La liste des ouvrages finalistes du Prix Ivoire pour la Littérature d’Expression Francophone 2016 a été publiée. Cette liste ne comporte aucun écrivain ivoirien – or il s’agit d’un prix pour ainsi dire né en Côte d’Ivoire. Depuis sa création en 2008, ce prix a été décerné à deux écrivains ivoiriens : Amadou Koné et Tiburce Koffi, deux écrivains que l’on ne présente plus. La situation suscite la question, à savoir : aucun jeune écrivain ivoirien n’a-t-il commis un excellent roman depuis la création de ce prix ? Ou y aurait-il anguille sous roche ? Si vous côtoyez assez longtemps le milieu littéraire ivoirien, vous entendrez l’expression « écrivain de poubelle ». Et le sempiternel refrain selon lequel les Ivoiriens n’ont pas une culture de la lecture… Or donc, où en est véritablement la littérature ivoirienne ?

L’âge d’or des années 1960

L’année 1968 marque bien l’apogée des années de gloire de la littérature ivoirienne sur la scène internationale avec la publication de Les soleils de l’indépendance par Ahmadou Kourouma. Ce roman a été salué par les critiques comme «une des plus originales des œuvres littéraires de l’Afrique francophone». Avant la publication du premier roman de Kourouma, Aké Loba s’était vu décerner le Grand Prix Littéraire d’Afrique noire en 1960 pour son roman Kocumbo, l’étudiant noir.

L'écrivain Ahmadou Kourouma de son vivant. L'une des trésors de la littérature ivoirienne.

L’écrivain Ahmadou Kourouma de son vivant. L’une des trésors de la littérature ivoirienne.

L’entrée en scène du roman

Le roman, cependant, est le dernier-né de la littérature ivoirienne : les écrivains de l’ancienne colonie française préféraient la pièce, un genre encouragé initialement par l’administration coloniale. Toutefois, cette dernière réprimera rapidement ledit genre quand elle s’apercevra que les pièces deviennent de plus en plus critiques à l’égard de la colonisation et de la civilisation occidentale et s’attardent de moins en moins sur les valeurs «traditionnelles». Bernard Dadié, un écrivain prolifique qui écrira par la suite des fables, des romans, des nouvelles et des poèmes, est le «père» du théâtre ivoirien. Contrairement à d’autres écrivains tels que Coffi Gadeau ou Amon d’Aby, qui comptaient sur les improvisations des comédiens, Dadié était le premier à écrire les textes de ses pièces de théâtre. Il était également le chef de file de ce «théâtre engagé» que l’administration a voulu écraser dans les années 1950 en mettant sur pied ce que l’on appellera plus tard «théâtre des centres culturels». En effet, pour citer Barthélemy Kotchy : «Le Gouverneur général Cornut-Gentil sentant le danger, décide de contre-attaquer par des manifestations culturelles de grande envergure. Non seulement il décrète de doter toutes les grandes villes des colonies de centres culturels en vue d’organiser des activités théâtrales, mais encore il met sur pied des concours théâtraux.» Cette démarche de l’administration coloniale poussera des écrivains comme Dadié, Loba, et Ossou-Essui Denis à se tourner vers le roman. Même si ce genre ne pouvait pas toucher les masses autant que le théâtre, il leur permettait quand même de poursuivre leur engagement, un engagement axé sur la critique des autorités coloniales.

Une nouvelle ère sans limites

L’entrée en scène de Kourouma et de Charles Nokan marque non seulement l’aube d’une nouvelle thématique, une qui se préoccupe moins de la colonisation, mais aussi celle d’une ère nouvelle où les limites des genres seront dépassées. Les romans Violent était le vent et Le soleil noir point de Nokan par exemple comportent un mélange de poésie, de théâtre et d’essai. Il s’agit de ce que Jean Marie Adiaffi, lauréat de l’édition 1981 du Grand Prix Littéraire d’Afrique Noire et auteur de La carte d’identité, appelle «roman N’zassa» ou «roman en patchwork». Kourouma quant à lui décrit la langue utilisée dans ses écrits comme la «malinkisation» du français, caractérisée par une écriture composée principalement en Malinké mais en employant des mots en français. Malgré ces nouvelles tendances, la littérature ivoirienne est dominée par des écrivains qui s’identifient d’abord et surtout en tant qu’« écrivains engagés », même si Kourouma rejette cette étiquette, affirmant qu’il écrit «des choses qui sont vraies… sans prendre parti.» C’est à travers des écrivaines que la littérature ivoirienne s’éloignera de la forte intellectualisation qui la caractérise, même si elle ne l’abandonne pas complètement. Pendant que certaines, à l’instar de Régina Yaou, s’emploieront à conter les « histoires des femmes » – la succession, la place de la femme dans la société ivoirienne – sans tour de force littéraire, d’autres comme Tanella Boni ou Véronique Tadjo jongleront avec les genres littéraires tout en maintenant l’histoire au premier plan.

Un tel snobisme littéraire s’expliquerait-il par le fait que nombre de gens de lettres ivoiriens appartiennent au milieu universitaire ?

 

Des écrivains qui écrivent pour tous

Néanmoins, parmi ces écrivains majoritairement universitaires, certains comme Isaïe Biton Koulibaly essaient de s’écarter des discours sur le genre et des thèmes politiques ou sociaux pour écrire des histoires pour les masses. En Côte d’Ivoire, la lecture est réduite à une fonction utilitaire, pour les études par exemple, et rien de plus. Cependant, les œuvres de Biton prennent le contre-pied de cette conception puisque ses romans et ses nouvelles suivent une formule claire, que l’auteur décrit en ces mots : « Écrire des livres sur des histoires vécues par les femmes, avec des illustrations de jeunes et belles femmes, en couverture fait un tabac. Les hommes ont toujours été obsédés par les femmes… » Et sa formule marche : il est l’écrivain ivoirien le plus populaire et le plus lu. Ses livres ont enregistré des ventes qui se chiffrent en dizaines de milliers de copies et des fan-clubs ont surgi même au-delà des frontières ivoiriennes. Pourtant, aux yeux des puristes, ni les œuvres de Biton ni les publications d’Adoras, la collection mise sur pied en 1998 avec son concours, ne sauraient être qualifiées de littérature. Un tel snobisme littéraire s’expliquerait-il par le fait que nombre de gens de lettres ivoiriens appartiennent au milieu universitaire ? (Si seulement ce snobisme portait une quelconque contribution à la promotion de la littérature ivoirienne… !)

De toutes nouvelles commissions… sans fonds

Si les années 1980 étaient marquées par une ferveur dans la création littéraire et une pléthore d’émissions littéraires à la radio, à la télévision, dans la presse et même dans les espaces publics, tel n’est pas le cas aujourd’hui. L’Association des écrivains de Côte d’Ivoire (AECI) a élu un nouveau président en avril et a créé de toutes nouvelles commissions, y compris la Commission activités littéraires et promotion des écrivains. Cependant, il semble que ladite commission, ainsi que l’association elle-même, soit jusqu’ici à la recherche de financements, sans lesquels aucune activité ne pourra être menée.

Josué Guébo, poète (à gauche) recevant le Prix Ahmadou Kourouma en 2014 pour son oeuvre "Songe de Lampedusa" fait partie des valeurs sûres d'aujourd'hui et à venir.

Josué Guébo, poète (à gauche) recevant le Prix Ahmadou Kourouma en 2014 pour son oeuvre « Songe de Lampedusa » fait partie des valeurs sûres d’aujourd’hui et à venir.

Zaouli est un magazine que l’on aurait pu classifier comme magazine littéraire étant donné qu’il aborde parfois des sujets relatifs à la littérature, mais il se présente en tant que «magazine des professionnels de la culture». Il n’existe donc pas de plateforme d’expression où beaucoup des jeunes écrivains pourraient mettre en pratique leur art. Cette situation a une incidence sur la littérature ivoirienne : beaucoup d’écrivains – et surtout les nouveaux – se tournent vers l’autoédition qui, malheureusement, s’opère encore mal. Mais quel choix ont-ils lorsque Tiburce Koffi décrit les maisons d’éditions ivoiriennes comme des «cimetières de manuscrits» ?

Des jeunes, de nouvelles approches

Les jeunes écrivains et amateurs d’art ivoiriens ne baissent pas les bras pour autant et sont en train d’adopter une nouvelle approche. Mireille Tchonté, une bibliophile ivoirienne, a tout récemment créé un blogue et un vlogue, www.leschroniquesdetchonte.com, où elle livre des critiques basées sur son appréciation de l’œuvre et non sur les prouesses de l’écrivain dans tel ou tel autre style. En ses propres mots, «Je veux faire de la littérature une expérience amusante».

Il demeure cependant que la littérature, qui par le passé était profondément ancrée dans les réalités ivoiriennes mais résolument ouverte au monde, est coupée du reste du monde ces derniers temps. Une situation préjudiciable pour les auteurs.

Il existe un autre groupe qui s’attèle à briser les barrières : l’Abidjan Lit Collectif, composé de cinq bibliophiles qui organisent des rencontres littéraires où le terme «expert en littérature» est proscrit. Il demeure cependant que la littérature, qui par le passé était profondément ancrée dans les réalités ivoiriennes mais résolument ouverte au monde, est coupée du reste du monde ces derniers temps. Une situation préjudiciable pour des auteurs comme Armand Gauz, par exemple, dont le premier roman, Debout payé, publié en 2014 en France, entre parenthèses, ne connait pas le succès qu’il aurait pu avoir dans le pays de l’écrivain même. De toute évidence, cet isolement ne profite ni à nos écrivains ni à nos lecteurs.