Sami Tchak, que représentent pour vous ces quatre jours de réflexion organisés dans le cadre des Ateliers de la pensée à Dakar ?

C’était pour moi des moments très importants. Chacun de nous a une petite idée du continent, chacun a au cours de sa communication dit quelque chose sur le continent. Quand on se retrouve de cette manière-là, les pensées se réajustent et il se dégage quelque chose de positif. En écoutant les autres, non seulement on apprend quelque chose, mais en retour on corrige ses propres façons de voir les choses. Et cela peut engager une dynamique dans la pensée à la fois individuelle et collective pour un continent dont le devenir nous concerne et nous préoccupe tous.

Au fil des échanges, l’on a constaté que ces réflexions arrivaient après d’autres qui l’ont précédé depuis des siècles très éloignés. Pensez-vous qu’il y ait quelque lien entre ce passé réflexif-là et ce qui vient de se passer ?

Nous sommes tous héritiers de ce qui nous a précédé, quoiqu’on dise ! Nous avons lu ceux qui ont pensé avant  nous, comme Senghor ou les Noirs de la Harlem Renaissance par exemple, voire ces Occidentaux qui ont pensé le continent avant les indépendances et qui avaient déjà analysé les problèmes qui pourraient se poser à ce continent ; je pense là à des gens comme René Dumont avec son livre L’Afrique noire est mal partie. Bien que certains titres soient négatifs, il y avait des pensées sur comment développer ce continent. Donc nous n’avons pas une pensée africaine autocentrée ; la pensée se nourrit de tout ce qui propose des éléments dynamiques.

Combien de personnes nous lisent ? Nous sommes conscients que ceux qui nous lisent constituent une minorité qui n’est pas l’élite ! Je connais des universitaires qui ne s’intéressent pas à la littérature sous le prétexte qu’ils n’ont pas le temps parce qu’ils sont dans des domaines «plus sérieux». Du moment où nous ne sommes pas beaucoup lu, je ne pense pas que la littérature contribuera à la pensée qui va transformer l’Afrique.

Comment expliquez-vous qu’avec cette tradition de pensées et de réflexions sur l’Afrique elle soit toujours en train de courir après ce qui va lui permettre d’être elle-même et de se présenter au monde sur un pied d’égalité avec les autres ?

C’est à la fois paradoxal et logique ! Paradoxal parce qu’on a l’impression que toutes les pensées dynamiques sur le continent n’ont jamais été traduites en actes, que ceux qui décident ne prennent pas en compte toutes ces réflexions. C’est logique également parce que la pensée est toujours en avance sur la pratique. Si ça avait été aussi facile que ça de transformer en action ce qui est pensé, tous les continents déjà au-delà de ce qu’ils sont aujourd’hui ! A un moment ou à un autre, il se crée un décalage énorme entre l’avancée des pensées et les réalités sur le terrain. On peut se dire qu’il y a un écart trop grand en ce qui concerne beaucoup de pays africains, mais en même temps cela semble logique car à un moment, l’Afrique est partie avec peut-être un peu plus de handicaps que d’autres pays ; des handicaps structurels créés et entretenus par les anciennes puissances coloniales ! Sauf qu’il ne faut pas tout remettre sur leur dos. Même si on ne peut pas oublier que la façon dont nous avons entamé notre propre processus de développement est d’emblée conditionnée par les structures que nous ont laissé les colons, et qu’ils ont tout fait pour entretenir vu que ça les arrange ainsi.

Sami Tchak avec deux écrivains africains: Abdourahman Waberi (à g) et Leonora Miano (à d) à Saint-Louis. Photo Parfait Tabapsi.

Sami Tchak avec deux écrivains africains: Abdourahman Waberi (à g) et Leonora Miano (à d) à Saint-Louis. Photo Parfait Tabapsi.

Achille Mbembe, au cours des échanges, a dit qu’il n’y avait à ses yeux aucune partie du monde qui soit indemne de l’Afrique ! Partant de ce constat-là, y a-t-il des éléments à même de nous permettre de mieux structurer, mieux que par le passé, notre devenir en terme de pensée ?

Ce que Mbembe dit est vrai. J’ai moi-même dit dans certains ateliers que la parole africaine sur l’Afrique est produite aujourd’hui peut-être un peu plus majoritairement hors d’Afrique. Nos grands intellectuels enseignent dans les universités occidentales, ce qui n’est pas nécessairement mauvais. Dans le même temps, on se dit que cette parole qui est produite en Occident et s’adresse à l’Occident, est-ce que le continent pourrait la transformer un jour en potentialité pratique ? Après avoir dit cela, une nuance s’impose : il faut reconnaître qu’on a beau avoir des Africains hors du continent, mais c’est quand même sur le continent que vivent les Africains, et que parmi ceux-ci se trouvent de brillants intellectuels dont certains ne sont pas nécessairement connus.

Pour l’auteur que vous êtes, quelle pourrait être la place de la littérature dans cette configuration de la pensée de l’Afrique sur elle-même ?

Comme la littérature n’est pas une matière à spécialisation aiguë, elle peut dynamiser tous les autres domaines puisqu’elle s’en nourrit ! C’est cela qui fait la beauté de l’imaginaire. La littérature fait tout et rien du tout en même temps ! On peut cependant à partir de la littérature libérer les imaginaires et les potentialités. Les grands livres en littérature ont tout de même permis de créer et d’inventer des choses ! C’est pourquoi certains grands scientifiques ont été de grands littéraires dans la mesure où ces domaines vont de pair. Là où je pourrais rester réaliste c’est que quelque soit la richesse de nos littératures, je ne suis pas sûr qu’elles pourraient avoir un impact relativement important quand on sait que nous ne sommes pas lu. Combien de personnes nous lisent ? Nous sommes conscients que ceux qui nous lisent constituent une minorité qui n’est pas l’élite ! Je connais des universitaires qui ne s’intéressent pas à la littérature sous le prétexte qu’ils n’ont pas le temps parce qu’ils sont dans des domaines «plus sérieux». Du moment où nous ne sommes pas beaucoup lu, je ne pense pas que la littérature contribuera à la pensée qui va transformer l’Afrique.

 La littérature permet aux gens de s’ouvrir des horizons sur des possibles, parce que libérer les imaginaires ou les enrichir est une liberté incroyable. On acquiert une liberté incroyable à voyager dans un monde qui dépasse les frontières de notre réel qui est très étriqué. La littérature permet d’échapper à ce réel pour se retrouver dans une sorte de monde décloisonné, sans frontières, où on est plus libre.

La littérature ne nous servirait donc pas à vous entendre ?

Ce n’est pas cela ! C’est plutôt que les gens ne s’en servent pas encore ou assez, parce que les gens sont de plus en plus dans l’idée que ce qui est utile c’est ce qui permet d’améliorer immédiatement la vie ! Or la littérature ne permet pas cela. Elle permet aux gens de s’ouvrir des horizons sur des possibles, parce que libérer les imaginaires ou les enrichir est une liberté incroyable. On acquiert une liberté incroyable à voyager dans un monde qui dépasse les frontières de notre réel qui est très étriqué. La littérature permet d’échapper à ce réel pour se retrouver dans une sorte de monde décloisonné, sans frontières, où on est plus libre.

On vous sait très attaché au Cameroun, quelle en est l’explication ? Que représente ce pays pour vous ?

Le Cameroun déjà avec son étendue, sa diversité géographique et au niveau des peuples, pourrait, à mon avis, devenir à un moment un pays qui assure le leadership dans la sous-région. Et nous en avons besoin. Même si les gens parlent de panafricanisme ! Je suis de ceux qui pensent que le panafricanisme ne sera pas possible si on n’a pas des nations qui se détachent et constituent des locomotives. Or le Cameroun a tout pour devenir une de ces locomotives-là ! Le Zaïre est plus vaste et plus riche certes, mais il a du mal à se structurer comme identité globale alors que le Cameroun le peut ; il a une chance qu’on ne peut pas nier au plan littéraire par exemple. Des noms comme Mongo Beti ou Ferdinand-Léopold Oyono, pour ne parler que des deux-là, ça structure des identités ! On peut ne pas se reconnaître en eux, mais on ne peut pas ne pas reconnaître qu’ils sont des grands écrivains. Le Cameroun a plein d’intellectuels sur place comme à l’étranger ; plein d’entrepreneurs au dynamisme incroyable. Ce qui est peut-être un problème c’est la dynamique politique qui pourrait freiner beaucoup de choses. Même si des équipes qui sont à la tête des pays sont au départ intéressantes, si elles restent au pouvoir trop longtemps, c’est dans la logique qu’elles se sclérosent car les enjeux deviennent ceux du maintien et de la survie à l’intérieur du système et non la recherche des possibilités d’utiliser le système pour créer des dynamiques au profit de tout le monde. Ma crainte c’est que la politique ne freine au bout d’un moment toutes les possibilités du Cameroun.

Le jour où le Zaïre se réveillera, comme ce fut le cas pour la Chine, on verra une puissance émergée là où aujourd’hui il y a des difficultés à construire une nation. Dans mon prochain livre, je dis d’une certaine manière qu’il faudrait que l’on prenne tout ce qui se passe avec un peu de recul ; partout dans le monde, on a connu de grandes tragédies. Ce roman revient non seulement sur la tragédie du Rwanda, qu’on ne peut pas oublier du jour au lendemain, mais aussi sur le possible devenir des nations qui sont dans une relation conflictuelle. J’en suis même arrivé à imaginer la possibilité d’un pays plus vaste qui s’appellera le Zaïrwanda !

Quels sont vos chantiers littéraires actuels et à venir ?

J’ai terminé un roman qui se passe un peu en Belgique, en RDC que je continue d’appeler Zaïre dans le roman, et au Rwanda. C’est un roman qui revient non seulement sur la tragédie du Rwanda, qu’on ne peut pas oublier du jour au lendemain, mais aussi sur le possible devenir des nations qui sont dans une relation conflictuelle. J’en suis même arrivé à imaginer la possibilité d’un pays plus vaste qui s’appellera le Zaïrwanda ! Pour moi, les conflits actuels ne sont qu’une étape de l’histoire, et c’est au cœur de ces conflits que naîtront des harmonies où des pays, qui avaient des relations conflictuelles, constitueront des entités plus puissantes. Je reste convaincu que ce n’est pas une utopie, qu’un jour le temps de ces pays viendra et qu’ils domineront probablement le monde ; parce que, et on l’a vu avec le Rwanda, ils peuvent impulser une dynamique incroyable et rapide. Il y a des limites bien sûr, mais je reste convaincu que le Rwanda servira de leçon pour les autres.

Le dernier livre de Sami Tchak paru en 2014.

Le dernier livre de Sami Tchak paru en 2014.

Le jour où le Zaïre se réveillera, comme ce fut le cas pour la Chine, on verra une puissance émergée là où aujourd’hui il y a des difficultés à construire une nation. Dans le livre, je dis d’une certaine manière qu’il faudrait que l’on prenne tout ce qui se passe avec un peu de recul ; partout dans le monde, on a connu de grandes tragédies. Je parle par exemple de ce que l’Europe s’est infligée à elle-même durant la deuxième guerre mondiale et ce qu’elle est devenue après. Je suis tellement blessé dans mon humanité par ce qui se passe dans le Kivu tout en me plaçant au-delà des horizons des vies humaines. Ces tragédies-là deviendront un jour comme des points de détail du passé, de la grande histoire. C’est un roman relativement sombre avec cet optimisme qu’un jour viendra de là une nation puissante, le Zaïrwanda !