Vous avez consacré au cours de cette 18è édition des journées de réflexion autour du dramaturge anglais William Shakespeare. Pourquoi ce clin d’œil à un personnage du théâtre occidental à un événement arabo-africain, même si l’on fêtait cette année les 400 ans de sa disparition ?

Shakespeare n’est pas pour nous un auteur occidental, il est un auteur universel. Tout autant que Beckett par exemple. Je ne connais pas d’auteur ou de créateur dramatique qui ait pu atteindre l’universalité de Shakespeare. Tout comme je ne sache pas qu’il y ait plus universel en peinture que Picasso. Je pense qu’il y a là deux phénomènes qui frisent l’exception et qui sont infiniment plus vastes que leurs territoires géographiques. Ils le sont parce qu’ils ont, à mon sens, visé l’homme dans ce qu’il a de plus humain.

Lors d'une session des journées consacrées à Shakespeare. Photo JTC.

Lors d’une session des journées consacrées à Shakespeare. Photo JTC.

Qu’est ce qui est sorti de ces journées consacrées à Shakespeare ?

Il en est sorti une panoplie de pièces avec différentes mises en scène, de Roméo & Juliette à Hamlet en passant par Othello. Il y a eu des Shakespeare de différentes provenances : Mexique, Burkina, Bénin et Belgique. Ensuite, nous avons profité de ces journées pour réfléchir un peu sur son universalité à travers un colloque intitulé «Shakespeare sans frontières». Nous avons également initié une académie Shakespeare dans laquelle quatre universités se sont rencontrées. On aurait souhaité que l’université d’Abidjan soit partie prenante à travers l’Institut d’art dramatique. Nous avons eu finalement les universités de Tunis, du Caire, de Namur et une université près de Berlin. Une semaine de travail en commun a fait émerger les différences d’approche. C’est une première étape, la prochain aura lieu avec les mêmes animateurs à Namur avant de passer aussi dans les deux autres centres. Les quatre groupes d’étudiants finiront non seulement par bien se connaître, mais par bien travailler ensemble pour aboutir à une proposition de Shakespeare à plusieurs mains.

L’autre moment important de cette 18è édition aura été les instants d’hommage aux hommes de théâtre du monde arabo-africain. En quoi se justifiaient-ils ? Comment s’est opéré le choix des heures récipiendaires ?

Le choix des élus de ces hommages s’est fait sur la base de la parité, d’un certain équilibre très symbolique (homme/femme ; blanc/noir ; Afrique du nord/Afrique subsaharienne). Nous voulions également mettre plus en évidence l’empreinte arabo-africaine à ce festival. Jalila Baccar, la dame incontestée du théâtre tunisien et arabe dont l’audience est aujourd’hui mondiale. Mohamed Addar d’Algérie qui a, lui aussi, donné beaucoup au théâtre de son pays (comédien et auteur). Were Were Liking, la reine-mère, qui est un véritable grand symbole de la création tous azimuts, parce qu’elle sait tout faire et tout transmettre ; elle transmet son savoir-faire avec une générosité exceptionnelle. Elle a fondé, et c’est comme cela que j’ai entendu parler d’elle pour la première fois de ma vie, avec Bernard Zadi Zaourou, une esthétique que l’on appelle le Didiga. C’est Zaourou qui a réalisé un certain nombre de pièces dont La termitière qui a été présenté en 1985 ici en Tunisie. Were Were est à la fois peintre, chanteuse et prêtresse de la vie et de l’art et à ce titre, c’est un honneur pour les JTC que de lui rendre hommage ; un honneur pour tous ceux qui étaient là présent à l’écouter, à la voir avec cette énergie exceptionnelle qui a été la sienne le soir de l’ouverture où elle nous a offert gracieusement cette présence magnifique. Je termine sur le chapitre des hommages par le dépositaire de la sagesse, le maître de la parole qu’est Beno Sanvee qui, du fond du Togo, a réussi à brasser, à amasser, à composer, à écouter longtemps pour pouvoir lui-même parler en tant qu’un grand ami des JTC et de la Tunisie et du monde de l’art que fut Sotigui Kouyaté. Rendre hommage aujourd’hui à Beno Sanvee et ses contes musicaux c’est reconnaître sa dimension de grand griot africain avec sa sagesse.

Beno Sanvee et Jalila Baccar, deux hommes de théâtre africains distingués lors des JTC.

Beno Sanvee et Jalila Baccar, deux hommes de théâtre africains distingués lors des JTC. Photo JTC.

Cette reconnaissance sera-elle accompagnée d’un plaidoyer des JTC auprès des dirigeants de leurs pays respectifs ils soient considérés comme des trésors humains vivants ?

Vous savez que généralement nul n’est prophète en son pays ! Malheureusement. Certains ont la reconnaissance nationale ; c’est le cas de Were Were Liking par exemple en Côte d’Ivoire. Je ne sais pas pour Sanvee, mais chaque fois qu’il m’a été donné de rencontrer un Togolais, il s’est trouvé qu’il le connaissait. Le fait d’obtenir la reconnaissance internationale, de rentrer chez soi avec le trophée, le livre dans lequel nous avons imprimé les images de l’intronisation par la communauté artistique internationale de cet homme, c’est une façon d’imprimer, de galvaniser cette dimension de trésor humain de chacun d’eux dans son pays.

On a vu l’Etat tunisien, organisateur des JTC, s’engager fortement, à travers son ministre des Affaires culturelles, pour un certain nombre d’actions en vue de consolider et de donner une plus grande expression à l’art en Afrique de manière générale. Vous qui êtes au cœur du dispositif, comment appréciez-vous cette implication de votre Etat dans les arts ?

Je l’apprécie à sa juste valeur. Je suis heureux d’avoir eu la chance de fonctionner avec des ministres qui étaient d’abord des amis. Je suis heureux de l’énergie et de l’implication de l’actuel ministre en charge de la Culture, de sa présence, de sa capacité à répondre positivement à chaque fois qu’il en a la possibilité. En même temps, ce qu’il faut dire c’est que les JTC, comme les grands événements, doivent aujourd’hui avoir une plus grande émancipation par rapport à l’Etat. Ce dernier ne peut pas se désengager financièrement et cela n’est pas discutable. On ne peut pas privatiser un festival qui est l’un des projets culturels les plus importants. Il faut également dire qu’il faut user de beaucoup de dextérité quand on est à la tête des JTC pour savoir faire ce qu’on appelle l’arrosage du goutte-à-goutte afin que chaque centime soit versé là où il doit l’être. Il doit y avoir une rigueur absolue dans la gestion des deniers publics. Il y a une nécessité absolue d’augmenter ces deniers.

J’explique à tout le monde qu’on ne peut pas continuer à diriger un festival de cette envergure dans les conditions actuelles. Je ne peux pas continuer à être simplement concepteur artistique sans être payeur, sans avoir l’indépendance administrative et financière pour une gestion plus fluide, afin d’être le seul décideur des modalités à prendre ici et maintenant pour le lendemain.

Lorsque nous grandissons et atteignons par exemple 121.000 jeunes en une semaine, les entrepreneurs ont envie de participer pour faire savoir ce qu’ils font et donner une visibilité et une plus-value intéressante à leurs productions. Si on fait grandir l’audience et le rayonnement du festival à l’échelle nationale et internationale, nous obtenons des plus-values parallèles. Nous en avons d’ailleurs eu quelques-unes par rapport à l’an dernier comme le transporteur Tunisair [la compagnie aérienne tunisienne] qui nous a donné des billets gratuits ou à des tarifs préférentiels. Il en est de même pour Tunis Telecom, le ministère du Tourisme, l’Office national du tourisme tunisien ou encore les partenaires médias comme TV5 Monde. Tout cela nous a permis d’avoir 600 invités ! Ce qui permet d’avoir une plus grande visibilité pour la Tunisie.

Quelles sont les perspectives des JTC alors que vous annoncez votre départ ?

Les perspectives des JTC ne dépendent pas de Lassaad Jamoussi ou de qui que ce soit. Le festival a existé et eu un rayonnement avant mon arrivée. J’ai essayé de pousser dans un certain sens depuis que je suis là. Nous avons eu gain de cause sur l’ensemble de nos objectifs, ce qui est une bonne chose.

Le ministre tunisien des Affaires culturelles réaffirmant l'engagement de l'Etat pour les JTC.

Le ministre tunisien des Affaires culturelles réaffirmant l’engagement de l’Etat pour les JTC lors des rencontres professionnelles. Photo JTC.

Pourquoi donc vous en aller ?

Je ne m’en vais pas en réalité. J’explique à tout le monde qu’on ne peut pas continuer à diriger un festival de cette envergure dans les conditions actuelles. Je ne peux pas continuer à être simplement concepteur artistique sans être payeur, sans avoir l’indépendance administrative et financière pour une gestion plus fluide, afin d’être le seul décideur des modalités à prendre ici et maintenant pour le lendemain. J’ai eu des problèmes sur certains petits aspects de l’organisation du festival comme les tickets restaurant ou le retard du site web. Cela par ce qu’il fallait passer par les fourches caudines de l’administration et ses nombreux paliers. Bref, certaines modalités de l’organisation échappent à l’emprise du directeur des JTC. Comment diriger avec les mécontents aux trousses ? Que diriger si je n’arrive pas à faire des économies sur la restauration par exemple alors que je peux le faire tout en offrant des plateaux divers qui permettent de découvrir la variété de la cuisine tunisienne ?

Ce que je demande c’est d’abord qu’on fasse vite l’élection au Conseil supérieur de la culture qui doit être un organe capable d’entreprendre, de gérer, de déléguer et d’élire. Si on a un organe représentatif bénéficiant de prérogatives, et qui ne soit pas un organe consultatif, le directeur des JTC peut être élu par cet organe sur la base d’un projet.

Je pensais pouvoir échapper à tout cela avec la création de la structure en charge de la gestion des festivals et des manifestations culturelles, mais ce n’est qu’une structure supplémentaire. La machine administrative est lourde malgré la sympathie et la volonté de servir des uns et des autres. Je suis professeur à l’université et ai toujours refusé des postes administratifs car l’artistique me semble plus intéressant. Je suis redevable à toute forme de contrôle car ce n’est pas d’une liberté anarchique de gestion financière qu’il est question de ma part, mais d’une facilité, d’une souplesse qui ressemble à ce qui est en vigueur dans le privé ou l’associatif.

Lors de l'adoption de la Déclaration de Carthage. Photo JTC.

Lors de l’adoption de la Déclaration de Carthage. Photo JTC.

Bref, ce que je demande c’est d’abord qu’on fasse vite l’élection au Conseil supérieur de la culture qui doit être un organe capable d’entreprendre, de gérer, de déléguer et d’élire. Si on a un organe représentatif bénéficiant de prérogatives, et qui ne soit pas un organe consultatif, le directeur des JTC peut être élu par cet organe sur la base d’un projet. De grâce, arrêtons avec cette situation de funambule qui fait tout et ne fait rien, et doit essayer jusqu’à la dernière minute de ramasser les balles perdues et parfois les braises perdues, au risque d’avoir très mal à la main. De plus, lorsque tu es protégé par le système de l’élection, de petites gens qui cherchent à te faire des croche-pieds ou les petites guerres de positionnement disparaissent d’elles-mêmes.

Cet entretien a été réalisé avec la participation des confrères Happy Goudou (Bénin) et Valentin Compaoré (Sénégal)