En séjour au Bénin, je décide de visiter Ganvié, cette cité lacustre hautement touristique située à Abomey-Calavi, à une vingtaine de kilomètres au nord de Cotonou. A l’embarcadère, un jeune homme vend des souvenirs et des chapeaux de paille pour se protéger du soleil haut dans le ciel en ce mois d’avril. Le café, qui a laissé ses beaux jours derrière lui, est fermé. Le gérant de la station touristique nous reçoit dans son bureau. Le coût de la visite est dégressif selon que le nombre de touristes à prendre sur la même barque est important. Je bénéficie d’une réduction et paie 5.050 Fcfa. Une somme qui donne droit à une visite qui peut durer deux heures, à l’accompagnement d’un guide mais aussi à un gilet de sauvetage. Il est vieux et sale, la fermeture est cassée. Mais c’est avec soulagement que je l’enfile prestement, moi qui ne me sens en sécurité que sur la terre ferme. Ainsi parée, je suis prête à suivre le guide jusqu’au bout du lac Nokoué, qui abrite le village Ganvié.

Au bout du quai, j’ai une vue magnifique sur la vaste étendue d’eau qui s’étend à perte de vue. Mais la beauté du moment est corrompue par une odeur pestilentielle. L’eau est noire de saleté, remplie de détritus et de larves. Un petit marché de poissons s’est formé sur le rivage et fourmille de monde. J’embarque sur une pirogue motorisée et couverte en compagnie de Christophe, le guide, et d’Innocent, le conducteur.

L’eau devient plus propre et l’odeur s’estompe au fur et à mesure que l’on s’éloigne du rivage.

La barque qui fend l’eau me donne l’impression que le monde s’ouvre devant moi. Elle tangue doucement et me procure une sensation de bien-être, de paix absolue. De temps en temps, des pirogues-taxis passent à vive allure, ce qui oblige notre embarcation à ralentir pour ne pas chavirer. Le décor est superbe, les scènes de vie empreintes de poésie. Une femme, un énorme foulard sur la tête, porte son bébé entre ses pieds tandis que sa pirogue flotte doucement. Debout sur sa pirogue, un adolescent jette son filet devant lui avec des gestes méthodiques. Un groupe de personnes construisent un parc à poissons artisanal.

On va chercher de l'eau. Photo Claude Forest
On va chercher de l’eau. Photo Claude Forest

Ils plantent dans le lac pas très profond (environ 2m en cette saison) des feuilles de palmier et toutes sortes de branchages de façon à former un cercle complètement couvert, un enclos de végétaux destiné à la pisciculture. C’est un piège dans lequel les poissons s’engouffrent et ne peuvent plus ressortir, ils se nourrissent alors de branchages décomposés. Après avoir soigneusement entretenu plusieurs mois durant leur pâturage aquatique et quand les poissons sont gras, les pêcheurs peuvent enfin procéder à la récolte. Sur le lac, plusieurs parcs à poissons s’offrent à la vue. Ils appartiennent aux riverains et chaque adulte mâle possède son bout du fleuve. Les espèces pêchées ici sont les carpes, tilapias, sardines, silures, crevettes et crabes.

La légende de Ganvié

Durant le voyage, le guide se met en devoir de nous raconter l’histoire de Ganvié dont l’origine  remonterait au XVIIIe siècle, à l’époque où des razzias esclavagistes ont obligé les populations de la région à se réfugier dans les marécages du lac. Mais comme souvent en Afrique, l’histoire se confond à la légende. A cette époque donc, les Toffinu (habitants de Ganvié) originaires du Togo devaient fuir une terrible menace. «Ils ont consulté l’oracle qui leur a dit qu’aussi longtemps qu’ils vivraient sur la terre, ils n’auront pas la paix et qu’ils devraient se réfugier sur l’eau. Alors qu’ils se demandaient comment faire pour l’atteindre, leur chef de guerre s’est transformé en un oiseau appelé Epervier pour aller explorer l’eau. A son retour, il s’est transformé en crocodile géant pour permettre au peuple de faire la traversée. C’est ainsi que les premières personnes ont commencé à s’installer sur l’eau, là où il y avait des bouts de terre, en construisant des maisons sur pilotis. Le village a pris corps et a été baptisé Gan Vié. Gan veut dire sauver et Vié, collectivité. Ganvié est donc la collectivité sauvée. Le peuple a abandonné la chasse et la cueillette pour vivre de la pêche», explique le guide.

Après un voyage d’une quinzaine de minutes, Ganvié se dessine devant nous. C’est un regroupement de plusieurs centaines de cases en bois érigées sur des pilotis. Il compte près de 3.000 âmes qui vivent principalement de la pêche, mais de plus en plus du tourisme, du petit commerce à l’intérieur du village et de la contrebande du pétrole acheté au Nigéria voisin. Le village a gardé son côté rustique. Mais la modernité y a laissé des traces comme des toitures en tôles. Seules les cases les plus pauvres sont encore coiffées de toitures en paille. Beaucoup de maisons sont dans un délabrement avancé et témoignent de la pauvreté de ses habitants.

En l’absence d’un réseau d’alimentation électrique, les populations s’offrent de petits groupes électrogènes. Ici, la pirogue est l’unique moyen de locomotion.

Il est 11h et le village qui s’étend sur 8 Km2 est animé. Des femmes apprêtent le repas sur le balcon de leurs maisons, un homme renforce les fondations de sa maison en remplaçant le bois pourri, des enfants jouent sur des pirogues. Ils s’interrompent lorsqu’ils aperçoivent les touristes et tendent la main. L’air agacé, les adultes leur lancent «pas de photo». Derrière les cases, les détritus flottent sur l’eau. C’est le règne des odeurs nauséabondes et des moustiques. Le village abrite des écoles, des commerces, plusieurs églises et un centre de santé bâtis sur des îlots. L’hôpital le plus proche est à 20 Km, à So Tchanhoué. L’îlot le plus important a été créé par les habitants du village  pour permettre aux enfants d’apprendre à marcher, explique le guide. Car ici, les petits apprennent à nager, avant même de savoir marcher. D’ailleurs au Bénin, dire de quelqu’un qu’il marche comme un Ganviénois signifie qu’il marche mal.

Arrêts obligatoires

La visite touristique comporte quelques arrêts obligatoires. Premier arrêt, l’unique point d’eau du village. Plusieurs personnes, la plupart des femmes et des enfants, attendent en rang, sur leur pirogue, de pouvoir remplir leurs bidons de l’eau de ce forage. Second arrêt, le marché flottant avec ses comptoirs achalandés installés sur des pirogues. Tout y est : friperie, beignets, restaurant, fruits, légumes, alimentation… Coiffées de chapeaux à larges bord, les commerçantes discutent gaiement.

Le marché flottant. Photo Claude Forest.
Le marché flottant. Photo Claude Forest.

Troisième arrêt, la Maison de la francophonie inaugurée en présence des Premières dames Hillary Clinton et Bernadette Chirac, dont les maris participèrent au Sommet de la Francophonie en décembre 1995. C’est une grande baraque en planches dotée de larges fenêtres. A l’intérieur, des installations comme le bar sont abandonnées. Deux commerçants proposent des articles à des touristes : des T-shirts, des sandales et des objets d’art. En 1996, Ganvié a été proposé au Patrimoine mondial de l’Unesco. Il est aujourd’hui le premier site touristique en Afrique de l’Ouest.

Autre arrêt obligatoire, l’auberge «Chez M». A l’entrée, une statue nous accueille. Elle représente le premier roi de Ganvié, le Roi Agbogboé, fondateur du village en 1717. En plus des chambres, l’auberge dispose d’un snack bar-restaurant et d’une boutique de souvenirs. Dernier arrêt, la «Rue des amoureux». Le soir, les jeunes couples s’y retrouvent pour passer des moments romantiques à bord des pirogues.

Après avoir fait le tour du village, la visite prend fin. Le bateau-navette se dirige vers l’embarcadère en passant par la rue du grand canal. Au passage, on aperçoit au loin le cimetière du village, logé sur un îlot retiré. Le chemin du retour se fait en silence. Tandis que le guide pense déjà à son prochain client, moi je me nourris de tout ce que j’ai vu et entendu de Ganvié.

Cet article a été initialement publié dans le magazine culturel camerounais Mosaïques en mai 2014.