionnel, avec des memoranda et autres revendications à caractère ethno-régional qui sont relayés par les médias d’ici et d’ailleurs.

Le système de gouvernance qui est actuellement à l’œuvre au Cameroun s’est toujours entouré des précautions et dispositions pour ne pas faire l’objet d’une quelconque dislocation ou fissure. A défaut de procéder à une gestion équitable et proportionnelle des positions de pouvoir ou de richesses nationales, le système a intégré des «ressortissants» de toutes les régions en son sein et investi des réalisations publiques dans les mêmes régions. On peut certes questionner le schéma de la répartition de ces investissements, mais il est difficile de penser que les régions particulièrement anglophones sont l’objet de l’ostracisme institutionnel du système actuel. A ce niveau, certaines statistiques montreraient même que la «majorité» subirait la dictature de la «minorité» (par exemple trois recteurs sur les huit des universités d’Etat sont originaires des régions anglophones).

Le président Biya (à d.) avec le Premier ministre Yang (à g.), à côté du président de l'Assemblée nationale (Cavaye Yguié Djibril) et le président du Sénat (Marcel Niat Njifendji.

Le président Biya (à d.) avec le Premier ministre Yang (à g.), à côté du président de l’Assemblée nationale (Cavaye Yguié Djibril) et le président du Sénat (Marcel Niat Njifendji).

Le malaise ou le problème des anglophones est-il tout simplement à mettre à l’actif des défaillances de la gouvernance au Cameroun ?

A scruter les revendications de cette catégorie, il apparaît qu’elles ne sont pas fondamentalement uniques en leur genre. Chaque région du Cameroun ou chaque catégorie ethno-régionale pourrait dresser une somme de problèmes ou de promesses non tenues par le régime en place en leur direction. De ce point de vue, il est important que la gouvernance camerounaise fasse preuve d’une certaine vigilance et d’un esprit d’équité dans la répartition des investissements publics, notamment sur la base des problèmes réels qui se posent dans certaines régions. Il n’est pas bon pour la santé du «vivre ensemble» et la «convivialité républicaine» que certaines régions soient le monopole de certains projets ou de certaines infrastructures publiques. De même qu’il n’est pas décent que les revendications explosent pour voir intervenir les pouvoirs publics. C’est du pilotage à la façon «sapeurs-pompiers», comme si les gouvernants manquaient de feuille de route dans l’action publique.

Vous savez, au Cameroun il est d’opinion courante que l’élite n’est pas toujours à l’avant-garde du développement de sa région et qu’elle fait souvent écran aux pouvoirs publics. Cette élite ne manœuvre que pour son maintien aux affaires. Ce qui est vrai pour l’élite anglophone vaut également pour l’ensemble de l’élite politique du pays.

En quoi est-ce que cette mauvaise gouvernance contribue-t-elle au malaise des anglophones au Cameroun ?

A dire vrai, le sentiment de marginalisation ou de frustration prend pied dans un contexte où il y a une distribution injuste et inéquitable des ressources nationales ; lorsque des citoyens pensent qu’ils sont privés de certains services pendant que d’autres en ont assez ou trop. Le gouvernement peut rectifier le tir par exemple en mettant sur pied un observatoire national des politiques publiques qu’il doit visualiser en temps réel pour apprécier les dotations par régions ou par localités. Une telle disposition éviterait certainement que se créent des poches de frustrations. Le problème est celui de réajustement d’une grille d’intervention publique qui s’opère en tenant compte des réalités et des problèmes des régions de la nation toute entière.

Eu égard au fait que les anglophones représentent environ 20% de la population camerounaise, peut-on faire moitié-moitié dans la gouvernance ?

La Constitution admet la diversité comme élément constitutif de la personnalité de la nation camerounaise et de ce point vue, il est tenu compte de toutes les composantes culturelles, confessionnelles et linguistiques. Tous les espaces publics et institutionnels du Cameroun sont investis par le double héritage linguistique. Tendanciellement, la République du Cameroun s’est construite dans une perspective d’osmose et de synthèse culturelle et linguistique.

La colère des manifestants de Bamenda en novembre dernier.

La colère des manifestants de Bamenda en novembre dernier.

Y a-t-il des domaines où il faut appliquer la parité et l’égalité de manière stricte ?

Il est important de capitaliser le double héritage linguistique comme patrimoine du Cameroun et des Camerounais, et non d’une fraction des citoyens. Imaginez que d’ici 10 ans la majorité des enfants des familles dites «francophones» ne s’expriment que dans la langue de Shakespeare, quelle sera en ce moment la pertinence de la querelle intercommunautaire sur la base de la langue héritée au Cameroun ? Faisons de ces langues des facteurs de convergence et de cohésion nationale, de partage et de convivialité dans la République.

Les anglophones constituent-ils simplement une minorité dont il faut juste tenir compte ?

Ils sont des citoyens à part entière dont l’intégration dans la communauté nationale ne souffre d’aucune entorse. La minorité est une réalité à géométrie variable. Comme je l’ai dit plus haut, une étude statistique minutieuse peut être riche en révélations. Dans la République, ouvrir la boîte de Pandore n’est pas toujours opportun.

Généralement, il y a un mélange de la sincérité et de la manipulation dans les revendications que pose une région. L’élite manœuvre aussi pour mettre en relief sa personnalité et son rôle dans la médiation des problèmes de la localité. Mais il revient aux décideurs d’être lucides pour apprécier à leur juste valeur et proportion les revendications exprimées.

Dans ce malaise ou ce problème anglophone, quelle est la part de responsabilité de l’élite gouvernante anglophone ?

Vous savez, au Cameroun il est d’opinion courante que l’élite n’est pas toujours à l’avant-garde du développement de sa région et qu’elle fait souvent écran aux pouvoirs publics. Cette élite ne manœuvre que pour son maintien aux affaires. Ce qui est vrai pour l’élite anglophone vaut également pour l’ensemble de l’élite politique du pays. Il est donc nécessaire que la gouvernance ne soit pas l’affaire de l’élite mais de l’Etat, cet acteur impersonnel qui est destiné à distribuer les services et les investissements de façon juste et équitable. L’élite n’est en fait que la courroie de transmission ; seul l’Etat a les moyens d’agir et d’investir dans les régions. Les récriminations contre l’élite impliquent que l’Etat doit désormais intervenir.

Les revendications posées sont-elles celles de la population anglophone ou alors celles de l’élite anglophone ?

Généralement, il y a un mélange de la sincérité et de la manipulation dans les revendications que pose une région. L’élite manœuvre aussi pour mettre en relief sa personnalité et son rôle dans la médiation des problèmes de la localité. Mais il revient aux décideurs d’être lucides pour apprécier à leur juste valeur et proportion les revendications exprimées. Il faut dire que la qualité de porteurs des revendications peut influencer sur la réponse qu’apporte l’autorité.

Le fait que l’élite anglophone ne s’accorde pas sur les revendications traduit-il en réalité une bataille de positionnement des membres de cette élite ?

Cela dénote de la complexité des problèmes qui se posent dans ces régions. Entre les revendications sécessionnistes, les appels au fédéralisme et les demandes d’équité dans la distribution des ressources, il y a là en effet une somme d’intérêts et de stratégies qui se télescopent, et qui sont articulés par plusieurs acteurs qui eux-mêmes sont traversés par des clivages idéologiques et partisans. L’opposition anglophone y trouve une occasion en or pour se refaire une santé politique dans une localité qu’elle considère comme son fief mais qui lui échappe depuis quelques années. L’élite politique locale acquise au système ne peut prêter l’oreille attentive à ces revendications alors qu’elle est en même temps indexée. Donc les prises de position des uns et des autres sont expressives d’une zone en proie à toutes de sirènes. Ajouter à cela la diaspora anglophone qui tire en pareille situation les marrons du feu quand elle est n’en est pas tout simplement l’inspiratrice ou l’instigatrice.

Est-ce que les revendications actuelles des anglophones sont à inscrire dans la perspective de l’alternance au Cameroun, sachant que la fin du règne de Paul Biya est proche après 33 ans de pouvoir ?

Tout est possible, car à quelques encablures (deux ans) des prochaines élections présidentielles, toutes les manœuvres se mettent en orchestre pour construire des stratégies qui pourront être bénéfiques ou capitales pour demain. Dans ce cas notamment, on tire sur la fibre de la «minorité» pour dire que la République ne va pas se construire sans elle. Même au sein du bloc gouvernant, il n’est pas exclu qu’une telle disposition trouve d’écho favorable, ne serait-ce que pour être en phase avec l’esprit de la Constitution.

Revendiquer des postes et des nominations profite-il à la population anglophone ou à l’élite anglophone ?

Il est dommage que ce soit développé dans la conscience collective au Cameroun qu’il suffit d’avoir quelqu’un «en haut» pour développer une région. L’expérience récente nous montre plutôt de nombreuses désillusions.

La grève des avocats demandant la traduction anglaise d'un document de travail dans les rues de Bamenda, au nord-ouest du pays.

La grève des avocats demandant la traduction anglaise d’un document de travail dans les rues de Bamenda, au nord-ouest du pays.

La décentralisation effective aurait-elle permis de régler la revendication anglophone sur la forme de l’Etat?

En tout cas, à partir du moment où l’Etat a opté pour la décentralisation, il faut œuvrer à ce qu’elle soit un facteur de développement local, un moyen de création des richesses et un outil de renforcement de la démocratie au niveau des régions. Dans ces conditions, la décentralisation peut atténuer le flot des revendications qui assiègent les dirigeants centraux aujourd’hui.

Le défi est celui de faire comprendre aux camerounais que les deux langues en héritage ne sont pas des obstacles à notre vivre ensemble, à notre unité et à notre cohésion nationale. Ces langues ne doivent pas constituer des obstacles à notre progrès social, culturel et économique, elles ne doivent servir de prétexte à toute sorte de déviations, de chauvinisme et d’extrémisme dans la communauté nationale.

La superposition de deux systèmes (anglophone et francophone), notamment dans les domaines éducatif et judiciaire, ne constitue-t-il pas un problème et des complications à gérer en fin de compte ?

Tout dépend de la manière dont on procède à l’attelage de ces deux systèmes. Il faut aller dans le sens de la complémentarité et de la mutualité, mais dans un esprit de synthèse républicaine. Même en les gardant dans des registres distincts, il faut les inscrire dans une tradition unique qui est celle de la République du Cameroun. Car avec le temps, des francophones pétris de la langue anglaise pourraient exercer dans le système anglo-saxon et vice-versa.

Le défi que les gouvernants camerounais n’ont jamais relevé est-il de créer un système typiquement camerounais qui serait la fusion des deux héritages coloniaux ?

Nulle part ailleurs la fusion n’a été une solution durable. Regardez dans des pays comme la France, de tradition jacobine. Aujourd’hui dans ce pays tout le débat porte sur la diversité, le multiculturalisme, la parité… Le Canada n’a pas envisagé la fusion des langues, au contraire il travaille à la promotion institutionnelle de l’anglais et du français. Le défi est celui de faire comprendre aux camerounais que les deux langues en héritage ne sont pas des obstacles à notre vivre ensemble, à notre unité et à notre cohésion nationale. Ces langues ne doivent pas constituer des obstacles à notre progrès social, culturel et économique, elles ne doivent servir de prétexte à toute sorte de déviations, de chauvinisme et d’extrémisme dans la communauté nationale. Car en somme, l’anglais et le français sont du sel qui assaisonne notre identité commune, notre citoyenneté en tant que Camerounais.

Propos recueillis par Assongmo Necdem