Maintenant que les lampions s’éteignent sur la 18è édition des JTC, l’on a envie de dire que c’était une belle édition !

Oui ça l’a été effectivement. Une très belle édition même. Intense. En quelques jours, nous avons parcouru des semaines entières d’activités en palimpseste du matin au soir, dans différents lieux et perspectives, avec différents buts et publics. Il y a eu une telle concentration d’activités qui ont fonctionné les unes après les autres, les unes à côté des autres, sans se télescoper.

Vous avez accueilli ici durant la semaine près de 600 invités, preuve que vous avez vraiment ratissé large. Cela était-il vraiment nécessaire ?

Oui. Je ne suis pas de ceux qui promettent dans le vide. Lorsque j’ai rencontré les opérateurs culturels et les directeurs de festival venant de plusieurs pays africains à Cotonou, l’enjeu que j’y avais proposé c’était de remettre les Journées théâtrales de Carthage au diapason de la confluence entre les opérateurs culturels de toute l’Afrique subsaharienne et de toute l’Afrique arabe, et même au-delà de quelques pays arabes méditerranéens et asiatiques qui ne font pas partie de la fraction géographique africaine. Et puis, je me suis dit que c’est bien beau de se réunir entre nous mais qu’il fallait établir des ponts avec le monde. C’est ainsi que nous avons reçu ici des délégations des Comores, du Mexique, du Venezuela, du Canada, des Etats-Unis d’Amérique et même d’Europe du Nord ; c’est-à-dire des pays qui n’ont jamais été conviés, ou presque, à des manifestations afro-arabes. Il y a donc eu un véritable rayonnement, un rassemblement, une focalisation très importante dans les rencontres professionnelles panafricaines, afro-arabes et Sud-Nord. Ces trois jours d’échanges étaient donc chargés de cette envie de transformer de vœux pieux en modalités d’actions. Et cela me semblait nécessaire. Maintenant que ce réseau est en train de se mettre en place, il nous faut imaginer des outils d’action qui le labourent et des semences de qualité.

Lors des rencontres professionnelles au théâtre national de Tunis.

Lors des rencontres professionnelles au théâtre national de Tunis. Photo JTC.

L’un de ces outils qui a surgi au cours des échanges est l’idée de la création d’un pavillon africain au festival d’Avignon, la Mecque du théâtre. Pouvez-vous revenir ici sur ces différents outils qui ont été exploré lors des rencontres ?

Au chapitre des outils, il me semble qu’il y en a deux d’indispensable. D’abord, un outillage national dans chaque pays qui voudrait se rapprocher de la confédération que nous essayons de mettre sur pied. Cela peut prendre la forme d’une association ou d’une fédération d’associations qui soient représentatives et dont les responsables sont démocratiquement élus afin de représenter de la manière la plus juste les différents opérateurs. Le deuxième point c’est qu’entre tous ces organismes qui émergeraient de la société civile en dépit des différences et des spécificités politiques, administratives ou financières, il faudra qu’on trouve des formes de balisage, de soutien mutuel ; pourquoi pas un fonds destiné à celles des associations qui auraient des difficultés particulières. Car nous ne souhaitons pas une confédération de riches au détriment des pauvres par exemple. Il s’agit de se mettre ensemble et d’aller ensemble, de façon à déboucher sur ce que j’appelle la confédération des structures et organisations théâtrales afro-arabes. On peut s’appuyer sur le modèle du football avec les associations nationales et l’instance faîtière qu’est la FIFA. Il ne nous suffit que de volonté et on y arrivera progressivement. Si cet outil parvient à voir le jour assez rapidement, nous pourrons frapper aux portes de l’Unesco, de l’OIF, de la BAD et de bien d’autres guichets. C’est à ce prix-là que nous pourrions réaliser le projet du Pavillon afro-arabe à Avignon.

Les rencontres se sont achevées par l’adoption d’une déclaration par les opérateurs culturels présents. De quoi s’agit-il ?

Cette déclaration est en fait le fruit d’une réflexion de plusieurs mois qui a réuni trois personnalités fortes : un professeur de droit international ; une avocate et artiste et moi-même. C’est d’ailleurs à mon initiative que la Déclaration de Carthage a commencé à être l’objet de réflexion, puis une réalisation concrète. Cette déclaration a été proposée à la signature l’an dernier et elle a fait l’objet d’un premier flot de soutiens de la part des professionnels du théâtre d’abord lors des JTC. Et puis il y a eu des actions de lobbying à Genève, Bruxelles, Paris, Berlin. Maintenant nous souhaitons passer par les grandes régions : Asie, Afrique, Amérique latine. Le texte, je l’avoue, demeure un peu tranchant et ne peut pas passer partout, ce qui ouvre la porte à des discussions supplémentaires à l’occasion des événements comme le FITHEB [Festival international de théâtre du Bénin] ou le MASA [Marché des arts et du spectacle africain] afin d’obtenir l’aval des Etats.

Je crois que le rôle de la culture est justement de dénoncer, de pointer du doigt non pas seulement les carences et les insuffisances, mais les crimes contre l’humanité qui se font au quotidien.

Quel est le contenu véritable de cette déclaration ?

Nous avons appelé ce document «Déclaration de Carthage pour la défense des artistes en situation de vulnérabilité». Il comporte deux parties. Il y a un certain nombre d’attendus qui définissent le statut de l’artiste : qu’est-ce qu’un artiste dans le monde d’aujourd’hui ? Quelle est sa valeur ? Qui est artiste ? En résumé, nous disons que si l’on compare l’artiste avec d’autres corps de métier, on a affaire probablement à la communauté la plus précieuse qu’une nation peut engendrer en un espace-temps donné. N’est pas artiste qui veut en réalité. Le créateur a un impact, une empreinte, une participation à la culture culturante, à la transformation de l’humanité graduellement, par bribes. Une révolution poétique est plus importante qu’une révolution économique ou militaire ; la poésie unit et ne déchire pas. Nous en avons donc besoin plus qu’autre chose dans un monde qui se déchire, où les marchands de guerre savent s’organiser. Où la marchandisation tous azimuts a atteint des proportions asséchantes pour l’humanité. Donc la place de l’artiste a besoin d’être re-stimulée.

La deuxième composante de cette déclaration comprend une dizaine d’articles sur lesquels nous voudrions que les Etats s’accordent pour qu’effectivement, et de manière entière et complète, on respecte les artistes ; que l’on donne un statut spécial à l’artiste ; que l’on reconnaisse à l’artiste la possibilité de circuler librement ; qu’en situation de vulnérabilité et de précarité, l’artiste puisse bénéficier du soutien de la communauté internationale dans les pays où il va s’exiler ou se réfugier pour avoir la possibilité de travailler et de s’intégrer dans son territoire d’accueil. Donc il s’agit d’un certain nombre d’éléments statutaires qui protègent particulièrement le corps artistique comme la communauté internationale a proclamé les droits de l’homme de manière universelle. Nous voulons que les Nations unies reconnaissent des droits spécifiques à l’artiste, peu important son origine, son obédience religieuse, sa race, etc.

Deux figures du théâtre arabo-africain honorées aux JTC 2016. Were Were Liking et Mohamed Adar.

Deux figures du théâtre arabo-africain honorées aux JTC 2016. Were Were Liking et Mohamed Adar. Photo JTC.

Est-ce que les JTC se positionnent aujourd’hui comme le creuset du théâtre africain ?

Les JTC ne se positionnent pas seulement comme le creuset du théâtre africain, mais comme le creuset de la rencontre du théâtre africain et du monde arabe. Et le théâtre du monde arabe existe principalement, et selon moi, en Afrique du Nord et dans un certain nombre de pays méditerranéens qui ont le privilège d’avoir une expérience théâtrale importante et, peut-être, les conditions de possibilité d’une création théâtrale qui relève d’une épistémè de l’ouverture, d’une vision du monde fondée sur la liberté, la responsabilité, l’émancipation et même la subversion des modèles existants pour fonder d’autres modèles.  […] J’ai insisté pour que ne viennent à cette 18è édition des JTC que des formes théâtrales fortes, puissantes, novatrices, fondatrices de valeurs esthétiques et éthiques. Je crois que les JTC devraient aller dans le sens du développement de ce creuset-là et non pas être des rencontres régionales où tout le monde arrive avec des propositions inégales et ne relevant pas d’une vision du monde qui aille vers l’avant et qui revendiquent la liberté de l’homme responsable.

Là où les politiques ont échoué en termes de circulation des personnes et des biens, la culture pourrait à votre avis apporter une solution ?

Je crois que le rôle de la culture est justement de dénoncer, de pointer du doigt non pas seulement les carences et les insuffisances, mais les crimes contre l’humanité qui se font au quotidien. Les Boat People qui sortent d’Afrique et qui vont vers les rives du nord, le refus de permettre la circulation de ces hommes après avoir fait circuler le caoutchouc et toutes les autres denrées et minerais qui ont permis la construction de l’Europe, bref après avoir fait circuler le sang et la sueur des hommes qui ont travaillé dans les mines en Europe et qui ont construit tant d’ouvrages là-bas, c’est un véritable crime contre l’humanité de refuser à des hommes en situation de précarité de ne pas pouvoir circuler librement alors que les marchandises et l’argent circulent librement. La culture, les hommes de culture et les artistes se doivent, au quotidien, de dénoncer cela et de transformer la seule arme dont ils disposent ; Jacques Brel disait n’avoir aucune arme que des chansons qui face aux canons finissent toujours par prendre le dessus.

Lassaad Jamoussi lors de son discours à la cérémonie de clôture des JTC. Photo JTC.

Lassaad Jamoussi lors de son discours à la cérémonie de clôture des JTC. Photo JTC.

Dans la programmation, il y a eu tant de spectacles avec des thématiques variées. Pensez-vous avoir atteint vos objectifs ?

Oui je le pense. Notre but était, entre autres, de programmer deux fois chaque spectacle à des horaires différents dans la même journée ou sur deux jours. Il y a cependant une frustration chez les spectateurs car ils avaient au quotidien dix théâtres ouverts, ce qui impliquait nécessairement des choix. Dans le même temps, cela permettait de régler un peu le problème de l’engorgement de ces théâtres, surtout que nous avions donné en amont des facilités aux écoles d’art, professionnels et amateurs de théâtre pour venir aux spectacles. Je rappelle que 62 pièces de théâtre étaient au programme dont 18 produites par la Tunisie, 17 en provenance du monde arabe, 10 d’Europe et du monde, et dix d’Afrique subsaharienne. Cela dit, le public tunisien aime les saisons. Si une pièce qui a connu un succès populaire lors des JTC est programmée la semaine d’après, cela m’étonnerait qu’il y ait la même affluence ! Pour permettre certaine visibilité des créateurs tunisiens, il serait intéressant pour le théâtre tunisien d’organiser à Tunis, comme il y a 25 ans, une semaine du théâtre tunisien avec les meilleurs pièces du cru.  Comme le font toujours les centres d’art dramatiques régionaux avec un engouement remarquable comme c’est le cas à Kairouan ou à Gafsa par exemple.

L’an dernier, nous avons reçu la visite de près de 75.000 jeunes élèves et étudiants. Cette année, nous sommes à plus de 121.000, y compris les jeunes des maisons de correction et des centres d’études d’art ! Toucher autant de monde en dix jours seulement, vous vous rendez compte ? Et je ne parle même pas des 61 représentations du centre-ville de Tunis !

Parlant de Kairouan ou de Gafsa justement, une partie des JTC s’est déroulée loin de Tunis. Quels objectifs visiez-vous en éclatant ainsi cet événement ?

Notre objectif avec cet éclatement était principalement d’associer les Tunisiens à cette fête ! N’oubliez pas que l’accessibilité à la culture est un droit fondamental. Il suffit parfois d’un étonnement face à la présence d’un clown, d’un marionnettiste ou d’un conteur pour que la vie d’un enfant ou à tout le moins sa vision du monde change totalement. Le nombre de jeunes et de moins jeunes que nous avons atteints pour l’occasion nous sera reconnaissant de cette initiative. Tenez, les statistiques que je viens de recevoir sont émouvantes. L’an dernier, nous avons reçu la visite de près de 75.000 jeunes élèves et étudiants. Cette année, nous sommes à plus de 121.000, y compris les jeunes des maisons de correction et des centres d’études d’art ! Toucher autant de monde en dix jours seulement, vous vous rendez compte ? Et je ne parle même pas des 61 représentations du centre-ville de Tunis dont j’attends encore les chiffres. Je crois que nous avons atteints là un objectif exceptionnel.