Quartier Zongo dans le 5è arrondissement de la ville de Cotonou. Avec ses allures malpropres, son marché de pièces détachées (l’un des plus célèbres du pays), sa mosquée majestueusement dressée qui rappelle que l’islam est la religion phare du coin… ce quartier, l’un des peuplées et plus sales de la cité économique du Bénin est un mélange de populations de la sous-région ouest africaine. C’est une sorte de centre d’affaires dans lequel, on ne sait par quelle alchimie, chacun trouve son compte. A Zongo, on trouve tout, ou presque. Et c’est encore là ce qui fait la réputation de ce marché. Mais Zongo, c’est aussi la capitale de la mendicité de la ville de Cotonou, sans doute en raison de la très forte population musulmane qui y vit. Même s’ils n’y résident pas tous, la majorité des mendiants de la ville de Cotonou opèrent dans les parages du quartier et y trouvent une relative paix et une accalmie qui doit bien contraster avec les autres quartiers dans la ville.

Des mendiants attendant d'éventuels bienfaiteurs. Photo Gratien Capo
Des mendiants attendant d’éventuels bienfaiteurs. Photo Gratien Capo

Dès 7h du matin, les artères de la cité économique du Bénin sont bombées. Les fonctionnaires, pressés de rejoindre leurs lieux de travail envahissent les voies. Toutes les vitesses sont bonnes, à condition de ne pas être en retard au travail. Pendant ce temps, dans l’une des ruelles qui jouxte le marché de pièces détachées de Zongo, un attroupement peu ordinaire se fait observer. Autour d’une vendeuse de nourriture très affairée derrière son étalage de plusieurs cuvettes, il s’est formé une ronde de personnes peu bien habillées, d’aveugles tenus par une main, bol dans d’autre, bâtons entre les cuisses, de personnes assises dans des fauteuils roulants… C’est à peine si on ne se bouscule pas pour se faire servir. Cette scène dure une demi-heure environ, le temps que l’affluence s’estompe. Mais le marché lui ne cesse de s’animer. Et c’est dans cette animation qu’un homme, malvoyant sans doute, parce qu’accompagné d’une fillette de huit ans environ, vient de tirer son épingle du jeu. Son petit-déjeuner vient de lui être servir dans un bol dans la contenance doit avoisiner 200 cl. On peut y observer au fond, une bonne quantité de riz, de la sauce, du manioc, des pâtes alimentaires… le tout surplombé par deux gros morceaux de viande. Son nom c’est Hamidou, confie la petite fille qui l’accompagne, l’homme lui-même ayant souri à cette interrogation. Par contre sur son âge, celui qui vient d’une des régionales septentrionales du pays il répond : 45ans. Comme lui, ils sont des dizaines à faire ce détour, chaque matin, devant l’étalage d’une des trois vendeuses de nourriture les plus célèbres de Zongo avant de prendre d’assaut les feux tricolores, les lieux de culte, les devantures des banques et tout autre endroit de la ville offrant de la visibilité pour solliciter la pitié des patients. Là, ils y passent le clair de la journée pour mendier.

Marketing et stratégie

Par ces temps de morosité économique au Bénin, pays classé 158è dans le rapport Doing Business 2016, pas facile de ne rien faire et de compter sur la solidarité pour vivre. Les mendiants rivalisent d’ingéniosité pour se tirer d’affaire. Toutes les trouvailles sont alors bonnes. Certains parents mettent en avant leur progéniture. Du côté des Béninois, ce sont des bébés de quelques mois qui sont exposés pour demander l’aide. D’autres encore s’appuient sur des jumeaux (êtres vénérés dans la tradition béninoise). Certains expatriés sont aussi dans la course. On découvre ainsi de beaux petits gosses aux cheveux bouclés, qui s’accrochent aux passants, une fois que les feux tricolores passent au rouge. «Ils sont d’une témérité repoussante», s’offusque Latifath Adégbindin. Les rares fois que cette jeune employée d’une société de redistribution de produits téléphoniques leur tend des jetons, c’est quand il s’agit des petites filles. «Je les trouve tellement mignonnes et tendres quand elles se mettent à caresser ma main que je leur fait un geste», soutient la jeune dame.

Mendier au quotidien peut rapporter jusqu’à 5.000 FCFA la journée !

C’est encore sur le cœur des passants que jouent d’autres mendiants pour accrocher leurs proies. Dans certains feux tricolores comme celui de la mosquée de Cadjèhoun, un des quartiers huppés de la ville, un mendiant a trouvé l’ingénieuse idée de chanter pour les passants. Dès que les feux virent au rouge, ils entonnent une chanson religieuse populaire. Un compère à lui, situé dans un autre feu de la ville, en plus de chanter, bat fortement les mains, obligeant certains passants, en plus du geste, à chanter avec lui. La scène ne manque pas de retenir l’attention. «Cela ne m’émeut guère», fait observer Louis Adankpo, conducteur de taxi-moto. «Si pendant que nous autres souffrons sous le soleil et la pluie pour subvenir aux besoins de nos familles, d’autres pensent qu’il faut battre les mains dans les feux, je leur souhaite bonne chance», déclare amer un homme, la quarantaine environ. Selon lui, aucun mendiant ne mérite quelque attention, en dehors de ceux qui présentent de réelles difficultés physiques. Cette activité, Louis l’assimile purement et simplement à de «l’escroquerie».

Qu’importe ! Les mendiants eux font appel à tout leur génie pour amasser le maximum au jour le jour. «Tout se passe sans vergogne dans la ville», s’offusque Eric Noumonvi, jeune informaticien, âgé de moins de trente ans. Pour lui, une assistance sociale dans des centres dignes de ce nom suffit et devrait exister pour «racler de la ville cette horde de mendiants qui ne sont en réalité des fainéants». Mais si les mendiants se font nombreux dans les encablures des lieux de prière, notamment des mosquées, ce n’est pas sans raison. Selon Ibrahim Moussa, fidèle musulman, planificateur de formation, il convient d’abord de distinguer deux types de dons en islam : une simple aumône accordée à un pauvre et l’aumône obligatoire qui amène le «riche» à prélever une part donnée de sa richesse au profit d’un pauvre. «Celle-ci est un des cinq piliers de l’islam. Toutefois, l’aumône obligatoire doit être donnée seulement aux pauvres et aux indigents. Le musulman doit s’assurer de la situation de ceux à qui il donne. Ainsi en Islam, le mendiant est quelqu’un qui quémande l’aumône. Mais dans les deux cas, la mendicité est interdite sauf pour certains cas !». Il évoque ainsi quelqu’un qui a pris en charge de payer une rançon pour mettre fin à une querelle et qui peut demander assistance jusqu’à ce qu’il obtienne la valeur de la rançon dont il est redevable puis s’arrête de demander. Puis, le cas de quelqu’un dont les biens ont été frappés par une calamité. Celui-là a le droit de demander assistance jusqu’à ce qu’il retrouve de quoi vivre, poursuit Ibrahim Moussa…  Dans tous les cas, «il n’est jamais permis à un musulman de recourir à la mendicité comme moyen de subsistance de manière durable», nuance le planificateur. Cependant, dit-il, il est demandé aux musulmans d’être généreux en toute circonstance comme le mentionne ce passage du Coran «Quant au demandeur, ne le repousse pas» (Coran 93/10). Qu’en est-il alors de sa personne ? A cette interrogation, Ibrahim Moussa confesse : «Je donne de l’aumône simple aux mendiants après la prière du vendredi à la mosquée. Mais je n’ai encore jamais donné l’aumône obligatoire parce que j’estime que je n’ai pas encore la richesse nécessaire pour commencer (à tort sans doute parce qu’il existe toujours un moyen de prélever une part de ses revenus)».

Une activité fortement rentable

«La mendicité est liée à la vulnérabilité, la précarité et le défaut de solidarité. L’impact de la charité et des bonnes œuvres sur l’augmentation de la mendicité peut paraître minime. Dans la mesure où c’est un fait mondial que la fortune des riches augmente au même moment où les pauvres s’appauvrissent davantage». C’est Ainsi que Steev Kpoton, Doctorant en Droit et enseignant analyse le phénomène. Lequel, ces dernières années, est nettement en vogue. Pour sa part, le planificateur Ibrahim Moussa soutient qu’il y a «davantage de mendiants parce que ça marche». Il est également fréquent de voir certains qui ont pris la mendicité comme un métier à part entière. C’est sans aucun doute parce que c’est rentable pour eux, poursuit-il. Ou encore du fait du taux de chômage élevé, de l’évolution de la ville de Cotonou (plus de banques, hôtels, restaurants, voitures…) et surtout de l’appât du gain facile de la plupart des mendiants professionnels qui ne recherchent plus d’autres sources de revenu qui nécessiteraient de l’effort.

Au feu rouge, endroit idéal pour une bonne moisson. Photo Gratien Capo
Au feu rouge, endroit idéal pour une bonne moisson. Photo Gratien Capo

Et visiblement ça marche ! Pour s’en convaincre, nous avons recouru à deux tontiniers (collecteurs d’épargne de l’informel), l’un opérant à Zongo et l’autre à Gbégamey. Faux rendez-vous, dribble, méfiance… Les deux hommes, difficilement mis en confiance se proposent de donner quelques informations. Le premier c’est Euloge (nom d’emprunt). C’est d’ailleurs avec lui qu’on découvrira les gains parfois inestimables collectés par ces mendiants. 35 ans, barbe soigneusement taillée, assis sur sa moto, le jeune joue les pressés une fois au rendez-vous. Notre interlocuteur est l’un des tontiniers spécialisés mendiants à Cotonou. Depuis plus de huit ans, après une formation en électronique qui l’a amené à officier en tant que gestionnaire de cybercafé, il s’est lancé aux trousses des mendiants et passe pour leur dieu. Auprès de lui, plusieurs d’entre eux souscrivent une cotisation journalière sous forme de tontine. Les dépôts journaliers sont compris entre 500 et 3.000 FCFA. Mais il confesse qu’il est arrivé des souscriptions de 5000 FCFA la journée. «Ce sont les mendiants riches. Ils ne durent pas. Ils ne font pas généralement plus d’un an d’activité», affirme-t-il. Selon lui, il s’agit souvent d’expatriés qui, à la fin d’une période prédéfinie, ramassent leurs tontines et sortent du pays. Avec les dépôts sus-annoncés, l’épargne mensuelle de certains mendiants doit être chiffré entre 15.000 et 90.000 FCFA, parfois plus.

L’épargne mensuelle de certains mendiants peut s’élever entre 15.000 et 90.000 FCFA

Dans un pays où le SMIG est passé à 40.000 FCFA il y a seulement deux ans, où les salaires moyens ne dépassent pas généralement 50.000 ou 75.000F CFA, ces chiffres illustrent la fortune qui se cache derrière la mendicité. Selon Euloge, il y a des «hommes et femmes de rue» qui font des souscriptions tout au moins trimestrielles, souvent semestrielles. Une de ses clientes aurait même une boutique dans la ville et un autre aurait des employés conducteurs de taxi-motos. Ce qui leur permet de payer ses souscriptions journalières de 3.000, 2.500, 1.000 et 500 FCFA pour son accompagnateur. Cette réalité dans les finances des mendiants, la population n’en sait pas grand chose. Certains ont même du mal à y croire. «Personnellement, je ne connais pas de gens qui aient de vie plus confortable que des travailleurs grâce à la mendicité. Cependant cela me semble évident et se justifie par plusieurs stratégies utilisées par les mendiants pour attirer la sympathie. Par conséquent ils arrivent à collecter plus d’argent par jour que beaucoup de travailleurs», affirme Ibrahim Moussa. «Les mendiants choisissent soigneusement leur lieu de travail. Par exemple ils vont uniquement dans les mosquées fréquentées par les riches et ils savent déjà que tout bon musulman ne doit pas repousser le demandeur», précise-t-il par ailleurs. Mieux, «certains inventent chaque vendredi des histoires tristes dont ils seraient victimes et ils font le tour des mosquées de Cotonou avec la même histoire». Steev Kpoton lui admet que la situation ou la réalité du «mendiant-bourgeois» pourrait être effective. «Pour certains, c’est une entreprise», souffle-t-il.

Que faire ?

Il est d’évidence de cristal que la mendicité dans les rues de Cotonou, et surtout la propension qu’elle prend dans cette ville et dans les grandes villes en général, indispose plus d’un. Certains s’en plaignent à longueur de journée. «Il est arrivé qu’à vouloir éviter des mendiants dans les feux, certains causent des accidents, parfois mortels», regrette un officier de police. «L’interdiction d’un phénomène social n’est jamais une solution. Encore qu’il serait regrettable dans nos sociétés très attachées aux valeurs de solidarité, de voir des forces de l’ordre s’acharner contre des gens qui sont vus dans la société comme de pauvres mendiants», analyse Ibrahim Moussa. Selon lui, il faut plutôt détruire la racine du problème en éduquant le citoyen sur les valeurs du travail et en faisant créer suffisamment d’emploi. Ironique, Steev Kpoton lui se demande s’il ne faudrait pas légaliser la mendicité pour mieux encadrer ceux qui s’y adonnent.