Il faut reconnaître que les Africains n’ont reçu aucune leçon d’habillement des colons. Il faut aussi reconnaître que les communautés africaines avaient leurs propres styles vestimentaires faits de cuirs et de peaux (comme dans la communauté Kigezi) ou de tissu d’écorce (comme dans la communauté Buganda). Une partie de l’idéologie coloniale consistait à classer la culture entière du colonisé dans les cultures non civilisées. Par conséquent, le style vestimentaire est aussi devenu un champ de bataille idéologique où se réglaient les conflits d’infériorité et de supériorité. Malgré l’accession à l’indépendance politique, les valeurs culturelles du projet colonial n’ont pas été passées au peigne fin. Ainsi, une bonne partie de cette idéologie culturelle qui fait valoir l’infériorité de la culture africaine reste en vigueur et est cette fois mise en application par les gouvernements postcoloniaux. Personne n’est d’avis que les Africains devraient porter des peaux d’animaux ou des écorces. La mode africaine a connu sa propre évolution, adoptant et se débarrassant des influences internes et étrangères. Il va donc sans dire que la mode africaine contemporaine n’est ni une imitation directe de la mode précoloniale ni un mimétisme de la mode européenne coloniale et contemporaine. La culture contemporaine a évolué malgré la condition postcoloniale sanctionnée et dans la plupart des cas, comme dans celui de la mode, est utilisée à des fins impérialistes.

Cet article analyse la fréquence d’utilisation et l’acceptation de l’imprimé, de la mode, du vêtement et des modèles africains dans quatre pays africains, deux en Afrique de l’Est (au Kenya et en Ouganda) et deux autres en Afrique de l’Ouest (au Ghana et au Nigéria). Cette analyse permet de présenter des arguments en faveur d’une décolonisation consciente du style vestimentaire, des cultures et préconise la promotion et l’adoption de la mode et du style africain contemporain. Un constat se dégage : dans certains pays, les dirigeants politiques encouragent ouvertement le port de tenues africaines alors que dans d’autres, c’est un acte illégal qui, par ailleurs, s’apparente à un comportement indécent.

Les communautés africaines avaient leurs propres styles vestimentaires faits de cuirs et de peaux (comme dans la communauté Kigezi) ou de tissu d’écorce (comme dans la communauté Buganda)

À l’arrivée dans les aéroports internationaux Jomo Kenyatta et Entebbe, un Martien peut recevoir l’absolution pour avoir pensé que l’Ouganda et le Kenya sont encore sous tutelle britannique. Les responsables en charge de l’immigration sont vêtus d’un uniforme blanc uni ou jaune ou bleu, avec des pantalons de couleur sombre, noire, bleu marine ou vert et bien rentrés comme des sujets coloniaux des années 1940. L’expérience est nettement différente dans les aéroports internationaux de Murtala et d’Accra. Dans ce dernier, vous rencontrez une pléthore de tenues traditionnelles africaines dans divers styles et une (petite) poignée de responsables vêtus suivant la mode «coloniale».

Les présidents Uhuru Kenyatta (g) et Yoweri Museveni (d)

Les présidents Uhuru Kenyatta (g) et Yoweri Museveni (d).

Hors des aéroports, dans les rues, dans les bureaux, dans les quatre capitales commerciales de ces quatre pays, il est plus évident de rencontrer un citoyen arborant une tenue traditionnelle (au sens large du terme) et qui vaque à ses occupations quotidiennes à Lagos et à Accra plutôt qu’à Kampala et à Nairobi. Dans les hautes sphères politiques, il est plus facile de rencontrer le président ougandais, Yoweri Mouseveni vêtu d’un costume à l’européenne (presque toujours très grand et d’apparence miteuse), même lors des évènements panafricains. Alors que le président nigérian Goodluck Jonathan, au même titre que ses prédécesseurs dans le domaine politique, est toujours vêtu de tenues traditionnelles nigérianes lors d’évènements à caractère international.

Des habitudes vestimentaires non règlementées

Cette adoption des tenues africaines au Nigéria et au Ghana n’est pas sans limites. D’après Lolan Ekow Sagoe-Moses, pendant que les parlementaires mettent régulièrement des tenues traditionnelles, le personnel subalterne est parfois interdit d’accès dans la chambre parlementaire s’ils ne portent pas de cravate. Dans les tribunaux, il me dit qu’il n’a jamais vu un avocat vêtu d’une tenue autre que le costume classique assorti d’une cravate. Il pense que ce serait mal vu et, pour preuve, tous les juges portent encore la perruque ! Mais cela n’empêche pas le pays d’avoir une tenue traditionnelle nationale. Le kente est la tenue traditionnelle au Ghana, plus spécifiquement le bakatari pour les hommes et le kaba avec fente pour les femmes. Toutefois, cette pratique n’est pas édictée en loi. Pendant le mandat présidentiel de Kuffor, ajoute Lolan, le gouvernement a battu campagne en faveur du port, chaque vendredi de la semaine, des tenues confectionnées localement et plusieurs services ont alors adopté cette règle du port de la tenue traditionnelle le vendredi. À la télévision ghanéenne, les présentateurs sont souvent vêtus de tenues confectionnées avec du tissu africain et vantent les mérites de leur styliste à l’antenne. On observe cependant une tendance sexiste à ce phénomène. En effet, de manière générale, le port des tenues traditionnelles est plus fréquent chez les femmes que chez les hommes. Le constat se fait bien que l’achat de jeans et T-shirts soit moins coûteux que l’achat d’un tissu et la confection d’un vêtement chez un tailleur, etc. Cependant, la différence de prix peut déterminer la raison pour laquelle le kente par exemple n’est pas aussi prisé que les chemises en batik,/les cravates et le tissu teinté, même si cela peut également être dû au fait que le kente est chaud et lourd, et sollicité de préférence pour les cérémonies que pour les activités ordinaires.

Pour ce qui est du Nigéria, Sodiq Oyedeji Alabi pense que, tout comme au Ghana, les dirigeants ne sont soumis à aucun code vestimentaire légal, écrit et formel à l’échelle nationale. Mais les cinq derniers chefs de gouvernement civils depuis l’indépendance ont opté pour le style traditionnel et non pas occidental pour des raisons qui leur sont propres. Pour cela, les gouvernements civils sont appelés le «ijoba alagbada» en yoruba qui signifie littéralement «gouvernement de ceux qui portent du Agbada», agbada étant une tenue populaire au Nigéria. Toutefois, ils mettent bien plus que de l’Agbada. Selon Sodiq, les dirigeants Tafawa Balewa, Shehu Shagari et Musa Yaradua ont pendant longtemps porté le très célèbre babariga et Obasanjo, en plus de l’agbada a arboré le pantalon sokoto et le haut bubba lors des rencontres officielles. Cependant, cela ne vaut pas pour les avocats. Au Nigéria, les avocats continuent de s’habiller comme leurs homologues britanniques des années 1950. La liberté vestimentaire n’est pas prise en compte chez les avocats. À titre d’exemple, une femme d’obédience musulmane ne peut porter le hijab, au même titre qu’un homme de la même obédience ne peut porter un chapeau au tribunal. Pour en revenir aux présentateurs des informations sur les chaines télévisées, la NTA, chaine de télévision nationale favorise davantage le port des tenues traditionnelles qu’AIT et les chaines de télévision privées, qui exigent de leurs nouveaux présentateurs le port de costumes à l’européenne. Outre les avocats, les banquiers sont également interdits de se vêtir de tenues traditionnelles nigérianes, sauf le vendredi, où elles sont considérées informelles. Sur le plan vestimentaire, le monde professionnel au Nigéria reste largement dominé par les conventions culturelles occidentales, contrairement à l’espace public politique.

L’ancien Président ghanéen John Kufuor et la reine Elizabeth II au palais de Buckingham en 2007

L’ancien Président ghanéen John Kufuor et la reine Elizabeth II au palais de Buckingham en 2007

La différence entre le Nigéria et le Ghana se situe à un niveau. Ici, les vendredis, le règlement autorise le port des tenues décontractées. Dans ce cas, les travailleurs peuvent opter pour des tenues traditionnelles nigérianes, mais Sodiq pense cette initiative n’est pas encouragée, du moins pas dans la partie australe du pays. Cependant, dans le secteur informel, le Nigéria respecte ce règlement. Plusieurs hommes et femmes s’habillent en buba. Plus précisément le Sokoto pour les hommes et l’iro pour les femmes. À la question de connaitre le nombre exact de Nigérians qui s’habillent à la nigériane plutôt qu’à l’occidentale sur une échelle de un à dix, Sodiq déclare qu’il opterait pour sept personnes sur dix dans le sud du pays contre neuf sur dix dans le nord.

Cette idéologie culturelle qui fait valoir l’infériorité de la culture africaine reste en vigueur et est cette fois mise en application par les gouvernements postcoloniaux

En termes de prix, il pense qu’il faut débourser 4 000 nairas pour faire confectionner un buba et un sokoto avec un tissu Ankara, alors qu’un T-shirt de style européen coûte en moyenne 3 000 nairas. Quant à l’apport économique, on pourrait penser qu’un si gros marché traduit une bonne production locale, puisque la demande est très forte. Cependant, Sodiq ne s’emballe pas : à son avis, l’industrie textile nigériane est en léthargie. Même si la confection/la personnalisation des vêtements constitue une contribution importante à l’économie, l’Ankara, la dentelle et autres tissus sont exportés de la Chine et partout ailleurs. Nous arrivons donc à la conclusion que le Nigéria doit procéder à une revitalisation de son industrie textile et freiner l’importation des tenues prêtes à porter qui sont non lucratives pour les tailleurs locaux.

Les tenues africaines, tenues essentiellement informelles ?

Qu’en est-il du Kenya ? Gilbert Mitullah pense que les Kényans semblent ne pas s’accorder sur un code vestimentaire national. Les propositions y relatives ont toujours fait long feu. Mais il existe une loi détaillée qui identifie les tenues autorisées et interdites aux avocats. Seuls un costume de couleur sombre, une cravate noire, des chaussures noires ou marron sont acceptés. Exception faite des tenues à connotation religieuse. Enfin une brèche. Je m’y engouffre aussitôt et demande si les tenues africaines peuvent tenir lieu de tenues religieuses. Réponse rapide de Gilbert : aucune religion n’a une tenue qui lui est propre. Le président de la Cour suprême déconseille le port de la perruque chez les juges, mais on en est encore loin de considérer les tenues africaines comme tenues conformes. Toutefois, ajoute Gilbert, au Parlement, les femmes s’habillent régulièrement en tenues africaines. Les hommes, jamais. Qu’en est-il des chaines de télévision ? ai-je demandé. Les présentateurs du journal sont-ils vêtus de tenues africaines ? Ce style vestimentaire est décontracté. Il y a cependant un festival kitenge à Nairobi et la plupart des évènements de mode et les marques intègrent le tissu africain. Pendant le festival, la population se vêtit de kitenge, achète et vend tissus, vêtements, chaussures et objets de décorations faits à base de kitenge, mais tout cela semble décontracté et informel. Gilbert pense-t-il que le kitenge se fera une place dans les cadres formels ? Malheureusement non. À ses dires, chaque fois qu’il porte un costume assorti d’un nœud fabriqué à base de tissu africain, il suscite la curiosité chez les gens.

Goodluck Jonathan Vogue Italia feature

Goodluck Jonathan Vogue Italia feature

Dans certains pays, les dirigeants politiques encouragent ouvertement le port de tenues africaines alors que dans d’autres, c’est un acte illégal qui, par ailleurs, s’apparente à un comportement indécent

Je ne puis dire si l’ostracisme, le caractère informel et la marginalisation de la tenue africaine est pire au Kenya qu’en Ouganda. Un parlementaire militaire très célèbre, qui a également une casquette d’artiste, le Général Elly Tumwine, a une fois été congédié du parlement pour avoir porté une chemise en kitenge. Motif : habillement indécent ! En 2013, le parlement a voté des lois relatives au style vestimentaire des journalistes couvrant les sessions et le kitenge a été inscrit sur la liste des tenues interdites. Tout comme le Ghana, le Nigéria et le Kenya, le style vestimentaire professionnel de l’avocat en Ouganda est essentiellement britannique accompagné de perruques. Les seuls présentateurs des journaux télévisés qui apportent une touche africaine à leur habillement ne présentent que les informations en langue locale, sur des chaines destinées à un public de basse classe.

Pour la fin de l’ostracisme vestimentaire

Cependant, dans la culture populaire, en Afrique de l’Est généralement, les choses commencent à changer. Une artiste musicienne ougandaise Rema, dans son clip pour «Mchuzi», Chameleone dans «Wale Wale», Sauti Sol dans «Nikushike» et Sura Yako et bien d’autres arborent des tenues africaines, ce qui est de bon augure. L’on émet le vœu de voir la demande en tissus, modèles et vêtements africains connaitre une augmentation en Afrique de l’Est de façon à atteindre les niveaux enregistrés en Afrique de l’Ouest. Il est possible de vaincre la mode coloniale, outil d’une manipulation politique, de décoloniser le sens du formel, qui à plus d’un égard, est synonyme de colonialisme.