Toast, spectacles, élégance, beaux discours, le 20 mars, la Francophonie ne manque pas de parures. Elle se présente toute belle ! Dans les différentes capitales francophones, les représentations des organes de la Francophonie se donnent rendez-vous autour de soirées majestueuses. En invités, quelques acteurs culturels du pays, qui ne finissent pas de réchauffer certains relations (dans l’espoir de suites favorables). Des honorables et excellences, fatalement présents, qui, entre deux verres, s’échangent quelques petits mots et confidences. Et le clou de la soirée, le discours qui rappelle les contours de la date et les valeurs de la Francophonie, évoque des faits de coopération et de diplomatie. Le tout agrémenté par des intermèdes de quelques jeunes mordus de ballets ou de danses traditionnelles qui battent le sol frénétiquement des pieds, espérant que le cachet sera conséquent et qu’ils pourront, par la même occasion, taper dans l’œil de personnes susceptibles de leur offrir d’éventuels contrats.

Le lendemain, le 21, 22, 23, 24 ou 25 mars, un nouveau jour se lève ! Il y a bien longtemps que le contenu du discours est passé dans l’oubli. Dans les 84 états et gouvernements membres ou observateurs, l’année se poursuit, normalement. Dans le quotidien des neuf cent millions de personnes qui peuplent les pays membres ou observateurs, rien n’aura changé. Y compris dans celle des 274 millions de locuteurs.

Siège de la Francophonie à Paris ( Crédit photo : Cyril Bailleul/OIF)

Culture d’abord, démocratie après ?

Ils sont pourtant pertinents les six objectifs de l’Organisation internationale de la Francophonie : instauration et développement de la démocratie ; prévention, gestion et règlement des conflits, et soutien à l’État de droit et aux droits de l’Homme ;  intensification du dialogue des cultures et des civilisations ; rapprochement des peuples par leur connaissance mutuelle ; renforcement de leur solidarité par des actions de coopération multilatérale en vue de favoriser l’essor de leurs économies ; promotion de l’éducation et de la formation.

On ne peut aucunement reprocher aux concepteurs de ces objectifs une quelconque légèreté. Dès le premier objectif ils ont évoqué la nécessaire de l’instauration et de développement de la démocratie. Au deuxième point, dans le prolongement du 1er point, il est prévu le soutien à l’Etat de droit et aux droits de l’Homme. Il faut attendre le troisième point pour lire un objectif lié à la culture. Le dialogue interculturel n’est pas un objectif superfétatoire. L’histoire récente et contemporaine de l’humanité nous montre assez comment la méfiance ou les préjugés intercommunautaires peuvent être à l’origine de catastrophes humanitaires. Soit ! Mais qui donc a réussi à faire croire que la Francophonie est d’abord une histoire de bien parler la langue française, de danses, de théâtre, de livres, etc. En tout cas, on le voit bien que l’objectif premier affiché de la Francophonie est d’œuvrer à l’instauration de la démocratie et de l’état de droit en son sein.

Situation démocratique au sein de la communauté francophone africaine

Si la Francophonie est représentée sur les 5 continents, avec ses 25 pays membres, l’Afrique est le continent le plus francophone au monde. En Afrique la Francophonie c’est des pays comme le Cameroun, Gabon, le Mali, la RD Congo, le Congo Brazzaville, le Tchad, Togo, etc. En dehors de quelques rares pays plus ou moins politiquement stables à l’instar du Sénégal, du Bénin, du Burkina (en transition), la plupart des pays francophones africains sont loin d’être des modèles démocratiques. Les deux dynasties africaines qui font, cette année 2017, un demi-siècle sans partage au pouvoir, les Gnassingbé au Togo et les Bongo au Gabon, sont d’illustres pays francophones. Ces deux pays abritent deux représentations régionales d’Afrique de l’Ouest et centrale de l’Organisation internationale de la Francophonie, institution dont le premier objectif est d’œuvrer à l’instauration de la démocratie. Le voisin de l’Est du Gabon, le Cameroun, est dirigé par le même Paul Biya depuis 35 ans, sans partage. Depuis le 17 janvier, les régions anglophones sont carrément plongées dans l’obscurité numérique, totalement privées d’Internet.  Le plus grand pays d’Afrique francophone, la République démocratique du Congo ploie, lui aussi, sous la dynastie des Kabila depuis deux décennies.  Ce grand pays d’Afrique centrale n’en finit pas de connaître la guerre depuis bien longtemps. Du côté ouest de ses frontières, le Congo Brazzaville, n’est pas mieux loti. Denis Sassou-Nguesso, au pouvoir depuis 20 ans, après avoir passé dans un premier temps 13 ans de 1979 à 1992, n’est pas prêt de donner une chance à l’alternance. La guerre, la Côte d’Ivoire en a connu de bien sanglant. Le nord des pays comme le Mali, le Burkina, le Niger est abonnés aux fréquentes attaques de groupes djihadistes ou séparatistes.

Blaise Compaoré président du Burkina Faso, qui sera plus tard chassé du pouvoir par son peuple, ici à la cérémonie d’inauguration du XIIIe Sommet de la Francophonie, à Montreux, le 23 octobre 2010 (Crédit photo : Cyril Bailleul/OIF)

L’élection de Michaëlle Jean avait suscité de l’espoir, il est vrai timide, auprès de certains Africains qui ont espéré que, durant son mandat, la Canadienne propulse d’avantage la démocratie sur le continent. A Dakar, lors du même sommet, le président français François Hollande lançait une promesse audacieuse : « là où les règles constitutionnelles sont malmenées, là où la liberté est bafouée, là où l’alternance est empêchée, j’affirme ici que les citoyens de ces pays sauront toujours trouver dans l’espace francophone le soutien nécessaire pour faire prévaloir la justice, le droit et la démocratie». Depuis cette déclaration, il y a bel et bien eu des situations qui ont eu tout l’air de coups de force, d’alternance empêchée,  de liberté bafouée, de citoyens trucidés…dans l’espace francophone. En 2015, le Togo et le Burundi ont connu de pseudo-élections qui ont débouché sur des impasses politiques. Le Burundais, lui, continue jusqu’à ce jour d’exercer une répression inouïe sur sa population, afin d’étouffer toute contestation de son pouvoir qui de toute évidence est illégitime. Dans ce pays francophone, il n’existe plus de médias indépendants. Ils ont été purement et simplement supprimés et leurs animateurs contraints à l’exil…

Avouons-le, à trois ans du jubilé d’or de la Francophonie, la situation démocratique en son sein, particulièrement en Afrique, est très mal au point. Si elle doit continuer par compter pour les -citoyens- Africains, la Francophonie doit peser bien plus qu’elle ne le fait maintenant sur le cours des évènements. Il est temps que les potentats comme Sassou Nguesso, Paul Biya, Faure Gnassingbé, Ali Bongo, Joseph Kabila, Pierre Nkurunziza et les dirigeants de nature similaires cessent d’hypothéquer l’avenir la jeunesse de leurs pays en s’accrochant au pouvoir, dans un espace francophone censé être démocratique. Face aux multiples entraves à la démocratie, la Francophonie ne peut continuer par faire semblant ou  fermer les yeux !