La deuxième semaine du mois d’octobre est dédiée à la célébration de Fela Anikulapo-Kuti. Puisant ses origines d’une initiative de la première fille de l’artiste, Yeni Kuti, dont le but était de commémorer le premier anniversaire posthume de Fela le 15 octobre 1998, sur la place Tafawa Balewa, cette célébration s’est depuis transformée en une fête commémorative d’une semaine, a changé de lieu pour s’établir au New Afrika Shrine Agidingbi et a été baptisée «Felabration».

Les évènements qui figurent sur son programme ont aussi atteint un certain niveau de constance : cette fête de sept jours débute en général avec un symposium pour réexaminer certaines des idéologies de Fela et s’achève avec une série de concerts géants au «Shrine».

Des évènements satellites sont également organisés dans des lieux précis, notamment Freedom Park, Lagos Island, où les têtes d’affiche de l’édition de l’année dernière (l’orchestre d’Afrobeat chilien et le groupe de reggae jamaïcain, Third World) se sont produites. Chaque année, un mélange impressionnant d’artistes pop nigérians de l’heure est à l’affiche pour des jours spécifiques. Cette année n’a pas dérogé à la règle, avec des prestations des artistes de la carrure de Patoranking, Falz, Mr Eazi et Kiss Daniel, accompagnant les fils biologiques de Fela : Femi et Seun Kuti.

https://www.youtube.com/watch?v=0K43t0ynfGc

« Everybody Say Ye-Ye »

Le thème de l’édition 2016 de Felabration est un peu surprenant : «Everybody Say Yeah Yeah». Il tire son inspiration de la fameuse phrase introductive de Fela et se différencie nettement du thème de l’année dernière, qui faisait allusion à la chanson préférée du manager de Fela, Rikki Stein : «Just Like That». Le choix du thème de Felabration ne repose pas sur un procédé bien défini, mais force est d’admettre que le thème de cette année est le plus ironique de tous.

Fela était connu pour son penchant pour les paroles à double sens. Dans cette optique, «Yeah Yeah» peut être compris non comme un appel qui s’accompagne d’une réponse, mais comme «Ye-Ye» (une blague), qui reflète ce qu’est devenu le Nigéria aujourd’hui après plus d’un an sous le règne du président démocratiquement élu, Buhari, l’ennemi juré de Fela. Si Fela était encore en vie, il aurait trouvé ridicule que le Nigéria puisse élire Buhari, qui fut président militaire pendant près de 20 mois au milieu des années 1980 et n’éprouvait aucune gêne à violer les droits de l’homme. De plus, il fut responsable du séjour le plus long de l’artiste en milieu carcéral pour trafic de devises. Si les critiques que Fela adressait aux politiques à travers sa musique devaient servir de leçon d’histoire, il est clair que la présente génération de Nigérians est passée à côté de la plaque. La critique acerbe de Fela, qui trouve sa meilleure expression dans l’analyse cinglante des pouvoirs mondiaux et de la violation des droits de l’homme qu’il livre dans sa chanson funky «Beasts of No Nation», pour être politiquement correct, ne sert plus qu’à alimenter les causeries dans les points de rencontre des adeptes de la marijuana. Mais Fela n’était ni politique ni correct.

Il considérait Bach, Beethoven et Mozart comme ses rivaux. Cette ambition n’était évidemment pas sans conséquence ; il a dû par exemple décliner un contrat du Motown Records parce qu’il n’était pas disposé à abréger ses chansons ou à jouer ses anciens morceaux en concert.

La carrière musicale de Fela n’a pas commencé avec l’éveil politique ; elle puise ses origines dans son amour pour la musique. Alors qu’il n’était encore qu’un pianiste débutant qui jouait de cet instrument dans l’église que dirigeait son pasteur de père, ses contemporains étaient déjà convaincus que ce petit polisson au teint clair qu’était Fela Ransome-Kuti deviendrait un célèbre musicien. À la suite d’un passage chez les Cool Cats de Victor Olaiya en tant que trompettiste, Fela, qui a toujours porté un intérêt particulier à la fusion, se lance dans une expérimentation consistant en un mélange de highlife et de musique jazz américaine. Cette expérience se solde en échec : le résultat en est un son sophistiqué qui peine à trouver l’adhésion du public ou à attirer des invitations pour des prestations à titre onéreux. Le déclic interviendra après qu’il ait subi les railleries de sa petite amie américaine, Sandra Smith, qui s’est moquée de lui parce qu’il chantait à propos de choses aussi banales que de la soupe. Dès lors, sa musique se dépouillera de cette sophistication étrangère et se dotera de cette pertinence indigène, culturelle et politique. En d’autres mots, Fela a eu besoin qu’une dame afro-américaine lui arrache les écailles bourgeoises des yeux.

La différence la plus fondamentale entre le milieu musical et le tempérament de Fela et celui de ces jeunes artistes c’est ce désir d’être associé à l’esprit de l’époque. L’objectif, pour ces derniers, est d’une simplicité trompeuse, mais difficile à réaliser : embrasser l’esprit de l’époque et suivre son cours. Fela n’a pas suivi le cours d’un esprit de l’époque ; il a créé son propre son et est devenu l’esprit de l’époque. Mais, d’autre part, ce n’est peut-être pas juste d’établir de telles comparaisons entre des générations.

L’Afrobeat par opposition à l’Afrobeats

Tout comme il avait rejeté l’étiquette d’«Afrorock» que des critiques occidentaux aimaient à mettre à sa musique, il aurait refusé avec énergie le nom de baptême d’«Afrobeat» qu’elle porte aujourd’hui. Il se réjouissait quand on lui accordait que sa musique était de la musique classique africaine, car il considérait Bach, Beethoven et Mozart comme ses rivaux. Cette ambition n’était évidemment pas sans conséquence ; il a dû par exemple décliner un contrat du Motown Records parce qu’il n’était pas disposé à abréger ses chansons ou à jouer ses anciens morceaux en concert. Overtake don Overtake Overtake, qui est sans doute la composition la plus longue de Fela totalisant à peu près 32 minutes, débute avec le rythme monophonique d’un gong et s’intensifie rapidement pour se muer en un air funky soutenu qui conte la parabole d’un prolétariat et de ses souffrances aux mains du gouvernement.

https://www.youtube.com/watch?v=2T4HGr4PGjI

Chose intéressante, un autre terme a fait son apparition une fois de plus en Occident. Cette fois-ci, il ne vient pas des critiques étrangers de la musique, mais d’un DJ ghanéen basé à Londres, DJ Abrantee, qui par nécessité décrit l’Afrobeats comme «un nouveau son — un potpourri d’influences rap occidentales et de la musique pop ghanéenne et nigériane». Ce nouveau nom, qui a moins de 5 ans, a vite fait de s’intégrer dans le lexique de la musique occidentale comme la World Music, un terme qui semble favoriser davantage l’amalgame que la simplification. Il est évident que le terme «Afrobeats» est aussi générique qu’«Afrique», ce nom de baptême colonial qui réussit, en 3 syllabes, à mêler environ 55 pays et 16 % de la population mondiale.

Contrairement à Fela, les artistes contemporains ne rejettent pas les étiquettes occidentales. Se faire appeler un artiste d’afrobeats par l’Occident s’apparente tellement à une recommandation que tout musicien cherche à se faire coller cette étiquette. Pour un petit rôle dans la phénoménale chanson «Once Dance» de Drake, Wizkid a rendu l’appareil à ce dernier dans le remix de son titre «Ojuelegba» et a acquis le statut de superstar américaine. Le fait d’avoir fait la couverture du Fader Magazine représente tellement un moment clé dans la carrière de Davido qu’il n’a pu s’empêcher de réitérer cet exploit dans une multitude de couplets auto-glorificateurs. L’amateur chanceux, MC Galaxy, continue de tirer profit des liens d’amitié qui le lient à Alicia Keys et à son mari producteur, Swissbeatz. De toute évidence, pour le moment, Wizkid semble être le seul artiste à avoir réussi à franchir le Rubicon pour lequel D’Banj avait sacrifié sa réputation de star africaine.

La différence la plus fondamentale entre le milieu musical et le tempérament de Fela et celui de ces jeunes artistes c’est ce désir d’être associé à l’esprit de l’époque. L’objectif, pour ces derniers, est d’une simplicité trompeuse, mais difficile à réaliser : embrasser l’esprit de l’époque et suivre son cours. Fela n’a pas suivi le cours d’un esprit de l’époque ; il a créé son propre son et est devenu l’esprit de l’époque. Mais, d’autre part, ce n’est peut-être pas juste d’établir de telles comparaisons entre des générations.