Devant les petits écrans, des milliers de Gambiens qui, depuis une semaine, jubilent la venue d’une nouvelle ère dans ce petit pays d’Afrique occidentale, ont été surpris par l’annonce du rejet des résultats de la présidentielle du 1er décembre. C’est sur la chaîne nationale qu’on aperçoit dans une vidéo de 6 minutes 15 secondes l’ancien président dans sa tenue habituelle aux airs de colère et sérieux. Deux bouts de papiers sur la table, il indique avoir un message à adresser à la Gambie. L’ancien président gambien lit un document portant la signature d’Alieu Momar Njie, président de la Commission électorale indépendante (EIC).

Yahya Jammeh remet en cause la crédibilité de l’organe électoral, s’interrogeant notamment sur une grande proportion des électeurs inscrits sur les listes électorales mais qui n’ont pas pu exprimer leur vote le jour du scrutin.

Ce document relève qu’il y a eu des erreurs dans la compilation des résultats de la présidentielle gambienne, mais précise que ces erreurs ne peuvent entacher l’ordre des résultats. «Contrairement aux premiers résultats, l’écart entre Adama Barrow et Yahya Jammeh qui était de 60.000 voix est revu à la baisse et passe à 20.000 voix», note le document de la centrale électorale. Après la lecture du contenu dudit document, Yaya Jammeh annonce sa nouvelle position, celle du rejet des résultats des élections dans toute leur totalité, écartant tout recomptage des voix. Sur un ton franc, il ne mâche pas ses mots. «Tout comme j’ai loyalement accepté les résultats, en croyant que la Commission électorale était indépendante, honnête et fiable, je les rejette dans leur totalité».

Dr. Isatou Touray, célèbre femme politique Gambienne et membre de l'opposition Gambienne
Dr. Isatou Touray, célèbre femme politique Gambienne et membre de l’opposition Gambienne

Yahya Jammeh remet en cause la crédibilité de l’organe électoral, s’interrogeant notamment sur une grande proportion des électeurs inscrits sur les listes électorales mais qui n’ont pas pu exprimer leur vote le jour du scrutin. Appelant à des nouvelles élections avec des institutions électorales plus sûres et sérieuses, Yahya Jammeh campe sur sa position, celle excluant sa reconnaissance des résultats publiés par la EIC. «Laissez-moi répéter : je n’accepterai pas les résultats sur la base de ce qui est arrivé», persiste-t-il.

Un risque de tensions dans la capitale 

Quelques heures avant l’allocution de M. Jammeh sur la radio et la télévision nationale, Barrow Adama, le nouveau président élu de la Gambie, venait d’adresser son premier discours à la nation. Dans son message, le candidat de l’opposition unie a annoncé des nouvelles réformes, notamment l’instauration d’une démocratie et la réconciliation durant les trois ans que va durer son premier mandat. Ce discours de M. Adama, teinté d’un appel à la cohésion nationale, a changé après la diffusion sur la chaîne nationale de la vidéo annonçant le rejet des résultats par M. Jammeh. «C’est une violation de la démocratie. Vous devez tous rester calmes, mettre vos lentilles, être vigilants et ne pas reculer. Nous travaillerons sans relâche pour résoudre ce problème», a tweeté Dr. Isatou Touray, célèbre femme politique gambienne et membre de la Coalition 2016 qui a porté au pouvoir Barrow Adama.

Plusieurs habitants indiquent craindre que des affrontements opposent des éléments de l’armée fidèles à Yahya Jammeh et ceux qui voudraient apporter leur soutien à Barrow Adama.

Des habitants de la ville de Banjul, capitale de la Gambie, ont rapporté depuis vendredi soir plusieurs tirs à travers la capitale alors que le commandement de l’état-major de l’armée avait indiqué en milieu de semaine apporter son soutien au nouveau président élu. «Le général Badjie a appelé le président Barrow Adama pour le féliciter de son élection et pour lui offrir son allégeance», avait déclaré mercredi dernier à Reuters Amie Bojang, secrétaire de presse de M. Adama.

Plusieurs habitants indiquent craindre que des affrontements opposent des éléments de l’armée fidèles à Yahya Jammeh et ceux qui voudraient apporter leur soutien à Barrow Adama. «L’armée doit choisir le côté du peuple gambien, parce que la famille de Yahya Jammeh est en Amérique. L’armée devrait apprendre d’autres pays. Nous ne voulons pas de guerre civile en Gambie»,  a déclaré à This is Africa Satang Drameh Bojang, proche du camp de Barrow.

Un tollé de condamnations 

«Le Sénégal rejette et condamne vivement cette allocution qui contredit une antérieure déclaration faite par le Président sortant lui-même, reconnaissant sa défaite après que les résultats de l’élection aient été publiés par la Commission électorale indépendante», indique le communiqué du ministère des Affaires étrangères de ce pays voisin, qui appelle à une mobilisation internationale pour sauver la Gambie d’une escalade des conflits. «Enfin, le gouvernement de la République du Sénégal invite la CEDEAO, l’Union africaine et les Nations Unies à travailler ensemble et à prendre toutes les mesures nécessaires pour sauvegarder les résultats de l’élection présidentielle en Gambie dans le respect de la souveraineté du peuple gambien», conclut le communiqué.

Des gambiens en file d'attente pour le vote au scrutin présidentiel du 1er décembre
Des gambiens en file d’attente pour le vote au scrutin présidentiel du 1er décembre

«Nous condamnons fermement la déclaration du président Jammeh du 9 décembre, rejetant les résultats des élections de décembre et demandant de nouvelles élections. Cette action est une violation répréhensible et inacceptable de la volonté du peuple de la Gambie et un effort accru visant à saper un processus électoral crédible et à rester au pouvoir illégitimement», dit pour sa part un communiqué du Département d’État américain, qui appelle l’ex président gambien à procéder à une transition ordonnée du pouvoir au président élu Barrow conformément à la constitution du pays. Les États-Unis ont appelé toutes les institutions de la Gambie, y compris les dirigeants élus, les forces armées, les chefs religieux, les partis politiques et les organisations de la société civile à rejeter la violence et à soutenir pacifiquement la volonté manifestée clairement par les urnes

Vers un scénario Ivoirien ? 

Sainey MK Marenah, journaliste gambien exilé au Sénégal il y a deux ans, craint la reproduction du scénario ivoirien en Gambie, se référant à l’appel à un gouvernement parallèle lancé par une certaine opinion gambienne après le rejet des résultats par M. Jammeh.

«Il est temps pour Barrow et son équipe d’emprunter le système de jeu appliqué par Alassane Ouattara à Laurent Gbagbo, après cette cascade de Yahya Jammeh voulant contrecarrer la volonté du peuple.»

Travaillant au ministère de la Justice à Banjul, le juriste gambien Abdulrahman Bah s’est dit excédé par cette tyrannie de M. Jammeh et appelle Barrow Adama à mettre en place un gouvernement parallèle. S’inspirant d’Alassane Ouattara en Côte d’Ivoire, il trace le plan dans une publication postée sur sa page Facebook. «Il est temps pour Barrow et son équipe d’emprunter le système de jeu appliqué par Alassane Ouattara à Laurent Gbagbo, après cette cascade de Yahya Jammeh voulant contrecarrer la volonté du peuple. Ouattara avait trouvé refuge à l’ambassade de la France, s’est assermenté, puis a formé un gouvernement parallèle qui avait reçu la reconnaissance par la communauté internationale. Gbagbo, quant à lui, se trouve actuellement à la Haye devant dans un procès pour crimes contre l’humanité.

L’ambassade sénégalaise, qui est un sol étranger, pourrait servir de terrain pour la formation de ce gouvernement parallèle de Barrow et nous allons voir combien de temps va durer cette impasse que veut imposer Yahya Jammeh à la nouvelle Gambie», chute sur un ton révolutionnaire ce juriste.

Fiston Mahamba