S’il vous était demandé de présenter le Codesria, que diriez-vous ?

Le Conseil pour le développement de la recherche en sciences sociales en Afrique (Codesria) est une institution panafricaine de recherche qui a pour ambition de mobiliser les intellectuels africains pour réfléchir sur les grandes questions qui préoccupent l’Afrique, mais également les problèmes mondiaux à partir de l’Afrique. C’est donc simplement un forum qui regroupe les intellectuels pour les encourager, les accompagner et les aider là où c’est nécessaire pour avoir des réflexions indépendantes et audacieuses sur des questions du monde. Autrement dit, essayer de porter un regard sur ce qui se passe dans le monde et autour de nous à partir de l’Afrique. Nous organisons donc des recherches en sciences sociales et humaines sur toutes les questions, de la gouvernance à l’environnement en passant par l’économie, etc. Tout ce travail débouche sur des publications et des notes qui pourraient informer les décideurs, les acteurs de la société civile et les mouvements sociaux. Nous visons également l’excellence dans la mesure où les recherches effectuées ici doivent être de très haut niveau. C’est pourquoi nous investissons énormément dans la formation et l’accompagnement des jeunes chercheurs pour leur permettre non seulement d’acquérir des outils, mais de développer un sens critique assez aigu.

Ebrima Sall dans la cour du Codesria à Dakar. Photo Parfait Tabapsi.

Ebrima Sall dans la cour du Codesria à Dakar. Photo Parfait Tabapsi.

En vous entendant, l’on imagine que nombre de projets doivent avoir existence ici au Codesria. Pouvez-vous nous dire ce qu’il en est ?

Des projets, nous en avons effectivement. Et plusieurs. Nous venons de terminer par exemple un cycle triennal (2012-2016) au cours duquel nous avons eu des programmes qui portent sur les questions liées à l’enseignement supérieur, à la gouvernance, aux ressources naturelles, aux questions de culture, etc. Nous sommes actuellement en train de plancher sur un programme de cinq ans qui commencera en 2017. Six thèmes constitueront ce nouvel épisode. Le premier c’est sur l’économie et l’écologie changeantes et le développement de l’Afrique. Cela nous amène à regarder non seulement les dynamiques économiques, mais également les dynamiques environnementales. Nous avons un axe qui porte sur les questions de politique et de gouvernance où se retrouveront des sous-thèmes comme la sécurité ou les institutions de régulation et de paix. Un thème porte sur le genre et la transformation sociale, notamment les relations homme-femme. Il existe un axe sur l’avenir : comment penser le futur de l’Afrique et quelles sont les tendances qui se dessinent ? Cela va de l’Agenda 2063 jusqu’à ces manières par lesquelles les gens se représentent le futur ou s’y préparent ; cela aussi bien au niveau des masses, de l’élite que des gouvernements. Il y a également le thème des inégalités, une autre grande question. Des inégalités abordées sous plusieurs prismes dont la santé où les inégalités sont manifestes par rapport à l’accès aux soins par exemple. Il y a aussi un axe qui porte sur les humanités, les cultures et les arts. Tous les deux ans par exemple dans le cadre du festival africain de cinéma et de télévision Fespaco au Burkina, nous organisons des ateliers. C’est autour de ces thèmes-là donc que le Codesria a réfléchi et pense organiser des grands programmes de recherche.

L’une de nos contraintes est liée à l’intérêt que le continent dans son ensemble porte sur le savoir, surtout celui produit par les sciences humaines et sociales. Il y a une tendance à privilégier les savoirs des sciences dures. Sauf que les problèmes de développement ne sont pas que techniques. Quand vient l’heure de construire une route par exemple, l’on doit intégrer qu’elle traverse des communautés humaines qu’il faut bien connaître. On peut en dire de même des questions liées au changement climatique qui concerne au premier chef l’humain.

Comment s’opère concrètement le recrutement des chercheurs qui souhaitent s’investir dans vos programmes de recherche ?

Tout ce que nous  faisons, la communauté scientifique est au courant dans la mesure où tout est rendu public. Une fois que le plan stratégique est adopté, il est publié sur notre site internet et envoyé dans notre Mailing List afin que tous puissent y avoir accès. De plus, lors du lancement de chaque activité, nous concevons une annonce qui est diffusée très largement afin que les gens puissent y répondre et se positionner par rapport à une activité plus tôt qu’à une autre. Au cours du premier trimestre de l’année civile par exemple, il y a des annonces presque toutes les semaines. On fait des propositions de recherche pour construire des groupes nationaux de travail par exemple, ou des groupes de recherche comparative. On appelle aussi des propositions de recherche de la part des jeunes chercheurs afin qu’ils obtiennent des financements pour leurs études doctorales ou de Masters, ou qu’ils puissent être admis dans les instituts d’été que nous organisons : sur la gouvernance, sur le genre, sur la santé, sur la justice économique, etc. autant d’instances qui réunissent des jeunes chercheurs du continent et de ses diasporas, d’une part ; et d’autre part des jeunes du Sud de manière générale c’est-à-dire originaires d’Amérique latine ou d’Asie. Nous en réunissons à chaque fois dix de chaque région qui passent deux à trois semaines ensemble pour réfléchir sur une problématique commune. Cela est annoncé publiquement, tout comme les conférences ou les dialogues que nous organisons régulièrement. La seule exception c’est un atelier comme celui que nous venons d’en accueillir dans le cadre des Ateliers de la pensée et qui sont des discussions entre un groupe d’intellectuels qui réfléchissent ensemble sur les problèmes de l’Afrique. Nous n’avons pas fait de publicité expresse cette fois-ci, nous avons simplement fait une annonce. Toutes nos activités comprennent un comité de sélection panafricain qui examine les communications ou des propositions de recherche et qui après nous fait des propositions.

Ebrima Sall intervenant lors des Ateliers de la pensée d'octobre dernier à Dakar. Photo Guillaume Bassinet.

Ebrima Sall intervenant lors des Ateliers de la pensée d’octobre dernier à Dakar. Photo Guillaume Bassinet.

Quelles sont à ce jour les pesanteurs qui obèrent votre fonctionnement et vos projets ?

La mère des pesanteurs, vous vous en doutez bien, relève du financement. Bien qu’il s’agisse d’une institution panafricaine, les Etats africains ne sont pas toujours prompts à mettre la main dans la poche. Ils ne nous financent pas en tout cas comme ils le devraient. Nous avons quelques gouvernements comme celui du Sénégal qui nous appuie beaucoup ; les autres par le biais de la Fondation pour le renforcement des capacités africaines basée à Harare. Par ailleurs, nous sollicitons assez régulièrement les financements extérieurs comme ceux des pays nordiques (Suède, Finlande, Danemark) ou des fondations américaines. Cette sollicitation extérieure est une limitation très grande au vu de ce que nous pouvons faire et par rapport à nos ambitions. J’espère que les gouvernements vont revenir à de meilleurs sentiments et mieux soutenir la recherche. Cette contrainte financière majeure n’est qu’une parmi d’autres. Nous avons une contrainte liée à la ressource humaine du fait de notre faible puissance financière. L’autre contrainte est liée à l’intérêt que le continent dans son ensemble porte sur le savoir, surtout celui produit par les sciences humaines et sociales. Il y a une tendance à privilégier les savoirs des sciences dures. Sauf que les problèmes de développement ne sont pas que techniques. Quand vient l’heure de construire une route par exemple, l’on doit intégrer qu’elle traverse des communautés humaines qu’il faut bien connaître. On peut en dire de même des questions liées au changement climatique qui concerne au premier chef l’humain. Lors de la session que nous avons accueilli dans le cadre des Ateliers de la pensée, quelqu’un parlait de Meaning Making, la manière dont on fait sens ou comprend, les arts de faire et de comprendre. Ce sont les interprétations conceptuelles des choses qui peuvent faire en sorte qu’on agisse d’une manière ou d’une autre. Cela également ne peut se faire en l’absence des sciences sociales et humaines.

Nous avons eu plein de difficultés au cours de notre histoire certes, mais aujourd’hui, la communauté est plus forte, mieux organisée, plus avertie, plus sensibilisée par rapport à la nécessité d’avoir une institution comme le Codesria. Les décideurs ont compris, et il y en a beaucoup qui sont membres du Codesria ou qui l’ont été.

Au vu de ce que vous venez de dire, sous quel prisme voyez-vous l’avenir du Codesria ?

Je vois un avenir radieux pour le Codesria, parce qu’il est obligé de continuer à essayer de faire le travail que nous faisons maintenant. Le feed back que nous avons est que notre travail est apprécié par les décideurs et les organisateurs de la société civile qui nous connaissent. Il nous reste à mieux faire connaître ce que nous faisons ; que nous soyons plus visibles et à tous les niveaux ; que nous sachons engager le dialogue avec les décideurs, la société civile et le privé. Cela, on ne le fait pas comme cela se devrait. Je suis très optimiste pour l’avenir du Codesria. Nous avons eu plein de difficultés au cours de notre histoire certes, mais aujourd’hui, la communauté est plus forte, mieux organisée, plus avertie, plus sensibilisée par rapport à la nécessité d’avoir une institution comme le Codesria. Les décideurs ont compris, et il y en a beaucoup qui sont membres du Codesria ou qui l’ont été. Ce qui change beaucoup la perspective que les leaders avaient jusqu’ici de ce centre de recherche. Cela est pour nous une source d’espoir.