Il est des créances qu’il importe de contracter. N’en déplaise à certains. Et même si l’on sait qu’elles seront difficiles à rembourser. Samedi 27 août 2016, en guise de point d’orgue en quelque sorte de mon séjour de deux semaines à Kampala en tant que guest au Writivism Festival, mon collègue de www.thisisafrica.me (TIA), Arthur Matsiko, m’a gratifié d’une découverte d’un pan de son pays que je ne suis pas prêt d’oublier. Y mettant même ce zeste constitutif de l’hospitalité africaine dont le fondement est le bien être du visiteur dans un environnement qui lui est inhabituel.

Ce jour-là, flanqué de son cousin Andrew, il a décidé de nous porter à deux heures de route de la capitale ougandaise. Où nous avons visité un lieu que je recommande à tous ceux qui se sentent épris d’Afrique. Nous sommes ainsi allés jusqu’à la source du Nil, ce fleuve célèbre dont l’histoire du continent ne peut guère se passer et qui, entre autres, aura été à la source de la création de l’algèbre. Aujourd’hui, ce site a réussi à se mettre au diapason de la modernité au regard des canons de l’Occident, multipliant des commerces qui vont du plus rudimentaire au plus raffiné. Mais avant que d’y arriver, il y a tout d’abord cette porte d’entrée, où montrer patte blanche signifie pour les Ougandais de débourser 2.000 schillings locaux, et pour les internationaux 10.000 par tête de pipe.

la descente vers le fleuve avec en contrebas un restaurant. Phot Dzekashu Mcviban.

la descente vers le fleuve avec en contrebas un restaurant. Phot Dzekashu Macviban.

Une fois à l’intérieur de cet espace pentu, et une fois que vous avez traversé le parking, s’ouvre devant vous un versant alimenté par des boutiques de fortune. Où entre bibelots divers, vous pourrez emporter des souvenirs ; quoiqu’à première vue, les produits proposés ne relèvent pas de la première qualité de par leur origine et leur texture. Mais juste avant d’entamer les escaliers du bord desquelles s’amoncellent ces baraques de souvenirs dans un capharnaüm artistique où s’entasse pour l’essentiel la gent féminine préposée à la vente et qui rivalise à souhait de créativité pour attirer la potentielle clientèle, il y a cette stèle au frontispice duquel l’on peut lire en gros que c’est ici l’endroit même où le célèbre fleuve entame son séjour jusqu’à la méditerranée, en passant par les deux Soudan et l’Egypte.

L’on se rend alors compte, pour les naïfs et autres incultes de l’histoire africaine, que l’Occident a eu beau jeu d’inverser la carte du monde pour mieux asseoir son hégémonie sur une partie du monde qui a pourtant accueilli le premier humain de l’histoire. Oui le Nil est bien né ici avant de poursuivre son exploration d’autres univers géographiques qui ont contribué à bâtir sa légende jusqu’à la méditerranée. Et bien vu sous cet angle, l’Afrique se doit d’être située en dessus de l’Eurasie. Une perspective qui change évidemment la façon de se concevoir comme être au monde et que certains ne souhaitent pas, dans la bataille symbolique tout au moins, voir notre cher continent entamer. Car il ne faut pas oublier que la carte est un outil de positionnement idéologique que chaque peuple, dans sa volonté d’apparaître aux autres, décide de la nature et donc de la constitution. En prenant la pause devant cette stèle, nombre d’idées et de projets ont traversé mon esprit comme des étoiles filantes. Surtout quand je me suis laissé dire que cette ville autrefois poumon économique avait du temps de sa splendeur une forte présence indienne. C’était avant le mitan des seventies qui connut l’expulsion massive des Indiens par un Idi Amin Dada déchaîné. Des Indiens qui retournent depuis quelques années en Ouganda où le régime du président Yoweri Museveni, en place depuis 1986, est devenu plus clément.

Une vue de la végétation d'une des îles alentour. Les feuilles ont été blanchi par les excréments d'oiseaux. Photo Parfait Tabapsi.

Une vue de la végétation d’une des îles alentour. Les feuilles ont été blanchi par les excréments d’oiseaux. Photo Parfait Tabapsi.

La trace de Ghandi

En poursuivant la descente, l’on est littéralement happé par une enseigne qui barre l’entrée d’une sorte de mausolée. Il s’agit en fait, en franchissant ce portillon à ma droite, d’un mémorial dédié à un géant de l’histoire et de la politique dont le destin a croisé, avais-je pensé jusqu’alors une seule fois, le continent. J’ai dû me raviser en constant que cet espace dédié à Mohandas Karamchand Gandhi, puisque c’est de lui qu’il s’agit, contribue à lier le continent africain et asiatique, d’aucuns diraient indien. C’est en effet ici que le célèbre avocat et homme politique indien a décidé de déverser ses cendres. Ici même où le Nil entame son long voyage. Le mémorial se compose d’une stèle taillée dans du marbre tel une porte. Au-dessus trône le buste, probablement en bronze, du héros. Il a les yeux clos, la bouche fermée, le crâne dégarni, le buste nu. Une posture d’autant plus méditative qu’il a en face le fleuve qui coule au bas des marches qui mènent au mémorial. Alentour, une végétation luxuriante d’où jaillissent par moment des cris d’oiseaux et d’humains. Cette posture contraste d’avec celles des jeunes adultes qui jouent aux cartes en contrebas en attendant d’éventuels clients pour la virée touristique en mer.

le mémorial en hommage à Mohandas Ghandi. Photo Parfait Tabapsi.

le mémorial en hommage à Mohandas Ghandi. Photo Parfait Tabapsi.

A ses côtés, je prends soudainement conscience de la vanité de notre être dans le monde. Qu’est-ce que l’héroïsme ? Quelle en est la finalité, la raison d’être ? Me demandé-je. Pourquoi Ghandi a-t-il décidé de faire échoir ici ses restes alors que son pays est vaste comme un continent et qu’il a bataillé ferme pour son indépendance, frappant les colons britanniques de cette résilience et de cette stratégie politique à nulle autre pareille ? Que devait signifier pour lui le Nil et l’Afrique ? Comment le peuple indien a-t-il accueilli cette décision ? Et chez nous au Cameroun alors ? Nous qui continuons à avoir maille à partir avec nos héros, que peut représenter pareil acte ? Nous qui continuons de repousser cette réconciliation nationale tant souhaitée et attendue de laquelle jaillira, j’en suis convaincu, la sève d’un meilleur vivre-ensemble et d’une tolérance indispensable à ce volcan de 300 tribus. En regardant le buste de Ghandi, je me suis demandé si quelque historien ou géo-politologue n’avait pas intérêt à fouiner à l’interstice des combats d’icelui d’avec celui des Camerounais ! Et du coup j’ai pensé à notre écrivain Eugène Ebodé qui eût le culot qu’autorise la créativité, voici quelques années, de joindre le destin de Ruben Um Nyobé d’avec celui de Rosa Parks dans un roman que je recommande et qui a pour titre La rose dans le bus jaune (Paris, Galimard, collection Continents noirs, 2013). Et nos politiques, ont-ils jamais imaginé joindre leur «combat» à celui de Ghandi ? Ou à tout le moins quêter dans cette science stupéfiante de la non-violence quelque ingrédient pour leur propre construction dans le tissu social ?

Des curieux dans la pirogue à moteur vers le "Zero Point" du Nil. Parfait Tabapsi.

Des curieux dans la pirogue à moteur vers le « Zero Point » du Nil. Parfait Tabapsi.

Nil, lac vitoria, etc.

Quoi qu’il en soit, je suis sorti de ce mémorial un peu groggy, avec l’urgence de revenir sur terre et d’embrasser un autre courant historique qui s’ouvrait littéralement. Nous avons ainsi embarqué dans une pirogue à moteur pour rejoindre le «Zero Point» d’où part le Nil. A un jet de pierre du rivage. Excité, je n’ai pas eu le temps d’écouter toutes les explications du guide improvisé. La tête dans les nuages, j’ai cependant pu apercevoir et apprécier le varan qui prenait un bain de soleil lové sur une pierre, elle-même constituant l’un des éléments d’une petite île édifiée à la main d’homme au large du fleuve. Une fois à destination, j’ai appris que du fait des travaux comptant pour le 2è pont en construction, les eaux étaient montées et le point zéro n’était plus visible depuis la hutte dans laquelle nous avons échoué. Le guide m’a expliqué qu’à partir de ce point commençait le Nil et avant était le Lac Victoria dont les eaux se mélangent au moyen d’un détour de la source du Nil ; qu’une bouteille jeté ici mettrait 90 jours pour atteindre la Méditerranée ; que les bras du fleuve étaient occupés par deux puissantes tribus : les Basunga et les Bouganda. J’ai alors pensé aux tensions qui doivent avoir existé à un moment où à un autre de leur histoire commune.

Le journaliste Dzekashu Mcviban au lieudit "Zero Point", point de départ du Nil. Photo Parfait Tabapsi.

Le journaliste Dzekashu Macviban au lieudit « Zero Point », point de départ du Nil. Photo Parfait Tabapsi.

De la hutte, j’aurais aimé emporter quelques souvenirs mais ils étaient hors de prix pour ma bourse. J’aurais même pu boire la bière éponyme (Nile) dont les vapeurs de la brasserie arrivent jusqu’ici mais nous manquions de temps. Sur le chemin du retour, nous passâmes devant un café-resto disposant de toutes ces commodités d’usage comme le Wi-Fi. Une fois sur le rivage, j’ai pleinement réalisé que cette journée du samedi 27 août serait à marquer d’une pierre blanche dans mon parcours personnel. Et que la créance de l’ami Matsiko sera des plus ardus à rembourser. Mais comme j’aime à le répéter, qui vivra verra !