Ali Bongo déclaré vainqueur à l’élection et maintenu au pouvoir, est ce qu’il s’en sort plus fort ou fragilisé au terme de la rude bataille ?

Il est encore trop pour savoir si Ali Bongo Ondimba a véritablement assuré son emprise sur le pouvoir au Gabon. Mais ce qui est sûr c’est qu’il avait, avant même l’élection, un outil essentiel : c’est le contrôle des institutions étatiques. Et ce contrôle des institutions étatiques qui vient de la période du parti unique est un mécanisme qui assure la perpétuation du pouvoir dans les Etats d’Afrique centrale. C’est sur ça qu’Ali Bongo Ondimba a joué, et la naïveté de ses concurrents a été de croire qu’ils pouvaient de manière aisée remettre en question ce mécanisme qui a pourtant prouvé sa capacité à être endurant.

Jean Ping peut tout à fait construire un positionnement politique qui n’exige pas qu’il soit au gouvernement. Il est seulement important pour lui qu’il fasse la preuve qu’il est un politicien expérimenté. Ce n’est pas encore établi. Il est question pour lui par exemple, au cas où il n’arriverait pas au pouvoir par l’effet d’une dynamique protestataire et insurrectionnelle, de profiter du potentiel qui s’est construit autour de lui.

Si jamais Ali Bongo réussit à se maintenir au pouvoir, quel avenir envisagez-vous pour Jean Ping qui a jusqu’ici refusé d’entrer dans un gouvernement d’ouverture ?

Jean Ping peut tout à fait construire un positionnement politique qui n’exige pas qu’il soit au gouvernement. Il est seulement important pour lui qu’il fasse la preuve qu’il est un politicien expérimenté. Ce n’est pas encore établi. Il est question pour lui par exemple, au cas où il n’arriverait pas au pouvoir par l’effet d’une dynamique protestataire et insurrectionnelle, de profiter du potentiel qui s’est construit autour de lui. Il ne faut pas oublier que les élections législatives vont arriver rapidement. Si Jean Ping a une certaine habileté politique, il lui faudra se positionner par rapport à cela et tirer le maximum de ressources politiques de ce positionnement. Cela signifie qu’il choisit par exemple de faire la politique de la chaise vide, cette politique ne sera rentable que s’il a la capacité de renverser par la rue le pouvoir Ali Bongo Ondimba-Pdg. S’il n’a pas cette capacité et qu’il choisit la solution du boycott, alors il va disparaître de la scène politique. Par contre, s’il y a une certaine habileté, il peut utiliser le capital qu’il a constitué à l’occasion de l’élection présidentielle pour peser sur la gouvernance du régime Pdg-Bongo en étant capable de reproduire dans les législatives un niveau suffisant de représentativité qui pourrait même éventuellement lui donner la majorité. Il reste à savoir s’il a le savoir-faire politique pour atteindre un tel objectif.

Ali Bongo et Jean Ping de gauche à droite.

Ali Bongo et Jean Ping de gauche à droite.

A vous comprendre, il ne s’agit pas de réduire la quête du pouvoir à la personne de Jean Ping qui a quand même 73 ans ?

Bien entendu. Le fait que Jean Ping soit entré tard dans la position d’un leader politique pouvant concourir pour la fonction présidentielle est un élément contraignant pour lui. Il n’a pas suffisamment de temps pour attendre une 2ème chance. Il reste à savoir si justement il a le bagage politique pour comprendre que ce qui se joue dépasse sa personne.

Y a-t-il une possibilité de réconciliation au moins politique entre Ali Bongo et Jean Ping qui, au fond, appartiennent à la même famille ?

Non. Il n’y a pas de réconciliation possible entre ces différents barons qui ont fait partie du Pdg. La réconciliation n’est pas possible, surtout entre certaines personnalités. Elle ne me semble pas possible entre Ali Bongo Ondimba et Jean Ping.

Tout de même, le retour de l’harmonie au sommet de l’Etat gabonais ne viendrait-il pas justifier la recherche d’une éventuelle réconciliation au sein du grand clan Bongo?

Je ne suis même pas sûr qu’une telle réconciliation soit quelque chose de positif pour le Gabon, si on voulait consolider la capacité du système politique gabonais à être un système concurrentiel, parce qu’en réalité cela signifierait que le monopole du système Pdg s’est reconstitué de manière intégrale. Actuellement, ce monopole du système Pdg s’est fracturé en deux blocs qui ont sensiblement une force égale. Cela a d’ailleurs entraîné par la compression et la quasi-liquidation de l’opposition historique gabonaise. Celle-ci a carrément disparu à l’occasion de cette élection, écrasée par la guerre des éléphants du système Pdg.

Le 2ème mandat d’Ali Bongo Ondimba sera l’occasion d’évaluer avec plus de profondeur sa gouvernance et, surtout, la capacité de cette gouvernance à être pertinente et performante. On verra si Ali Bongo peut se détacher des travers managériaux qui ont marqué la longue gestion gouvernante du Pdg.

A bien vous comprendre, il est clair que même en restant au pouvoir, Ali Bongo ne pourra pas réconcilier le clan laissé par son père Omar Bongo ?

Ça va être difficile, parce qu’au-delà des animosités personnelles, il y a également des divergences générationnelles qui apparaissent. On peut constater que les principales personnalités qui animent la nouvelle opposition gabonaise, ce sont les barons anciens du Pdg qui faisaient partie du courant dit des conservateurs ou des caciques dont la grande figure était Zacharie Myboto. Avec Ali Bongo, une grande portion faisant partie du courant des rénovateurs s’est positionnée contre les anciens. Il y a donc aussi un conflit de générations qui s’exprime.

Ali Bongo ou Jean Ping, les Gabonais ont-ils vraiment un choix entre deux options politiques différentes ?

Ce sont deux options en termes fractionnelle. Pour l’instant, on n’a pas encore la preuve qu’il s’agisse de deux options en termes de gouvernance effective. Le 2ème mandat d’Ali Bongo Ondimba sera l’occasion d’évaluer avec plus de profondeur sa gouvernance et, surtout, la capacité de cette gouvernance à être pertinente et performante. On verra si Ali Bongo peut se détacher des travers managériaux qui ont marqué la longue gestion gouvernante du Pdg. La nouvelle opposition quant à elle doit pouvoir également faire la preuve qu’elle n’a plus la socialisation pitique du Pdg et qu’elle est véritablement aujourd’hui engagée sur le chemin d’une alternative démocratique, pas simplement d’une alternance électorale qu’on présente comme un  changement alors qu’elle peut reconduire, de la même manière, de faire la politique, même si cette manière profite à un autre groupe de personnes.

Sur cet aspect, seul le temps permettra de juger ?

Tout à fait.

L'ancien président ivoirien Félix Houphouët Boigny sur le perron de l'Elysée avec derrière lui le concepteur de la Françafrique Jacques Foccart.

L’ancien président ivoirien Félix Houphouët Boigny sur le perron de l’Elysée avec derrière lui le concepteur de la Françafrique Jacques Foccart.

Dans cette crise gabonaise, Ali Bongo demeure quand même au pouvoir même si la France et d’autres grandes puissances ne veulent plus de lui. Que reste-il finalement de la Françafrique ?

La Françafrique n’a pas disparu. Au cours de cette élection gabonaise, on a vu, par un certain nombre d’évènements, que cette Françafrique structure encore les relations politiques entre la République française et les pays africains francophones. De façon caricaturale, on a vu l’implication politico-médiatique d’une personnalité de ces milieux françafricains comme Robert Bourgi. On a vu la manière dont les médias, les citoyens politiques français se sont prononcés dans cette affaire gabonaise. Même si pour l’instant, toute cette activité n’a pas abouti au renversement du président Ali Bongo Ondimba et de son régime, on ne peut pas dire que cette activité-là ait joué un rôle peu important dans le discrédit auquel le régime Pdg a pu être exposé à tort ou à raison du fait de la controverse électorale.

S’il fallait évaluer le niveau de la Françafrique aujourd’hui, que diriez-vous ?

La Françafrique résiste. Mais il se crée également un certain nombre de créneaux permettant aux pouvoirs africains de relativiser l’influence de la Françafrique quand celle-ci ne va pas dans le sens de leurs intérêts. Aujourd’hui, la diversification des partenariats entre ces pays et d’autres puissances, la diversification de la scène internationale, permet aux dirigeants des pays africains, pris dans les réseaux de la Françafrique, de manœuvrer pour essayer de défendre leurs intérêts quand ceux-ci s’opposent à ceux d’autres réseaux de cette même Françafrique et particulièrement établis en République française.

Dans cette Françafrique, la Gabon a-t-il encore cette place stratégique comme au temps d’Omar Bongo ?

C’est peut-être là où il y a une évolution. Si la Françafrique, à travers des réseaux essentiellement officieux, des réseaux politiques, des réseaux de financement politique notamment, des réseaux économiques, est encore implantée au Gabon, l’accession au pouvoir d’Ali Bongo Ondimba a modifié la structuration de la Françafrique dans ce pays. De manière évidente, Ali Bongo Ondimba a moins qu’Omar Bongo Ondimba un positionnement approfondi dans ce système. Le fait que son pouvoir est relativement jeune ne lui donne pas les ressources pour être un grand baron de la Françafrique. Il ne peut donc pas avoir le même statut que son prédécesseur et père Omar Bongo Ondimba. Par ailleurs, sans être entré clairement en rupture avec la République française, Ali Bongo Ondimba a montré sur certains dossiers la possibilité d’avoir un autre regard et une autre orientation qu’Omar Bongo Ondimba, en faisant valoir d’autres partenariats, notamment des partenariats avec des pays d’Afrique du Nord, essentiellement dans le Maghreb, et du Golfe arabo-persique.

L'affiche d'un film sur la Françafrique.

L’affiche d’un film sur la Françafrique.

Ali Bongo a été élu en 2009 avec le soutien de la France et d’autres grandes puissances mondiales. Cette fois, cela ne semble pas être le cas. Comment envisagez-vous ce second mandat ?

Le second mandat d’Ali Bongo Ondimba commence dans des conditions difficiles où sa légitimité nationale a été contestée, a été établie en raison du contrôle des institutions, et dans des conditions où sa légitimité internationale a été également mise en question ; même si d’une façon ou d’une autre les acteurs principaux de la communauté internationale finissent par la reconnaître, mais ils la reconnaissent avec une qualité éclatée en indiquant qu’il y a des doutes sur le processus de légitimation électorale du président Ali Bongo Ondimba. Il peut aussi justement à ce niveau s’agir d’une tactique diplomatique consistant pour ces acteurs de la communauté internationale, à se donner le temps de voir l’évolution de la situation et éventuellement à normaliser les liens avec le pouvoir gabonais une fois que celui-ci aura fait la preuve qu’il peut maintenir la stabiliser malgré l’existence de pôles de contestation.

Les personnalités comme Ping, Oyé Mba, NzoubaNdama, Alexandre Barro Chambrier, Zacharie Myboto, etc. font partie des barons du régime Pdg. Ce sont eux qui ont constitué ce système qu’ils veulent combattre aujourd’hui essentiellement de manière instrumentale. Le président Ali Bongo Ondimba, même s’il a essayé d’engager une autre trajectoire gouvernante, doit également gérer cela. Il est l’héritier consacré d’Omar Bongo Ondimba par le Pdg.

Les Gabonais sont sortis contester la victoire d’Ali Bongo en 2009 puis en 2016. Est-ce la preuve de l’impopularité d’Ali et du clan Bongo aujourd’hui ?

Ce qui est sûr c’est que la longévité du système Pdg-Bongo a suscité une certaine lassitude qui s’exprime dans différents milieux sociaux et politiques au Gabon. Cela dit, il ne suffit pas de discréditer de manière faciale le système Pdg Bongo pour être crédible. Les barons qui constituent aujourd’hui la coalition Jean Ping sont autant, sinon plus qu’Ali Bongo, ceux qui ont bâti ce système de longévité gouvernante. Les personnalités comme Ping, Oyé Mba, NzoubaNdama, Alexandre Barro Chambrier, Zacharie Myboto, etc. font partie des barons du régime Pdg. Ce sont eux qui ont constitué ce système qu’ils veulent combattre aujourd’hui essentiellement de manière instrumentale. Le président Ali Bongo Ondimba, même s’il a essayé d’engager une autre trajectoire gouvernante, doit également gérer cela. Il est l’héritier consacré d’Omar Bongo Ondimba par le Pdg. Et comme il est le fils d’Omar Bongo Ondimba, la dimension héréditaire et dynastique ne peut ne pas être prise en compte. C’est particulièrement contre cette dimension dynastique que s’est exprimée l’opposition essentiellement instrumentale et opportuniste des anciens barons du Pdg. Ils n’ont pas montré au cours de la campagne électorale qu’ils avaient une autre manière de voir le Gabon et une autre manière d’en envisager la gouvernance.

Au-delà de cette opposition incarnée par les ex-barons du Pdg, l’impopularité auprès du peuple gabonais est-elle une donnée à prendre en compte par Ali Bongo pour gouverner autrement durant son 2ème mandat ?

Bien entendu. Lors de sa prestation de serment, Ali Bongo Ondimba a bien dit qu’il avait compris le message. Cela signifie qu’il reconnait que même s’il a gagné cette élection au niveau officiel, il existe de manière incontestable au Gabon des sources importantes de mécontentement. A partir de là, il a promis ne redresser l’orientation de sa gouvernance pour que ce mécontentement-là baisse et qu’il puisse consolider son autorité et sa légitimité.