Une relève prometteuse

Après avoir écouté les grands et les meilleurs musiciens camerounais pendant des décennies, j’étais aux anges vis-à-vis de l’opportunité qui m’était offerte de visiter Yaoundé. La ville accueillait l’assemblée générale annuelle de la Music in Africa Foundation. À l’ouverture, une guitariste, du nom de Danielle Eog Makedah, a joué un doux jazz acoustique. Par ailleurs, dans la même pièce se trouvait Serge Maboma, le costaud bassiste et leader du groupe Macase.

Le groupe Macase a été créé en 1996, mais ne devient célèbre qu’après avoir remporté le prestigieux prix Découvertes 2001 de Radio France International, un prix qui a lancé la carrière internationale de musiciens comme Tiken Jah Fakoly, Amadou et Mariam et Rokia Traoré. Le Bantu Groove est le nom qu’a donné le groupe Macase à son style de musique, qui mêle le Jazz moderne à une variété de rythmes intégrants guitares, piano et des instruments à percussion africains tels que le balafon. «Nous enchaînons des accords de jazz, mais la mélodie s’inspire soit du style fulfulde dans le nord du pays, soit des makas dans l’est ou du ewondo dans le centre du pays», déclare Maboma.

Des artistes qui changent de style parce qu’ils veulent suivre la mode et être diffusés sur les chaînes de radio. Cependant, il en existe qui sont certains d’être diffusés tant qu’ils composeront des titres originaux qui valent mille fois mieux qu’une imitation.

Il a tenu à nous présenter, moi et d’autres visiteurs, à la nouvelle génération de la musique camerounaise, qui, comme Eog Makedah, joue de la musique urbaine contemporaine. Ainsi, il a donc planifié une visite de leur lieu de répétition dans un quartier de Yaoundé appelé Bastos.

Manque criard d’espace pour l’expression artistique

Le rappeur camerounais Krotal. Photo Goethe Institut Kamerun
Le rappeur camerounais Krotal. Photo Goethe Institut Kamerun

«À la création du groupe, nous manquions d’espace pour nos séances de répétitions, alors nous avons décidé d’utiliser ce local. Nous avons retiré les chaises, installé nos guitares et avons commencé à jouer», dit-il. Ce local composé d’une seule salle situé dans une enceinte adjacente à un immeuble d’appartements se trouve sur une parcelle de terrain appartenant à la famille de Maboma. Il contient l’arsenal complet de studio : synthétiseurs, tambours, guitares et microphones. Avec la célébrité, le groupe Macase s’est vu sollicité par plusieurs artistes de Yaoundé et d’autres villes du Cameroun pour de l’aide et a donné l’autorisation à ces derniers de répéter dans le même local. «Les musiciens l’appellent Bastos, qui est le nom du quartier, mais quand vous dites : “je vais à une séance de répétition à Bastos”, tout le monde comprend le message». Cinq des artistes qui répètent à Bastos ont été finalistes du Prix RFI, y compris Sanzy Viany, la finaliste camerounaise de cette année.

Si vous jouez dans un style purement camerounais, les radios vont tout simplement vous ignorer

Quelques années plus tôt, Maboma s’est approché du ministère de la Culture du Cameroun pour besoin d’assistance dans le développement dudit local. «Je leur ai fait comprendre que j’avais fait don de cette pièce et que j’avais besoin d’assistance en vue d’une amélioration des installations. Ils ont pensé que je voulais construire mon domicile, alors ils ont donné un avis défavorable». C’est à cet endroit que les stars de la musique africaine telles que Hugh Masekela, Manu Dibango, Sam Fan Thomas et Youssou N’dour ont répété pour leurs spectacles dans les années passées, au moment où il n’y avait qu’une toute petite véranda. De nos jours, il existe une immense salle permettant aux musiciens d’organiser leurs séances de répétitions avec leurs instruments. Maboma est actuellement en quête de financement pour relier directement la salle de répétition au réseau électrique au lieu de partager les installations du bâtiment résidentiel voisin.

«C’est le groupe Macase qui a créé une nouvelle scène musicale urbaine à Yaoundé et plusieurs musiciens de la ville s’y rendent pour leurs répétitions, déclare Eog Makedah. Nous ne disposions pas de salle pour nous entraîner. Ce local était le seul endroit disponible et nous n’avions pas besoin de débourser un sou pour son utilisation.»

Les musiciens camerounais ne sont pas les seuls à répéter à Bastos. Le rappeur sénégalais Didier Awadi, vainqueur du prix Découvertes RFI en 2003, de passage à Yaoundé dans le cadre d’un concert, répétait dans cette même pièce pour ledit évènement. «Au Sénégal, le groupe Macase est considéré comme un groupe légendaire, et cette séance de travail avec eux, ici, est un rêve devenu réalité, déclare Awadi. Ils font preuve de modestie, mais leur réputation est bien établie.»

Lorsque le groupe Macase est en tournée, il est très souvent accompagné de l’un de ses jeunes musiciens. «Tous les jeunes musiciens qui côtoient le Macase se muent aussi en professionnels en s’inspirant de notre éthique du travail, déclare Maboma. Ici au Cameroun, quand vous dites jouer avec le groupe Macase, tout le monde vous respecte.»

Ils viennent juste de boucler l’enregistrement de leur quatrième album Issie dont le titre en langue ewondo fait référence à une réunion des patriarches du village : «Nous nous sommes servis de cette image pour faire comprendre que la musique camerounaise rencontre d’énormes difficultés et le groupe Macase a ainsi été invité à faire des propositions de solution». Le Macase est alors l’ancien de la musique camerounaise, ai-je demandé. Maboma éclate de rire et répond : «Après 20 ans, oui !»

Des défis d’envergure

Quand je déclare que malgré l’héritage de la musique camerounaise, les combats auxquels doit faire face la nouvelle fournée d’artistes camerounais me surprennent, Maboma répond qu’aujourd’hui la réalité de l’industrie musicale au pays est très différente de ce qu’elle était par le passé. «Il n’existe aucun organisme de gestion de l’industrie camerounaise de nos jours, dit-il. Tous les artistes tels que Dibango et Bona dont vous avez fait mention se sont fait un nom lorsque l’industrie était bien structurée».

Aujourd’hui, dit-il, les artistes n’ont pas de spectacle. Leurs droits sont bafoués, mais ils continuent de travailler d’arrache-pied parce qu’ils aspirent au changement. Certains des jeunes artistes travaillant avec le groupe Macase conviennent avec Maboma que la génération montante des musiciens camerounais travaille dans un environnement qui manque de professionnalisme.

Le groupe camerounais Macase, laboratoire de nombreux talents passés et en devenir au Cameroun. Photo Goethe Institut Kamerun
Le groupe camerounais Macase, laboratoire de nombreux talents passés et en devenir au Cameroun. Photo Goethe Institut Kamerun

Joël et Manfred Mintou sont deux frères, qui, avec Emmanuel, un autre frère basé actuellement en France, ont formé le groupe Jem’m en 2008. «Il n’existe aucune association professionnelle, aucun syndicat, la distribution est faible et il devient de plus en plus difficile de faire rayonner son talon au-delà des frontières nationales», disent-ils. Leur dernier album Holol, un mélange de house, hip-hop, jazz et R&B, passe très peu sur les chaînes de radio camerounaises, parce que, comme ils le disent, les stations de radio préfèrent diffuser les titres des musiciens ayant déjà percé. Ainsi, les nouveaux artistes ne peuvent compter que sur les petits concerts disponibles pour valoriser leur talent.

Ces défis sont une source d’inspiration pour les artistes au Cameroun et les poussent à composer des musiques originales

«Ainsi, si un musicien enregistre le style coupé décalé ivoirien ou l’Afro beat nigérian, les chaînes de radio le diffusent alors sur leurs antennes parce que c’est un style déjà très populaire. Cependant, si vous jouez dans un style purement camerounais, les stations vont tout simplement vous ignorer», déplore Alexander Akande, directeur artistique et styliste de Jem’m. Toutefois, Akande est d’avis que les artistes du Cameroun et d’autres pays d’Afrique gagnent en confiance à travers les succès de Davido et de Wizkid, deux musiciens nigérians qui se sont fait un nom avec une version contemporaine de la musique traditionnelle et en chantant dans la langue yoruba.

Du besoin de maintenir le cap

«Ces défis sont une source d’inspiration pour les artistes au Cameroun et les poussent à composer des musiques originales, dit Akande. Il est des artistes qui changent de style parce qu’ils veulent suivre la mode et être diffusés sur les chaînes de radio. Cependant, il en existe qui sont certains d’être diffusés tant qu’ils composeront des titres originaux qui valent mille fois mieux qu’une imitation». Les musiciens du groupe Jem’m ont fait le serment de garder leur style de musique, confiants de ce que leur style peut se mesurer à la musique nigériane ou au rythme ivoirien.

Il existe une nouvelle génération de musiciens camerounais déterminés à laisser leur marque sur la scène internationale. L’industrie de la musique dans ce pays se développe, quoiqu’avec peine, même en l’absence de systèmes professionnels de gestion et de promotion des artistes et de distribution de leurs œuvres. Les artistes ne peuvent compter que sur leur seul talent et leur détermination de réussir, bien que cela risque de ne pas suffire pour faire de leurs rêves une réalité.