La commune de Dassa-Zoumè, localité située à 209 kilomètres de Cotonou, la métropole économique du Bénin, est d’un attrait peu ordinaire. Ses 41 collines se dressent au dessus d’un paysage verdoyant et offrent une vue qui, au coucher du soleil notamment, est des plus appréciables. Son histoire se laisse raconter autour des plats d’igname pilée, souvent à la sauce blanche, dont les femmes du coin préservent le secret. Dassa Zoumè, c’est aussi la bière de maïs, «le Tchakpalo», véritable délice rafraichissant pour la gorge après une longue randonnée au milieu des granites ; une balade aux allures sportives, véritable épreuve de nerfs réservés aux endurants. Ces dernières années, pour mieux réussir cet exercice, il faut le faire sur un site particulier : Okuta. Pour les autochtones de la commune de Dassa-Zoumè, ce nom sonne comme d’ordinaire. Il signifie en effet «Pierre». Mais pour le visiteur ou le touriste, Okuta présente un autre visage en dehors de la curiosité à monter les collines pour apprécier la verdure. Une merveille rêvée, voulue et concrétisée par un natif de la localité du nom Félix Agossa.

«Nous avons choisi ce site, parce qu’il situé en plein cœur de la ville. Il n’est pas loin de la voie inter-Etats qui relie  Cotonou au Burkina Faso. C’est un site très calme situé dans une zone administrative . Il est aussi sécurisé, parce que ceinturé par un poste de la gendarmerie, de la police… », explique le promoteur.

Un vaste espace en aménagement constant sur lequel germe au fils des mois des personnages atypiques. Le plus géant d’entre eux fait plus de dix mètres de haut. On dirait le maître des lieux, sinon le seigneur d’Okuta. C’est d’ailleurs d’une des plus grandes attractions des lieux. Touristes et visiteurs sympathisent assez rapidement avec lui. Tous les visiteurs des lieux repartent avec son souvenir et son sourire qui se dresse tout haut au-dessus des têtes.

La cité des 41 Collines vue du haut du site Okuta. Photo JF Mehouênou
La cité des 41 Collines vue du haut du site Okuta. Photo JF Mehouênou

Un projet porté par un « fou »

Mais Okuta (le site) a un géniteur : Félix Agossa. C’est à cet artiste, rêveur, revenu au bercail après une série d’aventures merveilleuses, que le Bénin doit l’aménagement de ce site qui force aujourd’hui l’admiration. «Quand j’ai commencé Okuta, c’était presqu’une forêt. Les riverains s’amusaient à dire qu’il y a un fou aux pieds de la colline là-bas. On ne sait pas ce qu’il fait. Il est tout le temps-là, il s’échine au soleil. Personne n’a compris ce que je voulais faire. Mais aujourd’hui, toute la population de Dassa Zoumè soutient cette initiative. Unanimement ! Je ne peux plus passer dans une rue sans qu’on ne m’encourage. Cela veut dire que nous ne nous sommes pas trompés et que c’est possible. C’est ce qui manque aujourd’hui à la jeunesse. On a maintenant besoin de jeunes qui portent de grands rêves. On doit rêver pour que l’Afrique grandisse».

Félix Agossa raconte la genèse des lieux avec nostalgie et fierté. Quoique fatigué par deux heures de marche et d’explication avec des visiteurs entre les collines, il ne semble rien oublier de son histoire, de l’histoire de son site. Pour ce qui est du choix, parmi les nombreux autres sites dont regorgent la localité, il le justifie par plusieurs raisons. «Nous l’avons choisi, parce que c’est situé en plein cœur de la ville. Il n’est pas loin de la voie inter-Etats qui relie Cotonou à Malanville et en même temps Cotonou au Burkina Faso. C’est un site très calme situé dans une zone administrative où déjà à partir du vendredi, il y a la sérénité. Il est aussi sécurisé, parce que ceinturé par un poste de la gendarmerie, de la police… », explique le promoteur.

Okuta, l'entrée du site. Photo JF Mehouênou
Okuta, l’entrée du site. Photo JF Mehouênou

Un site qui fait rêver

Mais ce qu’il ne dit pas, et qu’il préfère sans doute laisser les visiteurs découvrir, c’est le calme des lieux, ses attraits, l’aménagement qu’il y a fait, le bar au milieu des granites, les réalisations artistiques qui ceinturent l’espace… En somme, une vie au milieu des collines qui plait bien à Félix Agossa et dont il ne rate la moindre occasion pour faire l’apologie. Mais les ambitions de l’homme vont au-delà d’un simple site à visiter. Le projet Okuta porté par lui est plus dense et futuriste. «Le site Okuta est une grande ambition, parce que si vous le regardez, c’est l’une des plus grandes des 41 collines dont est constitué Dassa Zoumè. Et l’aménagement doit se poursuivre… Nous voulons faire de cette partie un grand centre culturel, un grand lieu de rencontres où l’animation, la diffusion, la promotion et le rayonnement de la culture vont émerger. Ensuite, nous allons évoluer par paliers. Nous allons commencer à mettre les infrastructures d’accueil, de détente, de restauration», projette-t-il. Au-delà de l’attrait touristique, il tient à lui conserver les attributs d’un lieu de résidence artistique.

Pour ce faire, l’aménagement prend en compte «quelques infrastructures d’accueil où un artiste béninois ou étranger, qui veut créer par exemple, peut s’isoler un ou deux mois. Il y aura tout ce qu’il lui faut pour créer sans bouger, se restaurer et se détendre. Cela aura pour premier impact de réduire les efforts engagés pour la logistique». L’artiste rêve d’un village Okuta auquel sera annexé les classiques d’un centre culturel, notamment une médiathèque, une bibliothèque, une salle de conférences, un espace pour accueillir de petits spectacles… «Nous allons continuer l’aménagement. Nous voulons que quiconque vient à Okuta se sente comme dans un paradis, un nouvel Eden avec beaucoup de décorations et de créativité. Celui qui entre là doit savoir qu’ici n’est pas n’importe où», précise le géniteur de ce site.

Un lieu de rencontres

Son ambition, confesse-t-il, c’est d’en faire le premier site africain, voire mondial du genre. Trop futuriste ou peut-être même utopiste, Félix Agossa entrevoit Okuta comme un rendez-vous mondial, de sorte que «un Italien pourra trouver ce qu’il mange chez lui, l’Autrichien, l’Allemand, etc.». «Même si nous n’avons pas la vie assez longue pour le faire, nous allons transmettre cet ardent désir à la postérité pour qu’il soit réalisé quand même. Les plus grandes œuvres ont commencé comme cela, mettant du temps. Tous les grands ouvrages sont passés par des rêves pareils. Donc je me dis pourquoi pas nous aussi ?», soutient l’homme. Puis, il brandit en exemple l’attrait actuel du site comme un élément de satisfaction. Lui qui, s’il avait prêté flanc aux interprétations de départ, n’aurait jamais pu en arriver là.

L’espace a déjà accueilli par le passé des rencontres internationales d’artistes plasticiens. Il y a organisé plusieurs éditions de son concept «Symposium granite», rencontre au cours desquelles de nombreux artistes initiés à l’art des dessins et figurines sur granite comme lui ont partagé leur expérience du métier et projeté d’autres initiatives. Les impacts sont largement visibles sur le site. Et c’est avec plaisir et fierté qu’il les présente aux visiteurs. «Le choix a été méticuleux et l’espace aussi est pittoresque», assure-t-il. Le site est constitué de toute la colline appelée en langue locale ‘’Anata’’. Pour l’avoir, il a fallu adresser une demande à l’Etat qui l’a mis gracieusement à la disposition des initiateurs.

Une figure sur granite. A découvrir à Okuta. Photo JF Mehouênou
Une figure sur granite. A découvrir à Okuta. Photo JF Mehouênou

Félix Agossa le peint comme l’univers où les artistes plasticiens, ceux des arts de la scène, les cinéastes et tout acteur culturel peuvent se donner rendez-vous, discuter, s’éclater… Mais on peut aussi dire qu’Okuta est bien indiqué pour accoucher de projets novateurs. Le jeune réalisateur béninois Aymar Essè en a déjà fait l’expérience. Natif de la commune de Dassa-Zoumè, c’est sur le site qu’il a tourné une bonne partie du film qui partage le nom du site : Okuta. 52 minutes de voyage autour et au cœur de la pierre pour dire et conter l’histoire de la pierre ainsi que celle des 41 collines de la cité des Egbakoku.

Qui est Félix Agossa ?

Artiste, peintre, décorateur, cet homme, avec sa silhouette frêle et son regard à peine souriant, fait partie des rares tailleurs de pierres du Bénin, si non qu’il est le seul à justifier d’un niveau professionnel élevé dans ce secteur. C’est donc lui, le géniteur d’Okuta, devenu ces dernières années une destination artistique et touristique dans la commune de Dassa-Zoumé. S’il est devenu artiste, c’est du fait de sa témérité. D’aucuns y verront la passion. Mais cette passion seule, semble-t-il, ne suffisait pas pour braver les nombreuses barrières qui se sont érigées devant lui. Lesquelles, loin de le décourager, ont constitué le ferment de son succès artistique. A l’évocation de ce nom, certains anciens élèves du lycée Mathieu Bouké de Parakou se souviennent de ce camarade d’antan, la vingtaine, alors en classe de Première qui avait eu maille à partir avec son proviseur au sujet de la réalisation d’un objet d’art dans le lycée.

«Maintenant j’ai entamé cette nouvelle aventure de destination touristique, des arts visuels et de centre culturel au pied des collines»

«Le proviseur, vu l’ampleur du projet que je portais, était vraiment sceptique et m’a renvoyé. C’était pendant la période révolutionnaire et chacun choisissait son domaine d’activité. Moi, j’animais un club d’arts plastiques. C’est fort de cela que j’ai pris mon courage à deux mains pour aller le voir et le lui proposer. Mais quand je lui ai présenté la maquette, il était furieux. Avec le soutien de mes camarades et de certains professeurs, nous avons réussi quand même à le convaincre. Et si vous allez aujourd’hui au Lycée, ‘’L’élève inconnu’’ comme j’ai appelé ce monument est toujours sur place, gardé jalousement. Je crois que ça a été le début de ma grande carrière», confesse l’artiste. Une carrière démarrée sous les feux de la rampe, qui le propulse très tôt loin des frontières de son Bénin natal. Puis, lui fait parcourir de nombreux continents. Mais à beau mentir qui vient de loin. Quelles œuvres au pays permettent de toucher du doigt son talent ?

A cette préoccupation, il renvoie ses interlocuteurs à certains édifices religieux.  Là, soutient-il, il a fait de la décoration, réalisé des sculptures, des statues représentant des Saints, des peintures murales… «Quand vous entriez dans les églises, c’est comme si vous avez une incitation à monter directement au ciel. Les couleurs que j’utilise sont des couleurs étudiées pour apaiser  complètement tous les fidèles qui viennent, même s’ils sont tourmentés. Dès qu’ils entrent dedans, je crois qu’ils oublient leurs soucis pendant un moment et sont prêts au recueillement…», indique-t-il.

Félix Agossa à droite avec notre reporter. Photo JF Mehouênou
Félix Agossa à droite avec notre reporter. Photo JF Mehouênou

«Quand j’entre dans une église, je la transforme», explique l’artiste. Au nombre des lieux saints ayant bénéficié de son expertise, il cite plusieurs églises catholiques assez connues, notamment dans les villes de Cotonou et Porto-Novo.  «Dès qu’un bâtisseur d’église voyait ce que je faisais, il demandait celui qui l’a réalisé. C’est ainsi que toutes les églises voulaient m’avoir. La dernière que j’ai faite, c’était à la Cathédrale de Lokossa, après l’Immaculée Conception d’Allada», soutient-il par ailleurs. Mais cette aventure, il dit l’avoir mise entre parenthèses. «Maintenant j’ai entamé cette nouvelle aventure de destination touristique, des arts visuels et de centre culturel au pied des collines», conclut-il.