Le 28 juillet 2012, au siège d’Enda Tiers-monde à Dakar, la sociologue et essayiste malienne Aminata Dramane Traoré appelait les intellectuels africains à s’acquitter de la «dette de sens» consistant à «outiller les jeunes, intellectuellement, théoriquement et politiquement». «Ils (les jeunes) doivent être outillés intellectuellement, théoriquement, politiquement, pour décrypter ce qui se passe chez nous en relation avec ce qui se passe ailleurs», disait-elle au cours d’un débat sur la crise au Nord-Mali alors sous le contrôle de divers groupes armés. Parmi les intellectuels du continent, qui se sont évertués à s’acquitter de cette «dette de sens», l’historien, physicien et homme politique sénégalais Cheikh Anta Diop occupe une place de choix.

Il est, à bien des égards, un repère solide dans ce monde si tourmenté. Cet homme au destin singulier reste, trente ans après sa disparition physique, le 7 février 1986 à l’âge de 62 ans, présent dans les esprits grâce son immense œuvre qui défie le temps et les esprits, lui accordant le statut, plus que mérité, d’un immortel. Lorsque ses compatriotes – comme l’ont déjà fait les peuples de nombreux autres pays africains et de la Diaspora – auront saisi la portée de ce travail de titan qui nous poursuit comme pour rappeler l’impérieuse nécessité d’instaurer un nouvel ordre, alors commencera la grande entreprise de réconciliation avec nous-mêmes. Parce que nous nous aurons rendu compte et compris que nos cultures portent en elles les ingrédients de notre salut.

Pour Cheikh Anta Diop, «le problème (…) est de rééduquer notre perception de l’être humain, pour qu’elle se détache de l’apparence raciale et se polarise sur l’humain débarrassé de toutes coordonnées ethniques»

Il y a dans la démarche scientifique et dans la posture morale et intellectuelle  du savant sénégalais une grande force et une énergie qui lui assurent une autorité et une légitimité que l’on n’a nullement besoin d’imposer ou d’aller chercher auprès d’institutions étrangères dont la spécialité a été de refuser, pendant longtemps à l’homme noir, à la fois histoire, culture et capacité de créer des valeurs humaines. Dans son ouvrage Cheikh Anta Diop ou l’honneur de penser (Editions L’Harmattan, Paris, 1989), le sociologue et anthropologue camerounais Jean-Marc Ela (1936-2008) soutient que «pour gérer l’héritage de cet homme de science, il faut retrouver cette capacité de créer qu’il a voulu faire naître en chaque Africain», invitant les jeunes Africains à «relire sans passion une œuvre incontournable qui demeure un défi à l’intelligence de notre temps».

Cheikh Anta Diop. Photo Internet.
Cheikh Anta Diop. Photo Internet.

Cheikh Anta Diop est né le 29 décembre 1923 à Céytu, un petit village du Baol situé à dans le département de Bambey (région de Diourbel, Centre du Sénégal). Le site Internet de la revue d’égyptologie, ANKH, www.cheikhantadiop.net, rappelle qu’à l’époque, le continent africain est sous une domination coloniale européenne ayant pris le relais de la traite négrière atlantique qui avait cours entre le 16-ème et le 19-ème siècles. Il ajoute que la légitimation au plan moral et philosophique de «l’infériorité intellectuelle», décrétée du nègre est entretenue par des théoriciens et des institutions académiques comme l’institut d’ethnologie de France créé en 1925 par Lucien Lévy Bruhl, s’ajoute à la violence militaire, politique et économique dont l’Afrique est l’objet. De nombreux penseurs s’inscrivent dans cette dynamique de légitimation de «l’incapacité» du Noir à user de sa raison. Il s’agit, entre autres, de Montesquieu, Voltaire, Cuvier, Gobineau, en France ; Hume en Angleterre ; Kant et Hegel en Allemagne. «L’Afrique, aussi loin que remonte l’histoire, est restée fermée, sans lien avec le reste du monde ; c’est le pays de l’or, replié sur lui-même, le pays de l’enfance qui au-delà du jour de l’histoire consciente, est ensevelie dans la couleur noire de la nuit», écrit par exemple Hegel dans La Raison dans l’Histoire. Introduction à la Philosophie de l’Histoire, cité par Théophile Obenga dans son ouvrage intitulé Cheikh Anta Diop, Volney et le Sphinx (Paris, Présence africaine/Khepera, 1996). Cette idéologie sera transmise et enseignée par l’intelligentsia occidentale, de génération en génération, au sein des institutions officielles et dans la société. C’est à cette époque, également, que s’ancre dans les écrits et les consciences la vision d’une Afrique anhistorique et atemporelle, dont les habitants, les Nègres, n’ont jamais été responsables d’un seul fait de civilisation.

Histoire africaine

Face à cette entreprise de falsification, Cheikh Anta Diop entreprend une œuvre fondamentale pour la restauration de la conscience historique africaine. Il plonge, par une investigation scientifique méthodique, dans le passé le plus lointain de l’homme, pour restituer l’existence, l’antériorité et la richesse des civilisations négro-africaines, remettant dès lors en cause les fondements mêmes de la culture occidentale relatifs à la genèse et l’évolution de l’humanité. Cheikh Anta Diop va prendre le contre-pied théorique de ce milieu solidement établi dans l’enceinte même de l’université française. Sa thèse refusée, il persiste en publiant Nations nègres et culture, en 1954. Dans ce livre, l’auteur fait la démonstration que la civilisation de l’Egypte ancienne était négro-africaine. L’ouvrage dérange parce que Cheikh Anta Diop propose une «décolonisation» de l’histoire africaine, et fonde une «Histoire» africaine. Nations nègres et culture se tient aux frontières de l’engagement politique, analysant l’identification des grands courants migratoires et la formation des ethnies, la délimitation de l’aire culturelle du monde noir, qui s’étend jusqu’en Asie occidentale, dans la vallée de l’Indus, la démonstration de l’aptitude des langues africaines à supporter la pensée scientifique et philosophique.
Lors de sa parution, Nations nègres et culture semble si révolutionnaire que très peu d’intellectuels africains osent y adhérer. Aimé Césaire se réjouit, dans le Discours sur le colonialisme (Présence africaine, Paris, 1955), estimant qu’il est «le livre le plus audacieux qu’un nègre ait jusqu’ici écrit et qui comptera à n’en pas douter dans le réveil de l’Afrique».

Il faut attendre le colloque international du Caire (28 janvier – 3 février 1974), organisé sous l’égide l’UNESCO (Organisation des Nations unies pour l’éducation, la science et la culture), pour qu’une grande partie de ses théories se trouve confortée, cette rencontre ayant réuni d’éminents égyptologues du monde entier. Pour Cheikh Anta Diop, «le problème (…) est de rééduquer notre perception de l’être humain, pour qu’elle se détache de l’apparence raciale et se polarise sur l’humain débarrassé de toutes coordonnées ethniques» (Colloque d’Athènes organisé par l’UNESCO et le Fondation des droits de l’homme d’Athènes en 1981).

Une vue de l'Université Cheikh Anta Diop de Dakar.
Une vue de l’Université Cheikh Anta Diop de Dakar.

30 ans après sa disparition, certaines idées de Cheikh Anta Diop, notamment l’historicité des sociétés africaines, l’antériorité de l’Afrique et l’africanité de l’Egypte, ne sont plus discutées. Mais à côté, il y a controverse sur trois points : il est reproché au savant son égypto-centrisme, l’importance qu’il accorde à la notion de race et la trop grande influence de son combat politique sur ses théories scientifiques.

Son œuvre resterait trop empreinte d’idéologie, même si Aboubacry Moussa Lam, historien et enseignant à la faculté des lettres et sciences humaines de l’université de Dakar, rappelle que «Cheikh Anta Diop n’a pas choisi son terrain de combat, il n’a fait que répondre aux débats de son époque ». Hormis Nations nègres et culture, Cheikh Anta Diop a publié L’Unité culturelle de l’Afrique (1960), Etude comparée des systèmes politiques et sociaux de l’Europe et de l’Afrique de l’antiquité à la formation des Etats modernes (1959), Antériorité des civilisations nègres : mythe ou vérité historique ? (1967), Civilisations ou barbarie (1981), entre autres. Il est aujourd’hui clair que, plus de 25 ans après la chute du Mur de Berlin (1989) – événement qui a laissé sur le carreau une génération engluée dans les débats souvent stériles sur les idées de Marx, Engels, Mao ou encore Trotsky, de tous les dirigeants et intellectuels de son temps, il a été l’un des rares, sinon le seul, à comprendre que la langue, élément qui porte avec le plus de force une culture et une identité, est d’une importance vitale pour un peuple qui veut rester debout et réaliser des progrès.

L’impasse dans laquelle se trouvent nos sociétés, causée en grande partie par une aliénation culturelle aux racines profondes, doit nous inciter à aller à la recherche et à la (re)découverte de cet homme dont le précieux travail peut nous aider à nous réconcilier avec nous-mêmes

En ce jour anniversaire de sa naissance, saluons la figure du politique qui n’a jamais vécu pour les honneurs, n’a jamais pu être corrompu par un quelconque bien matériel. Lorsque l’on voit les ravages que la course à l’argent provoque dans notre pauvre pays, on prend la mesure d’une telle attitude. Et on rendrait un immense service à la jeunesse de nos pays en lui montrant que la politique ne doit pas être un instrument de promotion individuelle ou un moyen de s’en mettre plein les poches. Immortel, avons-nous dit. Cheikh Anta Diop l’est assurément, tant il est reconnu qu’il s’est livré corps et âme à l’expression de vérités essentielles à la présence des peuples d’Afrique au banquet de l’humanité : l’historicité des sociétés africaines, le travail sur les langues nationales, la primauté de la sécurité sur le développement, la souveraineté nationale, l’Etat fédéral, la question énergétique, etc. L’impasse dans laquelle se trouvent nos sociétés, causée en grande partie par une aliénation culturelle aux racines profondes, doit nous inciter à aller à la recherche et à la (re)découverte de cet homme dont le précieux travail peut nous aider à voir que nous ne sommes pas sur le bon chemin, à nous réconcilier avec nous-mêmes – même si c’est difficile avec les forces intérieures et extérieures qui s’y opposent –, à arrêter d’entretenir le mépris de nous-mêmes et de renoncer avec une facilité déconcertante à notre culture, des attitudes que nous sommes presque les seuls à avoir au monde.

La Une du hors-série hommage à Cheikh Anta Diop du magazine camerounais Mosaïques.
La Une du hors-série hommage à Cheikh Anta Diop du magazine camerounais Mosaïques.

Inspiration

L’écrivain Boubacar Boris Diop, un de ses disciples, a l’habitude de dire que Cheikh Anta est peut-être parti avec le sentiment qu’il n’avait pas réussi à faire adhérer un grand nombre de ses compatriotes à ses convictions. En reprenant à notre compte son œuvre et en s’inspirant de celle-ci et de sa posture d’homme politique intègre, nous pouvons montrer qu’il a semé des graines dont l’Afrique peut valablement se nourrir des fruits. Essayons, pour voir la différence avec la pratique ayant cours depuis plus de 50 ans. Pour faire en sorte que, pour tout le monde, il soit «plus présent mort que vivant», selon l’expression de Boris Diop. Si Cheikh Anta est aujourd’hui appelé à la rescousse par une jeunesse maintes fois trahie par ses élites politiques, c’est en grande partie parce qu’il avait cherché et obtenu, on doit le reconnaître, un positionnement dans l’Histoire.Une démarche qui est en train de lui donner raison sur de nombreuses questions. C’est en cela qu’il n’est pas mort. Le maître qu’il est et restera a déjà parlé et montré une voie de salut. Notre faute est de ne l’avoir pas écouté. Mais nous pouvons nous rattraper.

Si Cheikh Anta est aujourd’hui appelé à la rescousse par une jeunesse maintes fois trahie par ses élites politiques, c’est en grande partie parce qu’il avait cherché et obtenu, on doit le reconnaître, un positionnement dans l’Histoire

Il n’y a aucune fatalité. Cheikh Anta Diop a pu réussir, en 1954 avec l’ouvrage fondateur Nations nègres et Culture, à démonter, dans un contexte hostile, la plupart des thèses qui ont justifié la funeste entreprise de colonisation. Il est donc bien possible de relever la tête pour regarder avec confiance le présent et l’avenir. Cela équivaudrait à payer une petite partie de l’immense dette que nous avons envers lui. Le 30è anniversaire de sa disparition, en février 2016, est donc une nouvelle occasion de lui rendre l’hommage qu’il mérite et de lui renouveler toute la reconnaissance d’une communauté d’hommes et de femmes à qui il a travaillé à redonner confiance en eux-mêmes en les réconciliant avec leur patrimoine culturel.

Cet article a été initialement publié dans le magazine culturel camerounais Mosaïques.