Il y a 30 ans, l’académie de Stockholm consacrait Wole Soyinka. Pour vous qui enseigniez et faisiez des recherches sur les littératures noires, comment se présentait la scène littéraire à ce moment-là ?

Je me souviens avoir été à Lagos pour célébrer ce prix et c’est d’ailleurs là où je croise Calixte Beyala qui venait de publier C’est le soleil qui m’a brûlée. La littérature africaine était une curiosité à ce moment-là ! 25 ans après les indépendances, l’on découvrait la littérature africaine. Et comme elle ne s’était pas instituée comme les autres littératures, c’est, entre autres, le Nobel de Soyinka qui ouvre les yeux du reste du monde à la réalité de la littérature africaine. Le Nobel est la consécration suprême. Il s’agit de la plus puissante instance de légitimation. Et à partir du moment où le Nobel braque ses projecteurs sur vous, le monde entier vous regarde car tout le monde vous lit ne serait-ce que du fait des traductions qui se multiplient. Il est simplement malheureux qu’en Afrique, nous attendions toujours que cette légitimation vienne d’ailleurs. Chaque pays invente diverses manières de légitimer. Rien de tel dans nos pays. La légitimation venue d’ailleurs nous a néanmoins permis en Afrique de nous rendre compte que nous avions une production littéraire digne d’intérêt. Et notre littérature en avait grand besoin. Ce fut un coup de pouce important tant et si bien que par la suite cela s’est banalisé avec d’autres récompenses pour des Africains. Mais la littérature africaine s’est lue et s’est enseignée un peu partout dans le monde.

Wole Soyinka.
Wole Soyinka.

Est-ce que les Africains ont saisi ce coup de pouce ? N’ont-ils pas été éblouis et aveuglés par les projecteurs du Nobel ?

Non ! On ne s’est pas servi de ce prix en Afrique, mais dans le reste du monde oui. A partir de ce moment-là la littérature africaine a connu une attention toute particulière dans le reste du monde aussi bien dans les universités qu’auprès du lectorat. Si dans l’enseignement un pays ne définit pas une place pour sa culture, si l’on ne définit pas une politique de circulation de productions littéraires, ce n’est pas le Nobel qui va le faire ! Mais dans les pays où des politiques culturelles existaient, les institutions ont réagi en conséquence et se sont dit : «Tiens, il y a un Nobel qui nous vient d’Afrique. Il nous faut en tenir compte désormais» ! Cela n’a peut-être pas servi les Africains, mais cela a servi la littérature africaine dans le reste du monde. Raison pour laquelle, elle a explosé dans les universités américaines et en occident de manière générale ; des départements ont changé de nom au sein de ces universités pour être à la page. Des associations professionnelles se sont créées en conséquence. Soyinka est un professeur itinérant dans nombre d’institutions à travers le monde. Chinua Achebe a terminé sa carrière à Brown University. Ngugi Wa thiong’o enseigne en Californie. Et l’on pourrait poursuivre avec les Mabanckou, Dongala, Ngandu Nksashama, Mudimbe, etc.

Ambroise Kom. Photo Perez.
Ambroise Kom. Photo Perez.

30 ans après, l’on a toujours l’impression que l’Afrique n’est pas toujours littérairement reconnue par ces instances de légitimation du Nord.

Je n’ai pas ce sentiment-là. Dans tous les cas, je ne m’attends pas à ce que ce soit toujours les autres qui légitiment ce que nous faisons. Si nous ne sommes pas capables de reconnaître nos propres valeurs, c’est notre problème. Il va falloir à un moment donné que nous nous y mettions ; si nous ne le faisons pas, ce sera tant pis pour nous. Prenons l’exemple de Mabanckou qui est élu au Collège de France pendant que le Congo l’ignore. On peut penser que cette entrée au Collège de France relève du folklore pour la France mais qu’avons-nous fait, nous autres ? Si c’est du folklore pour la France, qu’est-ce que c’est pour nous ? N’est-ce pas nous qui devions commencer ? Depuis Soyinka, la littérature nigériane a explosé avec tous les talents que nous connaissons, mais qu’est-ce que le Nigéria a fait pour eux ? Et demain, quand ils auront les prix ailleurs…Il va nous falloir prendre le taureau par les cornes et cesser de nous lover dans cette attitude de spectateur.