Depuis l’accession à son l’indépendance, la Gambie, l’un de plus petit pays de l’Afrique occidentale n’a connu que deux présidents: Daouda Jawara et Yahya Jammeh. C’est par un coup d’État que Yahya Jammeh est arrivé au pouvoir en 1994. Depuis lors, il a organisé les premières élections à 1996 et les suivantes qu’il a toujours remporté tous les cinq années avant que ce 02 décembre, cette image d’un État dictatorial ne tombe devant Barrow Adama, candidat de la coalition de l’opposition.

Sur les deux millions d’habitants que compte la Gambie, 890.000 électeurs attendus au scrutin. Le président de la Commission électorale indépendante, Alieu Momarr Njai a avancé un chiffre de 577.683 bulletins décomptés avant d’annoncer la victoire de Barrow Adama avec 45,6% pour le compte de l’opposition unie, suivi de Yahya Jammeh, 36,7% candidat de l’APRC (le parti au pouvoir depuis 22 ans).

Le président élu Barrow Adama.
Le président élu Barrow Adama.

Mama Kandeh, le candidat d’une nouvelle plateforme politique issue d’une fronde du parti au pouvoir a obtenu 17,6%. Yahya Jammeh a reconnu sa défaite et s’est dit, à travers un appel téléphonique, prêt à travailler avec son successeur. La veille, l’homme fort de Banjul avait déclaré qu’il était disposé à reconnaître les résultats des élections, mais également qu’il prêterait main forte à son successeur s’il n’est pas réélu. «S’il veut travailler avec nous, cela ne me pose aucun problème. Je l’aiderai à travailler sur la voie de la transition» a déclaré l’ex président Gambien à la veille de la proclamation de résultats.

Une tenue d’élection dans l’imprévisible

L’élection s’est déroulée dans une situation imprévisible. Aucune organisation internationale, même régionale à l’instar de la Communauté économique des Etats d’Afrique de l’Ouest (Cédéao), n’a pu obtenir une accréditation officielle pour l’envoi des équipes d’observation des élections. À en croire le journal Français Le Monde, seule l’Union Africaine avait envoyé six experts électoraux dans le pays, alors que seulement 18 observateurs ont réussi à entrer sur le territoire Gambien.

C’est également sous un black-out de la communication que le scrutin présidentiel du 1er décembre s’est déroulé. À moins de 24 heures des élections présidentielles, le gouvernement de Yaya Jammeh avait pratiquement coupé tous les moyens de communication. Le téléphone avec l’étranger ne marchait plus dans toutes les zones du pays. À leur tour, internet et le téléphone au niveau national sont restés coupés le jour du scrutin. Les gambiens ont réussi à contourner cette censure grâce à l’usage de VPN (des réseaux virtuels privés) pour accéder aux applications multimédias telles que WhatsApp, Viber, Twitter,… 

«Les SMS ont facilité les échanges au niveau national malgré la coupure du téléphone sur l’étendue du territoire national», a dit à This Is Africa Sainey MK Marenah, journaliste au quotidien Gambien The Standard Newspaper, exilé au Sénégal depuis deux ans, mais qui annonce son retour au pays suite à la chute de Yahya Jammeh. Outre cette censure, la crainte des Gambiens et des observateurs était de voir la contestation des résultats par l’opposition se faire suivre d’une répression sanglante. Peu avant la clôture de la campagne électorale, le candidat de l’opposition avait annoncé qu’il contesterait toute défaite car convaincu de l’envie au changement exprimée par le peuple Gambien.

Scènes de liesses dans les rues de Banjul après la victoire de Barrow Adama.
Scènes de liesses dans les rues de Banjul après la victoire de Barrow Adama.

L’Afrique de l’ouest, un modèle pour la démocratie en Afrique ?

«Allah a dit que mon temps est écoulé, que je suis venu un vendredi 22 juillet et que j’ai perdu un vendredi 2 décembre. Allah me dit clairement quelque chose. Vous ne pouvez rien accomplir en Afrique sans cela», confie Yahya Jammeh à Adama Barrow lors d’un appel téléphonique avant de conclure «ceci est transparent. C’est la volonté d’Allah et je l’accepte». Ces deux phrases ont suffit pour amener plusieurs organisations à féliciter l’ancien dictateur Gambien.

La Commission économique des Etats de l’Afrique de l’ouest, l’organisation des Nations unies et l’Union africaine ont, dans une déclaration commune, félicité le peuple gambien pour l’élection présidentielle pacifique, libre, juste et transparente tout en saluant Yahya Jammeh pour son départ du pouvoir dans l’élégance. Comme au Sénégal lors de l’élection de Macky Sall, cette reconnaissance de la défaite par Yahya Jammeh a mobilisé samedi matin des dizaines de milliers des Gambiens dans les rues pour célébrer cette victoire de Barrow Adama. Sur les réseaux sociaux, des hashtags #GambiaDecides #ChangeMade,… ont été utilisé pour crier haut cette victoire sur les 22 ans de règne sans partage, faisant de la façade occidentale de l’Afrique un modèle de démocratie et d’alternance sur le continent.

Des nouvelles attentes du peuple Gambien

La Gambie est l’une des économies les plus fragiles de l’Afrique occidentale. Après 22 ans de privation de la liberté, le peuple Gambien aspire à un nouveau moment après ce basculement de son histoire.  Sang Wisdom Mendy, enseignant en journalisme à la Gambian Press Union présente au nouveau président élu en onze points ses attentes et dont il estime être celles du peuple Gambien en général. 

«Oui, nous l’avons fait. Nous voulions tous le changement et nous l’avons obtenu. Mais quel genre de changement voulons-nous ?», s’interroge ce journaliste avant de reprendre : «personnellement, je voudrai voir beaucoup, mais j’ai des priorités et parmi elles les plus urgentes sont:  1. la garantie de la liberté d’expression ; 2. l’abrogation de toutes les lois draconiennes sur les médias ; 3. la reconnexion de la Gambie au reste du monde ; 4. l’instauration du pouvoir judiciaire indépendant ; 5. l’amélioration de la croissance socioéconomique ; 6. la relance du secteur de santé ; 7. la prise en compte du social des agents de l’État ; 8. la création des opportunités d’emploi et l’ouverture aux investissements étrangers ; 9. la libération de tous les prisonniers politiques ; 10. l’encouragement du retour des éminents cerveaux Gambiens partis en exil et 11. la garantie du respect des droits humains».

Retour sur la vie politique de Barrow Adama

Samedi 3 décembre, la Radio France Internationale est revenu sur le parcours exceptionnel en politique du nouveau locataire du palais présidentiel de Banjul. Barrow Adama a le même âge que Yahya Jammeh, 51 ans, mais là où l’ex-président brille par son excentricité, lui à la réputation d’être un travailleur acharné et discret, note le site de la RFI.

Le journaliste exilé Sainey MK Marenah célèbre la défaite de Yahya Jammeh
Le journaliste exilé Sainey MK Marenah célèbre la défaite de Yahya Jammeh

Et c’est presque par hasard qu’il s’est retrouvé à la tête de la coalition d’opposition. Après qu’Ousainou Darboe, le président de son parti, le Parti démocratique uni (UDP), a été condamné à trois ans de prison cet été, il a été désigné pour le remplacer. Lui était trésorier du parti où il militait depuis 1996 parallèlement à une carrière dans l’immobilier, écrit le site qui précise qu’avant de faire fortune, Barrow Adama a été garde du corps d’un homme d’affaires gambien influent, le beau-père de Dawoda Jawara, l’homme que Yahya Jammeh a renversé en 1994. Il a aussi vécu l’exil dans sa jeunesse, trois ans et demie en Grande-Bretagne. «Un épisode semble-t-il douloureux. Il était sans doute loin alors d’imaginer qu’il rentrerait un jour dans l’histoire en l’emportant dans les urnes face à Yahya Jammeh», conclu RFI.

Par Fiston Mahamba