Maggie Mapondera (MM) : Nous sommes extrêmement enthousiastes à l’idée de prendre part au BFF, qui est à nos yeux une occasion sans précédent offertes aux femmes d’ascendance africaine du monde entier. Quel est, selon vous, le potentiel de ce rassemblement ?

Gay J McDougall (GJM) : Je suis particulièrement impatiente de pouvoir rencontrer des femmes noires du monde entier sachant que toutes auront comme objectif et comme intention de partager les expériences, les luttes, les défaites et les triomphes. Nous pourrons échanger les méthodologies qui nous permettront de perpétuer notre travail. Je pense donc que le BFF sera un moment d’euphorie mais aussi un moment qui nous permettra d’acquérir de la substance. Sur cette base, nous pourrons sortir de cet espace en étant de meilleures organisatrices dans nos différentes communautés et environnements.

MM : Nous entamons la deuxième année de la Décennie internationale des peuples d’ascendance africaine, dont le thème est «Peuples d’ascendance africaine : reconnaissance, justice et développement». Que signifient ces mots pour vous ?

 GJM : La reconnaissance est particulièrement importante dans la mesure où je suis encore surprise de voir des personnes afrodescendantes entrer dans une pièce dans de nombreux endroits du monde. Chaque fois, j’entends quelqu’un me dire : «Mais oui, vous ne le saviez pas, mais nous sommes là depuis des générations». Parfois, les histoires que l’on entend sont amusantes, mais certaines d’entre elles rendent compte d’une longue lutte, et je sors de ces discussions en me disant : «Mais comment est-ce possible que je ne sache pas cela ? Comment se fait-il que je ne sois jamais entrée en contact avec ces frères et sœurs pour étendre notre sentiment de solidarité ?». C’est ainsi que je comprends la partie «reconnaissance» de ce thème. Je crois que notre propre reconnaissance les un-e-s vis à vis des autres est le premier pas, et le plus conséquent, vers un dialogue continu concernant le fait de bénéficier de la reconnaissance d’une plus large communauté et dans quelle mesure cela est important.

La justice est un élément très tangible à de nombreux égards qui est aussi véritablement lié à la reconnaissance. Nous ne pouvons obtenir justice si nous ne sommes pas reconnu(e)s. Je pense aussi que la justice passe par le fait d’être reconnu(e)et de voir notre vécu reconnu.

 

Des féministes manifestent. Photo awid.org
Des féministes manifestent. Photo awid.org

Le développement est étroitement lié à ces deux autres notions. Les communautés d’ascendance africaine de la diaspora ont particulièrement besoin d’une aide au développement. Aux États-Unis, le dénuement économique dans lequel vivent nos communautés est une conséquence directe de l’esclavage et des tactiques d’oppression par le sous-développement qui ont été déployées contre nous depuis l’abolition de l’esclavage. La pauvreté est plus que notre héritage, elle nous a été volontairement imposée au quotidien par les obstacles structurels à l’égalité. Nous parlons depuis longtemps des investissements qui devraient être faits au profit des communautés afrodescendantes. Je pense donc que notre futur et notre capacité à gérer ce futur passe par le développement.

MM : Selon vous, quels sont les problèmes principaux qui affectent les peuples d’ascendance africaine – et particulièrement les femmes – dans le monde ?

GJM : Selon moi, le principal problème que rencontrent les peuples afrodescendants est la garantie de leurs droits économiques et sociaux. Le lien entre discrimination et pauvreté est incontestable dans tous les pays où je me suis rendue dans le cadre de mes activités pour les Nations Unies. Les femmes des minorités/d’ascendance africaine vivent le plus souvent à la brutale intersection de la race, du genre et de la pauvreté. Cette brutalité est évidente dans le cas des Africaines pauvres, prisonnières de conditions de travail abusives assimilables à de l’esclavage, dans les élevages de poissons-chats du Mississipi. On pourrait aussi évoquer la vie des femmes afro-colombiennes qui nourrissent leur famille depuis des générations grâce à leurs activités de chercheuses d’or – qu’elles mènent en extrayant à la main chaque pierre des montagnes colombiennes – et qui voient actuellement leur droits fonciers violés par les multinationales minières. Cela rejoint l’expérience des femmes afro-brésiliennes que j’ai rencontrées dans les bidonvilles de Rio et de Sao Paolo ou encore des Batwa (ou Pygmées) du Rwanda et de la République démocratique du Congo.

MM : Vous accomplissez ce travail depuis plus de trente ans. Vous avez vécu les victoires, les triomphes mais aussi les revers de la lutte pour la justice sociale des peuples et des femmes d’ascendance africaine. Durant tout ce temps, quelles sont les choses qui vous ont déçue ? Et inversement, quelles sont les choses qui vous inspirent et vous motivent ?

GJM : Commençons par ce qui me déçoit. Je suis déçue par les maigres progrès qui ont été accomplis. Je suis déçue que les questions qui reviennent quand on examine de près les pays et leurs politiques soient toujours les mêmes. L’étudiante qui m’aide à préparer la prochaine session du Comité des Nations Unies pour l’élimination de la discrimination raciale m’a dit un jour : «J’ai examiné ces documents et j’ai l’impression que les problèmes soulevés sont les mêmes que ceux qui ont été traités il y a quatre ou cinq ans dans ce pays. Comment peut-on savoir si nous faisons des progrès ? Est-ce que nous tournons en rond ?»

D’un autre côté, et c’est ce que je lui ai répondue, j’ai vécu à une période où je ne pouvais pas aller au cinéma, où je ne pouvais pas essayer les mêmes vêtements que les femmes blanches dans les boutiques, où je ne pouvais pas fréquenter les mêmes écoles que les personnes blanches – une société de strict apartheid. Maintenant, je suis diplômée de la faculté de droit de Yale et je travaille pour les Nations Unies. Le changement que j’ai vécu est véritablement considérable. Certes, ces changements sont insuffisants. Mais, sachant quels étaient mes espoirs quand j’étais une petite fille, il m’est très difficile de dire que rien n’a changé. Nous devons agir de manière plus judicieuse pour que les choses changent plus vite, et je crois que le rythme de cette évolution est effectivement en train de s’accélérer.

Je me souviens de l’époque où le mouvement international LGBT a véritablement été lancé – et c’était il y a seulement quelques années. Désormais, certains pays sont dotés de lois permettant le mariage des personnes de même sexe, nous parlons d’égalité pour les personnes transgenre, etc. Je pense donc que les changements se produisent plus rapidement, mais nous devons nous y tenir et apprendre à être plus efficaces.

Gay J. McDougall. Photo news.trust.org
Gay J. McDougall. Photo news.trust.org

La seule chose qui me paraît certaine est que nous ne devons pas attendre d’un organe de l’ONU qu’il déclenche des changements rapides. Les évolutions les plus profondes viennent de la base. Nous devons exercer une pression stratégique depuis la base au sein de chaque pays, une pression qui contraindra les gouvernements à mettre en œuvre les changements que nous attendons. Cette pression peut être accentuée si elle est exercée en coordination avec les déclarations d’institutions internationales, mais elle doit impérativement venir de la base.

Le mouvement international des femmes a élaboré des tactiques efficaces dans les arènes locales et internationales. Je souhaiterais vivement que les femmes qui ont joué un rôle pivot lors de la Conférence de Beijing sur les femmes (et je m’inclus dans ce groupe) transmettent un peu de leur savoir stratégique au mouvement qui vise à changer la vie des femmes noires et de celles des autres minorités. Je suis cruellement consciente du fait que le mouvement de toutes les femmes n’a pour l’instant obtenu que des victoires partielles, mais je pense aussi que cette évolution est une autre illustration de l’adage qui veut que la marée montante ne soulève pas tous les bateaux.

Nous devons aussi formuler de manière détaillée notre vision d’un monde sans racisme, dans lequel le respect des droits humains serait une réalité et l’unité et la justice seraient la règle – en espérant que nous pourrons le faire pendant le Forum des féminismes noirs au Brésil. En utilisant le vocabulaire et le cadre des droits humains pour formuler notre vision, nous éveillerons l’intérêt de tou(te)s les activistes du monde.

Cette interview a été initialement publiée par thisisafrica.me (lien en anglais) dans le cadre d’un partenariat avec le Forum des féminismes noirs.

Le Forum des féminismes noirs se déroulera les 5 et 6 septembre 2016 dans l’État de Bahia au Brésil, en préambule au Forum 2016 de l’AWID. Pour vous tenir au courant des dernières nouvelles, des informations et des activités du BFF, consultez www.awid.org .