Fragilités humaines…

Abidjan. Dimanche 13 mars 2016, Maquis du Val, quelque part dans le très chic Cocody. Début d’après-midi ensoleillé et calme. Autour d’un déjeuner d’au-revoir – après une intense semaine d’activités artistiques et culturelles –, mon amie F. S. reçoit sur son portable un message de sa mère, l’informant d’une «attaque jihadiste en cours à Grand-Bassam». Premiers réflexes teintés d’inquiétude : se jeter sur les sites d’information pour avoir des ‘’détails’’ de ce qui était en cours sur le site balnéaire très fréquenté durant le week-end. Par des Ivoiriens pour la plupart et non des expatriés, comme le font croire des médias occidentaux, français pour la plupart. Pour voir un grand nombre de touristes étrangers, il faut aller ailleurs. Le temps – à peine deux minutes – que la mention ‘’urgent’’ apparaisse sur l’écran de téléviseur accroché au mur – l’étage du restaurant où nous nous trouvions et où il y avait une vingtaine de clients, se vide en moins d’une minute. Nous avons été, F.S., S.D. et moi-même, les derniers à quitter ce niveau du restaurant, tout le monde l’ayant fui après confirmation de la nouvelle.

Artistes et invités, chacun avec ses moyens et son talent, et sous diverses formes, ont essayé de coller au thème général de la manifestation : «réinventer les arts de la scène».

Le reste de l’après-midi et la première moitié de la soirée, jusqu’à mon départ de la capitale ivoirienne, à 1h 15, les échanges, discussions et autres messages sur les réseaux sociaux ont porté sur cette attaque – qui, finalement, a fait 19 morts. Celle-ci venait rappeler à ceux qui l’auraient oublié, que – et c’est bien là le drame – aucun endroit n’est plus un sanctuaire à l’abri de la furie d’une intolérance maquillée aux couleurs de la religion. Mais, parce qu’il y a un ‘’mais’’ aussi puissant que la culture : il faut garder le sourire et les bons souvenirs de la vie et des rencontres qui la meublent et donnent à espérer de l’espèce humaine. Ces traces de barbarie ne peuvent faire oublier la belle semaine de fête qu’a été la neuvième édition du Marché des arts du spectacle africain (MASA), au cours de laquelle artistes et invités du festival ont, sous diverses formes et chacun avec ses moyens et son talent, essayé de coller au thème général de la manifestation : «réinventer les arts de la scène».

Ray Lema, lors de la ''Soirée Jazz''. Photo Aboubacar D. Cissoko

Ray Lema, lors de la  »Soirée Jazz ». Photo Aboubacar D. Cissoko

L’art, plus fort que tout…

Deux symboles de cette victoire de la vie sur la mort : l’image de la cantatrice malienne Kandia Kouyaté qui, bien que restée sur sa chaise – entre trois morceaux donnés au cours de la soirée dédiée aux femmes (8 mars oblige) – a fait apprécier sa voix et ses mots dans cette salle Anoumabo du Palais de la Culture qui semblait n’attendre qu’elle. Faisant oublier qu’elle n’a pu le faire pendant plus de sept ans à cause d’un accident vasculaire cérébral ; Ismaël Isaac, le chanteur de reggae ivoirien qui a survécu en octobre dernier à un accident de la circulation, a transformé la clôture du MASA, dans la nuit du 12 au 13 mars sur l’esplanade du même palais, en une fête populaire. Il a communié avec un public dont une grande partie venait de Treichville, le quartier de son enfance, et qui reprenait en chœur les refrains de ses chansons marqués du sceau de l’engagement, de la solidarité humaine et de la spiritualité…A ces deux symboles, il y a lieu d’ajouter un troisième, non moins significatif. Il y a deux ans, pour ce qui était considéré comme une «édition de relance» (mars 2014) , le Palais de la Culture de Treichville, alors en attente d’une réfection après les destructions d’une crise sociopolitique dont il portait encore les stigmates, était un spectateur attentif, peut-être jaloux, des concerts qui se déroulaient sur son esplanade, avec en arrière-plan les traits lumineux que reflétaient les douces vagues de la Lagune Ebrié. Fraicheur, donc…

Le thème général de la manifestation : « réinventer les arts de la scène ».

Cette année, il s’est dressé de toute sa majesté et s’est paré de ses plus beaux atours pour accueillir, dans ses nombreuses et belles salles, humour, danse, théâtre, musique, rencontres professionnelles et autres conférences de presse…La gestion de la sécurité y a changé de visage : des agents de sociétés privées y ont remplacé des soldats munis d’armes, qui rappelaient alors aux visiteurs que la situation politique était précaire. «Ça a changé en apparence, mais c’est encore bancal», lâche une actrice culturelle, qui ne voit pas encore les signes d’une véritable politique de réconciliation. En plus de toujours contempler l’esplanade et le Village du MASA, qui était plus un regroupement de «maquis» aux senteurs bien locales, pour la restauration des festivaliers, le Palais a été le lieu où battait le cœur du marché. Surtout qu’à l’entrée, dans la cour menant au bâtiment principal, des artisans exposaient des produits de leur créativité et de leur création, allant du bogolan de Ségou, au pagne tissé burkinabè, en passant par les chapeaux, colliers ou boucles d’oreilles venus de Niamey, et les pagnes de différentes régions de Côte d’Ivoire…

Ray Lema, Paco Sery, Charlotte Dipanda, Fatoumata Diawara…

Par son caractère rassembleur et certainement plus populaire que les autres arts de la scène valorisés par le MASA, la musique a attiré de nombreux spectateurs dans différentes salles du Palais de la Culture et sur l’esplanade. On a vu défiler le Guinéen Takana Zion, les Maliennes Fatoumata Diawara et Doussou Bagayoko, les Sénégalaises Thais Diarra et Marema, la Camerounaise Charlotte Dipanda, la Béninoise Zeynab, l’Ivoirien Soum Bill, le Camerounais Capitaine Alexandre, la Gabonaise Pamela Badiogo, les ‘’anciens’’ du groupe Ali Farka Touré Band, entre recherche de diffuseurs pour faire tourner leur musique et présentation d’un savoir-faire déjà reconnu et exposé. Des prestations qui ont fait dire au compositeur malien Cheick Tidiane Seck que «la scène africaine proposera, dans les années à venir, des merveilles au reste du monde, si elle s’appuie sur les ressorts de son patrimoine».

Pr Yacouba Konaté, le directeur du MASA. masa.ci

Pr Yacouba Konaté, le directeur du MASA. masa.ci

Mais le sommet des spectacles musicaux, si l’on peut l’appeler ainsi, a été certainement la Soirée jazz que les compositeurs congolais Ray Lema (invité d’honneur de cette édition 2016), Balou Canta, Fredy Massamba, le guitariste brésilien Rodrigo Viana, le batteur et compositeur ivoirien Paco Sery, le pianiste et compositeur malien Cheick Tidiane Seck, ont illuminée de leur génie, de leur maîtrise de compositions originales et d’instruments (le piano, la guitare et la batterie notamment) cette soirée que le directeur général du MASA, Yacouba Konaté, a dû faire arrêter à 1H 45 du matin, parce qu’elle avait commencé avec retard – 22h 35 au lieu de…20h. C’est d’ailleurs cet impair qui a privé les spectateurs des mélodies du maître du ngoni qu’est le Malien Bassékou Kouyaté.

Humour social et politique

Le public du MASA 2016 a beaucoup ri. Parce que les organisateurs ont accordé à l’humour toute la place que méritent les nombreux artistes du continent qui font honneur à cet art de la dérision, cet exercice consistant à rire de nos vies, de nos turpitudes, de nos prétentions, de nos qualités et défauts, de nos succès, échecs, et de nous faire voir des réalités pouvant susciter un éveil, un réveil… Le 11 mars, entre 21h 30 et minuit, dans la salle Lougah François,  archicomble, une belle brochette d’humoristes a offert un spectacle intitulé «Je marie ma fille», sous la direction artistique du génial Mareshal Zongo, qui n’a jamais autant mérité son surnom de ‘’comédien panafricain’’. Il a réussi à faire voyager le public à travers le continent et son l’actualité sociale et politique. Ebola, menace terroriste, élections, etc.

Dans une démarche de réflexion et de critique sur nos sociétés, de relecture de classiques du genre, la scène théâtrale du MASA 2016 a accueilli un public intéressé

Le phénoménal Agalawal a lu l’actualité à la lumière de la naturalisation annoncée de l’ancien président burkinabè Blaise Compaoré : «Les Ivoiriens aiment les mots à la mode. Pendant cinq ans, on nous a fatigués avec ‘émergence’ ; Depuis quelques mois, c’est le concept ‘Ivoirien nouveau’ qui est en vogue ; Et quand j’ai appris que Blaise Compaoré était devenu ivoirien, j’ai compris que c’est peut-être lui l’Ivoirien nouveau dont on parle. Parce que nous, nous sommes Ivoiriens depuis longtemps, nous sommes même des Ivoiriens anciens». Le Burkinabè Moussa Petit Sergent a fait plier de rire son monde en offrant le spectacle Femmes enceintes, conseils pratiques, dans lequel il passe en revue les idées reçues sur…la femme enceinte.

Théâtre essentiel

Dans une démarche de réflexion et de critique sur nos sociétés, de relecture de classiques du genre, la scène théâtrale du MASA 2016 a accueilli un public intéressé, à l’Institut national supérieur des arts et de l’action culturelle (INSAAC), à l’Institut français, au Palais de la Culture ou encore à La Fabrique culturelle. Il a vu Fargass Asandé, Michel Bohiri – plus célèbre au cinéma et dans des téléfilms à succès –, entre autres, brillamment interpréter En attendant Godot, de Samuel Beckett, sous la direction de Jean Lambert-wild, Lorenzo Malaguerra et Marcel Bozonnet.

J’ai apprécié la force de caractère de la comédienne Mbilé Yaya Bitang, qui a mis en scène et interprété Stabat Mater Furiosa, monologue d’une rescapée qui «refuse de comprendre» la tragédie que charrie le monde qui l’entoure, mais «prie la vie» de lui permettre de dire sa «colère brutale». Dans cette interprétation traversée par le souffle de la douleur et de la colère – et c’est là le hic ! –, il n’y a presque pas de place pour la moindre détente. Comme, à l’inverse, le permet la rafraichissante mise en scène de Godé Jean Serge (Compagnie Allissô Théâtre), du texte Elle, de la jeune dramaturge ivoirienne Fatou Sy. Le tout en une cinquantaine de minutes

Elle (Ange Elsa Dehouba), la quarantaine révolue, est belle, d’une beauté qui ne laisse pas indifférent. Mais seule, elle repousse le seul homme (Semeda Anicet Tehe) qui s’intéresse à elle. Paranoïa quand tu nous tiens ! Elle cherche à s’affirmer, à être libre de décider pour elle-même. A être, tout simplement. Mais un conditionnement socioculturel faisant de la femme un appendice de l’homme plutôt que sa partenaire ou son complément, l’enferme dans des contradictions dont on ne sait pas si elle va sortir. La pièce Xaar Yalla (En attendant Dieu), avec les acteurs de Fotti et Didier Awadi, est, elle, le prétexte à une critique des travers d’une société où sauver les apparences vaut tellement que, par exemple, un jeune homme remue ciel et terre pour avoir…un bélier pour le baptême de son enfant.

Gros moyens, organisation à parfaire…

Les longs retards accusés au démarrage de la plupart des manifestations organisées au Palais de la Culture, ajoutés aux problèmes techniques, ont été des faits déplorés par les festivaliers. S’y ajoutent les incertitudes liées au fait que l’on entendait tous les matins la cellule de communication dire : «Référez-vous au programme publié au jour le jour dans le journal du marché».  Même si, à la fin, le programme général publié sur le site Internet du MASA et sur les plaquettes distribuées au siège du festival a prévalu.

Mareshal Zongo, directeur artistique de la soirée de l'humour. Photo Aboubacar D.Cissoko

Mareshal Zongo, directeur artistique de la soirée de l’humour. Photo Aboubacar D.Cissoko

Toutes choses qui dénotent d’un manque d’organisation et de coordination, même si, entre la précédente édition et celle de cette année, il y a eu beaucoup d’améliorations. Il y avait un trop-plein de spectacles, dont certains étaient organisés sur le même concept, à une centaine de mètres, les uns des autres. Le manque de professionnalisme a eu des conséquences fâcheuses, le 8 mars au soir, lorsqu’après une pluie pourtant souhaitée, une femme a trouvé la mort, électrocuté par des branchements anarchiques de prestataires peu ou pas qualifiés. Autre incident, vite jugulé après des négociations : des techniciens, angoissés à l’idée de ne pas être payés, ont observé une journée de grève. Dommage aussi que le thème de l’édition 2016, «réinventer les arts de la scène», n’ai pas fait l’objet de débats dans le sens de recentrer la compréhension de la création artistique sur des référents et imaginaires qui parlent au plus grand nombre sur le continent.

Chiffres

A part ça ? Oui, à part ça : quelque 3.875 badges ont été émis, contre 1.783 en 2014 ; le marché a reçu 424 artistes ; 142 artistes invités, 305 diffuseurs, 123 journalistes venus de l’étranger…Très souvent, les organisateurs de festivals n’aiment pas aborder la question de l’argent, mais le directeur général du MASA, Yacouba Konaté, s’est voulu transparent : l’Etat de Côte d’Ivoire, le District d’Abidjan, l’Organisation internationale de la Francophonie, ont contribué respectivement  à hauteur de 650 millions de francs CFA, 200 millions et 100 millions. «Si on y ajoute quelques remboursements de la Wallonie, la contribution d’Africalia et le puissant soutien de la RTI (Radiotélévision ivoirienne), et en évaluant correctement, nous devons être autour de 1 milliard 300 millions de francs CFA», a dit Konaté, le 10 mars, lors d’une conférence de presse au cours de laquelle il était entouré de membres du comité artistique international.

3.875 badges ont été émis, contre 1.783 en 2014 ; le marché a reçu 424 artistes ; 142 artistes invités, 305 diffuseurs, 123 journalistes venus de l’étranger

Toute cette organisation a été supervisée par le coordonnateur général Ismaël Diaby, décédé le 23 février 2016, à quelques jours du début de la manifestation. Et personne d’autre que le styliste et créateur de mode Pathé’ O ne pouvait lui rendre l’hommage qu’il méritait de la nation ivoirienne et des acteurs culturels du continent. Une belle collection présentée dans le cadre du défilé Edition limitée a illustré, à travers deux couleurs (le noir et le blanc), la tristesse et le vide que laisse Diaby, mais aussi la joie que le travail qu’il a accompli a laissée dans l’esprit et le cœur des hommes… Tout l’esprit des rencontres humaines. Et du MASA aussi !