Depuis jeudi dernier, le Gabon est entré dans une phase critique de son existence. A la suite de la proclamation des résultats des élections présidentielles à un tour du samedi précédent, il est en effet pris d’une fièvre de résultats. Qui a eu pour manifestations des saccages et des morts. Au nom d’une démocratie proclamée à hue et à dia. Avec en fond deux principaux candidats qui se regardent en chien de faïence, leaders de deux camps antagonistes prêts à en découdre avec une stabilité qui faisait désormais partie de décor et que tous ne souhaitent au fond que perpétuer malgré des moyens parfois tordus.

Si cet émirat pétrolier de moins de deux millions d’habitants situé aux confins du golfe de Guinée intéresse tant les discoureurs et autres africanistes, c’est en partie du fait de son passé mâtiné d’un règne sans partage du clan Bongo Ondimba, du nom du deuxième président de cette république, qui aura duré plus de 40 ans. En parlant de clan, nous faisons allusion non pas seulement à la famille Bongo élargie, mais aussi aux apparatchiks et autres opposants du dimanche qui ont tour à tour servi un régime que certains d’entre eux conspuent aujourd’hui, sans doute guidés par des intérêts inavoués mais que l’on peut imaginer en décryptant leurs gesticulations tous azimuts depuis le fameux samedi 27 août 2016.

Jean Ping effectuant son vote samedi 27 août.
Jean Ping effectuant son vote samedi 27 août.

Et Jean Ping est de ceux-là. Lui qui en plus d’avoir travaillé pendant longtemps avec le père et le fils, tout en faisant couche commune avec la fille, réclame à cor et à cri aujourd’hui une victoire que la Commission électorale nationale autonome lui a refusé pourtant jeudi dernier. Arguant de ce qu’i’ y a eu fraude, il souhaite un recomptage des voix dans la province du Haut-Ogoué, feignant d’ignorer au passage que cela n’est pas prévu dans le code électoral qui gouverne les élections auxquelles il a librement participé. Qui plus est, du temps de sa splendeur à la tête de l’Union Africaine, il avait en son temps marqué son veto devant la volonté d’un participant à une élection présidentielle de procéder au même recours pour consolider sa victoire. C’était le président ivoirien Laurent Gbagbo aujourd’hui dans les geôles de la CPI à La Haye.

A dire vrai, des deux leaders qui convoitaient jusqu’à samedi le fauteuil présidentiel, lequel est le plus utile aux Gabonais ? Ali Bongo Ondimba, 57 ans, dont le bilan à la tête de l’Etat depuis sept ans pèse lourd dans l’avenir du Gabon ; ou alors Jean Ping, 73 ans sonnés, qui a contribué avec Omar Bongo à mettre en place un système de gestion qui a fonctionné 40 ans durant et qu’il souhaite voir disparaître aujourd’hui ? Evidemment les Gabonais sont les seuls juges à ce niveau. Pour notre part, il est clair qu’en plus du résultat des urnes qui doit être respecté, il y a qu’avec Ali Bongo le Gabon a la chance de disposer d’un président jeune à même de résister à certaines bourrasques, notamment de l’ancien colonisateur, pour mener la barque Gabon à bon port. Inutile de revenir sur son bilan que même son principal adversaire n’a jusqu’ici pas contesté, s’appuyant dans son élan plutôt sur la fin de la dynastie Bongo. C’est d’ailleurs le lieu de lui rétorquer, comme le fit en son temps le président Paul Biya du Cameroun s’adressant à ses challengers à la veille d’une joute présidentielle : «Qui sont-ils ces ambitieux qui retrouvent sur le tard une virginité démocratique ?». M. Ping est-il la bonne personne aujourd’hui pour revendiquer le vernis démocratique, lui qui a servi dans un régime qui ne voulait pas en entendre parler des décennies durant ?

M. Ping est-il la bonne personne aujourd’hui pour revendiquer le vernis démocratique, lui qui a servi dans un régime qui ne voulait pas en entendre parler des décennies durant ?

Parlant de démocratie pour terminer, il est important de relever, à la suite du politologue et historien camerounais Achille Mbembe dans son dernier livre (Politiques de l’inimitié, Paris, La Découverte, 2016), combien la démocratie depuis ses origines dispose d’un double dichotomique qu’elle s’accorde bien volontiers dans sa consolidation et son expansion dans le monde. Dans la Grèce antique par exemple, la démocratie ne concernait que les hommes et pas les femmes ; c’est une élection qui porta au pouvoir un homme qui ne tarda pas à exterminer une partie de son peuple pour délit de faciès au milieu des années 30 en Allemagne ; c’est toujours au nom de cette démocratie que des Etats et gouvernements entreprirent au 19è siècle de se partager un continent en l’absence de ses habitants et d’y installer un régime sans nom où les libertés publiques pour les autochtones n’étaient pas au programme. On pourrait ainsi multiplier ces exemples qui ne font pas de la démocrate une panacée, loin de là. Que les thuriféraires de Ping qui agitent bruyamment ce drapeau se le tiennent pour dit et consentent à abréger les souffrances des Gabonais, qui ne profitent d’ailleurs à personne à la fin, en reconnaissant la victoire d’Ali Bongo. Ce serait un bon début d’ailleurs pour une démocratie véritable à instituer durablement au Gabon.