On attendait cette 2è édition plus tôt !

Oui. Elle aurait dû se tenir normalement en décembre 2015, mais pour des contraintes multiples elle a été reportée pour six mois.

Six mois c’est long !

Non. Ce fut un temps idéal de préparation pour permettre que ce qui a justifié le report soit corrigé et que le salon puisse se tenir dans de bonnes conditions.

Lors de la première édition, l’on n’avait pas beaucoup senti le ministère des Arts et de la Culture. Que s’est-il passé à l’époque ?

C’est pourtant le ministère qui l’a organisé et était présent ! Il se trouve simplement que l’événement n’a pas eu un retentissement médiatique aussi fort que cette fois-ci. C’est peut-être pour cela que vous avez cette impression.

On a également l’impression que le ministère a en quelque sorte repris les choses en mains !

On ne les avait pas perdues de toute manière. Il faut simplement dire qu’il y avait des aspects qui méritaient d’être corrigés et qui le sont progressivement étant entendu qu’on ne peut pas tout améliorer. La vie du livre reprend progressivement et à partir de là, cela va prendre un certain temps à ce que tout soit véritablement encadré, encore que même dans les pays les plus industrialisés, on ne peut pas dire que le secteur du livre soit totalement encadré.

Fort de ces corrections, quels auront été vos principaux objectifs dans l’organisation de cette 2è édition ?

Le principal objectif était d’assurer la notoriété du salon en faisant venir de grosses pointures de la littérature africaine et mondiale. C’était un objectif prioritaire qui de mon point de vue a été atteint. Le deuxième objectif était de mobiliser d’avantage de public autour du livre et de démontrer que l’impression que l’on a que les Camerounais ne lisent pas ou ne s’intéressent pas au livre est au moins erronée. Le troisième objectif était de rapprocher autant que faire se peut les écrivains du public de jeunes, d’étudiants et des élèves ; cela aussi a été une réussite. Enfin, il y avait une dimension qui était liée au développement du livre de jeunesse, parce que nous restons convaincus que pour développer une industrie du livre prospère et pérenne, il faut nécessairement avoir des appuis en direction du livre de jeunesse pour former et créer des lecteurs potentiels qui, plus tard, deviendront des pourvoyeurs du marché.

L'affiche du Salon international du livre de Yaoundé.
L’affiche du Salon international du livre de Yaoundé.

Vous avez décidé dans l’organisation de rendre hommage à cinq auteurs camerounais au cours du salon. Qu’est-ce qui a motivé cette décision ?

D’abord du fait qu’en règle générale, nous n’avons pas toujours l’habitude au Cameroun de reconnaître ce qui a été bien fait ainsi que ceux qui ont porté haut les couleurs nationales. Le ministre qui a la paternité de cette idée avait souhaité que cela se fasse dans le cadre de cette édition ; c’est-à-dire de pouvoir reconnaître la qualité du travail de ces devanciers qui malheureusement sont partis. Il s’agissait donc de reconnaître leur apport dans la littérature camerounaise. S’agissant par exemple de Njoya, certains de ses manuscrits ont été retrouvés et pourraient être exposés à une certaine occasion. On y travaille.

Qu’est-ce qui a guidé le choix de ces cinq auteurs pour cet hommage ?

Il en fallait cinq puisque nous avions cinq journées pendant le salon. Maintenant, il fallait s’assurer un certain nombre d’équilibres, notamment linguistique et culturel, qui permettraient d’avoir une bonne représentativité nationale de ces auteurs. Il y a des noms qui auraient pu figurer dans la liste, mais il était question de s’assurer que les cinq choisis pouvaient être représentatifs de la littérature camerounaise. Un nom comme Léopold-Ferdinand Oyono s’imposait de lui-même étant donné qu’il est l’un des bâtisseurs de ce ministère, sans compter qu’il est l’un des écrivains camerounais reconnus. Mongo Beti, on n’en parle même pas ! Partout dans le monde, ces deux-là font partie des premiers que l’on prononce lorsque l’on sait que vous êtes Camerounais. N’oublions pas que c’était une première expérience e qu’il y en aura certainement d’autres.

Dans l’énoncé des objectifs tout à l’heure, vous en avez oublié un de taille : vous comptiez recevoir dix mille visiteurs au cours de cette édition. Etes-vous satisfait de la participation du public ?

Nous avons dépassé nos prévisions à ce niveau. Nous avons eu une moyenne de 3500-3800 visiteurs par jour ; nous avons ainsi frôlé les 20.000 visiteurs. Et cela nous a confortés dans l’idée que l’on se fait de fausses idées sur l’intérêt que les gens ont en faveur du livre. Il se trouve peut-être simplement qu’il n’y a pas assez de manifestations dédiées au livre ou assez de présence de ce dernier pour permettre que les gens y adhèrent. Nous étions vraiment surpris d’autant plus qu’il n’y avait pas véritablement de commerce de beuveries dans le salon. Donc si les gens venaient et passaient la journée, cela veut dire qu’ils étaient attirés par le livre et rien d’autre. Voilà donc quelque chose qu’il faille capitaliser et partir de là pour créer un engouement autour du livre et ainsi permettre plus tard aux éditeurs d’avoir des coudées plus franches.

Dîtes-nous monsieur le directeur, comment vous y êtes-vous pris pour que nous ayions l’aéropage de grands écrivains qui ont fait le déplacement de cette 2è édition du salon du livre de Yaoundé ?

Le ministre Mouelle Kombi II est un écrivain qui connaît beaucoup de ses collègues. Moi-même en tant qu’éditeur, j’en connais un paquet avec qui j’ai travaillé par le passé. Tout cela s’est mis en synergie assez simplement. Il suffisait que le ministre nous demande un certain profil et on essayait de le trouver ! Il faudrait tout de même ici saluer l’apport de deux compatriotes de la diaspora qui nous ont beaucoup aidés : Gaston Kelman et Eugène Ebodé. Ils ont beaucoup œuvré à mobiliser leurs confrères et ainsi aidé à assurer une plus grande représentativité d’écrivains d’un certain niveau à ce salon. Dans les profils qui étaient présents, vous avez sans doute remarqué qu’il y avait également des écrivains-journalistes. C’était dans la perspective qu’ils puissent rendre compte dans les médias étrangers ce qu’est le salon de Yaoundé pour pouvoir lui donner une certaine dimension. Cette édition a situé le salon à un certain niveau que j’estime minimal pour assurer la crédibilité de cet événement.

En côtoyant certains de vos invités, l’on a constaté qu’il s’est posé un problème d’intendance et de logistique. En avez-vous été informé ?

Non parce que certaines choses avaient quand même été prévues à l’avance comme l’hébergement, la restauration ou le transport. C’est simplement que les moyens n’ont pas permis d’avoir une logistique plus importante qui aurait permis le transport de nos invités soit plus fluide par exemple. Nous le regrettons sincèrement et cela nous servira pour la suite.

Il y a également eu des problèmes liés à la programmation

Effectivement. Le respect strict de l’agenda prévu fait partie des choses à corriger pour les prochaines éditions.

On n’a pas eu l’impression que les événements prévus hors les murs comme à l’école normale aient bénéficié du coup de pouce médiatique nécessaire

Peut-être que ce qui n’a pas bien fonctionné hors les murs comme vous dîtes ne dépend pas exclusivement de nous. Les établissements concernés ont été saisis bien en amont et c’est eux qui ont proposé des dates ou validé ce qui avait été proposé par nous. Il leur revenait ensuite de mobiliser leurs étudiants. Il se trouve malheureusement qu’au moment où se tenait le salon, l’école normale était le théâtre d’un examen, ce qui rendait l’accès un peu plus compliqué que d’habitude. De plus, nous avons travaillé également avec les établissements secondaires pour permettre aux élèves de pouvoir venir en nombre au salon ainsi que les familles. Pour nous, il est important d’ailleurs que chaque famille puisse se constituer une bibliothèque pouvant permettre aux enfants de s’intéresser à la littérature.

Mballa Elanga (à gauche) avec des éditeurs africains. Photo Mballa Elanga
Mballa Elanga (à gauche) avec des éditeurs africains. Photo Mballa Elanga

Quels sont les axes sur lesquels vous allez travailler au sortir de ce salon afin que la littérature puisse être prise en compte dans la vie camerounaise de manière générale ?

Il y en a deux ou trois d’importance. Le premier c’est tout ce qui concerne l’économie du livre. Il s’agit de pouvoir aider et renforcer la production littéraire. Cela demande évidemment des moyens, des plateformes et beaucoup d’autres choses à mettre en place ; cela demande aussi des mécanismes à coordonner dans différentes administrations pour que le coût de production du livre soit le moins cher possible et le coût de vente le plus accessible possible. Cela nécessite, à défaut d’une loi, une charte qui permette qu’il y ait un minimum d’encadrement du secteur. Par exemple, il est anachronique d’avoir une école de formation d’éditeurs avec des diplômés qui ne trouvent pas du travail alors qu’il y a des maisons d’édition qui peuvent les recruter. Le deuxième axe ce sont les bibliothèques de lecture publique. Les moyens, on peut les trouver en impliquant les collectivités territoriales décentralisées qui ont une banque dédiée qui peut apporter sa contribution. Elle le fait même déjà en appuyant un certain nombre d’infrastructures ou de manifestations culturelles dans les mairies. Il faudrait peut-être mettre en place un mécanisme qui fédère ces énergies et ces ressources pour avoir un réseau de bibliothèques de lecture publique plus large et plus important. Les autres formes de bibliothèques naturellement sont à discuter avec d’autres administrations ; c’est le cas par exemple des bibliothèques scolaires. En dernier lieu, il y a à notre sens intérêt à célébrer davantage le livre. On imagine quelque chose que nous voulons appeler, si cela se confirme, «La journée du livre camerounais» qui pourra s’organiser en alternance avec le salon du livre qui est biennale. Voilà en gros ce sur quoi nous travaillons en ce moment.

Parlant de bibliothèque, comment se porte la Centrale de lecture publique dont vous êtes par ailleurs le directeur ?

Elle va relativement bien. Tenez : dans quelques semaines sera mis sur pied un bibliobus adossé à la Centrale pour assurer le service public de lecture qui incombe à l’Etat. Il sera opérationnel dans quelques semaines. La Centrale n’a malheureusement pas les moyens qu’il faut pour son développement. Rien que pour ce qui est des acquisitions de livres, il faut dégager un budget important. Il faut moderniser la Centrale, ne serait-ce qu’au niveau du catalogage qui doit cesser d’être manuel ; il faut la vidéosurveillance pour endiguer la disparition des ouvrages, etc. Tout cela demande des moyens dont ne dispose pas seulement la Centrale, mais le ministère dans son ensemble.

Combien a coûté le salon de cette année ?

Le budget initial était de plus de 300 millions dont 200 provenant du budget du ministère des Arts et de la Culture. Dans les finances publiques, il y a certaines retenues qui ont été déduites de ce budget. Au finish, il a coûté moins de 200 millions dans la mesure où les sponsors ne se sont pas bousculés à notre portillon. Au regard de la qualité des auteurs et des rencontres ainsi que la satisfaction manifestée par les professionnels, nous espérons que les sponsors seront plus nombreux à la prochaine occasion.

Cet article a été initialement publié par le magazine culturel camerounais Mosaïques