Après la prestation de serment d’Ali Bongo et la formation d’un nouveau gouvernement, peut-on déjà parler de l’épilogue de la crise postélectorale au Gabon ?

On n’est pas encore sûr que la crise politique née au Gabon à l’occasion de l’élection présidentielle 2016 soit désormais arrivée à son terme. Le président Ali Bongo Ondimba a prêté serment et a été investi, a été également formé son gouvernement. Mais il n’en demeure pas moins que le principal leader de l’opposition, Jean Ping, refuse toujours de reconnaître la légitimité et questionne même la légalité de l’élection d’Ali Bongo Ondimba comme président de la République gabonaise. Dans cette perspective, on voit bien que Jean Ping est en train de mettre en place une stratégie visant à déloger Ali Bongo Ondimba du Palais du bord de mer.

A propos de la stratégie de Jean Ping, que peut-il véritablement aujourd’hui au-delà de la dénonciation et des appels à la mobilisation des Gabonais ?

Ce que Jean Ping peut faire pour donner du poids à sa stratégie de contestation de la légalité et de la légitimité du président Ali Bongo Ondimba, c’est d’essayer de mobiliser un potentiel populaire important, de façon à créer une contestation forte à l’intérieur du Gabon ; c’est de mobiliser aussi les citoyens gabonais qui se trouvent à l’extérieur pour qu’ils agissent à travers des manifestations et des actions de lobbying auprès des partenaires internationaux du Gabon pour compliquer la tâche du pouvoir actuel gabonais ; c’est d’initier, s’il en a les moyens, une campagne de désobéissance civile visant à entraver la gouvernance du président Ali Bongo Ondimba; c’est de requérir de manière importante l’appui d’un certain nombre de partenaires internationaux du Gabon à savoir les grandes organisations intergouvernementales d’orientation politique notamment les Nations unies, l’Union Européenne, l’Union Africaine, l’Organisation internationale de la Francophonie, ainsi que les Etats influents et puissants tels que les Etats-Unis, la République française qui a une importance particulière au Gabon, la Grande Bretagne, l’Allemagne, et même la Russie et Chine.

Le défi de Ping?  » C’est d’essayer de transformer le potentiel de mécontentement qui est reflété même dans les résultats officiels de l’élection présidentielle gabonaise »

A propos de mobilisation au Gabon, l’histoire sociale et politique de ce pays montre qu’il n’y a pas une forte culture de la mobilisation, du moins sur le long terme. Est-ce que Jean Ping peut réellement activer ce levier ?

C’est précisément le défi auquel Jean Ping se trouve confronté. C’est d’essayer de transformer le potentiel de mécontentement qui est reflété même dans les résultats officiels de l’élection présidentielle gabonaise ; puisque 47% de l’électorat a voté pour le candidat leader de l’opposition. Ça signifie qu’il y a un potentiel important de mécontentement par rapport à l’action du régime Pdg (Parti démocratique gabonais, au pouvoir) et du président Ali Bongo Ondimba. Il reste à savoir si ce mécontentement exprimé à l’occasion d’une élection présidentielle peut être aisément transformé en mécontentement prenant la forme d’une action protestataire, et surtout une action protestataire inscrite dans la durée. Le vrai défi est donc de savoir si Jean Ping, positionné en leader de l’opposition gabonaise, aura les ressources nécessaires pour construire un mouvement durable de protestation contre le pouvoir qui vient de se légitimer de manière à renverser celui-ci.

Jean Ping posant avec Guy Nzouba Ndama (à gauche) et Casimir Oyé (à droite). Photo rfi.fr
Jean Ping posant avec Guy Nzouba Ndama (à gauche) et Casimir Oyé (à droite). Photo rfi.fr

Si la mobilisation populaire se met en branle aujourd’hui, jusqu’où croyez-vous que le peuple gabonais pourra aller pour obtenir le départ du président Ali Bongo ?

Si la coalition menée par Jean Ping, secondé par les figures importantes de l’opposition tels que Casimir Oyé Mba et Guy NzoubaNdama, ainsi que des barons comme Jean Eyeghe Ndong, pouvait mobiliser les Gabonais, elle créerait certainement de grandes difficultés au pouvoir d’Ali Bongo Ondimba, un pouvoir qui s’est retrouvé crispé à la suite des mouvements de protestation ayant suivi l’annonce des résultats provisoires officiels par le ministre de l’Intérieur, résultats transmis par la Commission électorale nationale autonome et permanente du Gabon. Le pouvoir est sur la défensive et il a peur d’une vague de protestation qui pourrait le pousser à réprimer de manière à s’exposer à d’éventuelles procédures en ce qui concerne la Justice pénale internationale.

Dans ce cas de figure, est ce qu’un affrontement violent entre les deux camps est envisageable ?

Un affrontement violent est difficilement évitable dans ces conditions. La nouvelle opposition gabonaise, qui est une structure particulière parce qu’elle est composée pour l’essentiel, et même en quasi-totalité, d’anciens barons du régime Pdg, a des moyens de contrainte et de violence capables de faire face à la puissance d’un Etat. Il ne semble pas pour l’instant que ce soit le cas.

 » Tant que la coalition d’opposition n’apparaît pas comme pouvant modifier ce rapport de force, notamment pas sa capacité de mobilisation populaire, il sera difficile que la communauté internationale reste sur une position d’hostilité et de défiance vis-à-vis du gouvernement gabonais actuel incarné par le président Ali Bongo Ondimba. « 

Revenons aux acteurs internationaux, notamment la France, les Etats-Unis et d’autres grandes puissances et même l’Onu, qui se sont montrés favorables à Jean Ping. Jusqu’où ces acteurs internationaux peuvent-ils aller dans leur soutien au candidat de l’opposition ?

De manière évidente, ces acteurs internationaux ont exprimé des positions qui ont paru favorables aux revendications de la coalition de l’opposition, particulièrement en ce qui concerne la nécessité de recompter les voix dans la région du Haut-Ogoué où le résultat officiel de l’élection a été contesté non seulement par la coalition de l’opposition autour de Jean Ping, mais aussi par les observateurs de l’Union Européenne. On a vu les Nations unies exiger que ce recomptage soit fait. On a vu également des demandes dans le même sens venant des Etats-Unis d’Amérique et de la République française. Cela dit, ces acteurs sont également à l’écoute des dynamiques qui traversent en ce moment la société gabonaise. Ils essaient d’évaluer si l’opposition a un véritable potentiel de mobilisation. Si ce n’est pas le cas, on va assister progressivement à un mouvement de normalisation et de reconnaissance, même du bout des lèvres, de la légalité et de la légitimité d’Ali Bongo Ondimba.

Ces acteurs internationaux peuvent-ils être plus préoccupés par le respect de la démocratie que par les enjeux de sécurité dans le Golfe de Guinée où personne n’a intérêt à voir le Gabon plonger dans l’insécurité ?

Les acteurs internationaux dont nous parlons ont un certain nombre d’informations sur le contexte sécuritaire dans le Golfe de Guinée et des données sur ce contexte sécuritaire en ce qui concerne la République gabonaise. Il ne semble pas que les évolutions politico-électorales pourraient affecter ces données sécuritaires, sauf dans l’hypothèse d’une crispation entre les forces politiques qui dégénérerait en une guerre civile. Dans le contexte des élections, ces acteurs ont pensé qu’il est nécessaire d’établir la plus grande transparence. Sauf qu’ils se sont comportés comme si le Gabon était engagé dans une opération internationale de pays et ce pays-là devait en quelque sorte passer sous les fourches caudines de la communauté internationale à travers un processus politique et diplomatique de nature quasi-similaire.

Les acteurs internationaux hésiteront-ils à acheter la paix, même au prix du maintien au pouvoir d’Ali Bongo mal élu ?

Nous l’avons dit plus haut. Les acteurs de la communauté internationale observent la situation gabonaise et évaluent le rapport de force qui existe entre, d’un côté, la coalition au pouvoir, conduite par le président Ali Bongo Ondimba et le Pdg et, de l’autre côté, la nouvelle coalition d’opposition autour de Jean Ping, essentiellement composée de transfuges du Pdg. Tant que la coalition d’opposition n’apparaît pas comme pouvant modifier ce rapport de force, notamment pas sa capacité de mobilisation populaire, il sera difficile que la communauté internationale reste sur une position d’hostilité et de défiance vis-à-vis du gouvernement gabonais actuel incarné par le président Ali Bongo Ondimba.

Où se situent les enjeux économiques pour ces acteurs internationaux ?

Pour l’instant, les enjeux économiques sont gérés de manière secondaire. Cela ne signifie pas, dans une perspective structurée, que ces enjeux sont des enjeux déclassés. Ce qui préoccupe les acteurs de la communauté internationale, dans la conjoncture actuelle, c’est la légitimité, la stabilité et la sécurité politique de la République gabonaise. Cela dit, s’il y avait des signaux montrant que le président Ali Bongo Ondimba ne parvenait pas à maîtriser la situation, alors la communauté internationale pourrait mobiliser des armes de type économique, notamment des sanctions économiques contre les principaux représentants du pouvoir gabonais, parce qu’elle sentirait que l’opposition a la possibilité d’inverser le rapport de force. Mais cela reste à démontrer pour l’instant.

Jean Ping (à gauche) et Ali Bongo Ondimba.
Jean Ping (à gauche) et Ali Bongo Ondimba.

Est-ce qu’il y avait des signes avant-coureurs de la crise actuelle au Gabon ?

Bien entendu. Compte tenu du caractère extrêmement polémique et violent de la campagne électorale, on pouvait effectivement s’attendre à la dynamique politique qui a suivi, en termes de controverses, de contestations et de violences autour du processus électoral et particulièrement autour des résultats de l’élection présidentielle.

Le rassemblement de l’opposition autour de Jean Ping était-il finalement une bonne stratégie ?

En soi, la coalition formée par Jean Ping n’était pas une mauvaise chose. Effectivement, l’une des démarches pouvant mettre en mal la position du Pdg et du président Ali Bongo Ondimba, c’était de constituer une coalition politique tirant une partie de sa force des transfuges du Pdg, principal parti au pouvoir et ancien parti unique au Gabon. Seulement, la manière dont cette coalition politique a été constituée indique que ce qui a été privilégié ce sont plutôt les calculs de coterie et de clientèle, ainsi que des arrangements pouvoiristes au lieu de la mise en place d’une alliance fondée sur de solides bases programmatiques. Et c’est l’un des défis auxquels Jean Ping et ses alliés seront confrontés dans les mois à venir. S’ils ne parviennent pas à modifier le rapport de force en provoquant une forte mobilisation populaire pour contester le pouvoir du Pdg, il n’est pas sûr que la cohésion soit conservée entre ces différents barons dont on sait par leur longue socialisation dans le système Pdg, qu’ils ne sont pas habitués aux périodes de disette et qu’ils ont toujours été logés aux premières positions de pouvoir.

Etes-vous surpris que ces ex-barons du Pdg demeurent dans la fronde et ne soient pas allés dans le nouveau gouvernement dit d’ouverture ?

Je ne suis pas surpris, parce que du côté de Jean Ping et de ses alliés, on considère qu’il est encore possible de mettre Ali Bongo Ondimba et le Pdg en difficulté. On considère que cette coalition a les moyens de déstabiliser la position gouvernante en provoquant notamment un fort rassemblement populaire destiné à obtenir le départ du président Ali Bongo Ondimba et du Pdg.