Alors que Mamelodi Sundowns fêtait sa victoire au terme de la saison 2013-2014 du prestigieux championnat de football sud-africain, un fait se dégageait dans mon esprit : exactement 20 ans après la chute de l’apartheid, et dans un pays où le football demeure le sport le plus suivi au sein de la communauté noire, l’entraineur de Sundowns, Pitso Mosimane, venait d’entrer dans l’histoire comme le tout premier Noir sud-africain à mener une équipe jusqu’au championnat de la Ligue de ce pays.

Florent Ibengé, un des entraineurs africains de peau noir (ayant dirigé la RDC) qui à fait ses preuves

Pour un pays dont la majorité des footballeurs les plus célèbres est noire, c’est surprenant qu’il ait fallu autant de temps pour qu’un entraineur noir réussisse un tel exploit et encore dans un sport pratiqué essentiellement par des Noirs en Afrique du Sud.

Laissons l’Afrique du Sud et venons-en à la scène mondiale où certains des meilleurs joueurs de tous les temps sont noirs. Les joueurs noirs ont réalisé autant d’exploits que leurs homologues blancs sur la scène mondiale du football. Cependant, le rôle d’entraineur au plus haut niveau semble être inaccessible aux personnalités noires du football.

Au vu de la toute dernière Coupe d’Afrique des Nations (CAN) organisée au Gabon, le besoin de poser un diagnostic sur les raisons du succès ou de l’échec des entraineurs africains s’impose.

Trophée en main, les joueurs de Mamelodi Sundowns fêtent leur victoire face au Zamalek d’Égypte pendant la finale de la Ligue des champions de la CAF, le 23 octobre 2016, au stade Borg Al Arab, près d’Alexandrie. Crédit photo : ANP/AFP Stringer

Problème d’Africain ou problème de Noir tout court ?

L’on serait tenté d’aborder cette analyse sous deux aspects : d’abord les entraineurs africains, puis les entraineurs africains noirs.

Au cours des 25 dernières années, pendant lesquelles la Coupe d’Afrique des Nations a été jouée dans sa forme moderne, seuls deux entraineurs africains noirs ont remporté ce tournoi. Il s’agit de Yeo Martial de la Côte d’Ivoire, qui a orchestré la victoire de son pays en 1992, et le Nigérian Stephen Keshi, qui a mené les Super Eagles jusqu’à la plus haute marche du podium en 2013.

Par contre, l’Égyptien Hasan Shehata (qui n’est pas Noir) a mené son pays à la victoire finale trois fois de suite, remportant ainsi la CAN en 2006, en 2008 et en 2010, une période marquée par la prédominance de l’Égypte sur la scène du football africain.

Aussi, en 1996, lors de l’unique Coupe d’Afrique des Nations remportée par l’Afrique du Sud jusqu’à présent, l’équipe sud-africaine était sous la direction de Clive Barker, un Sud-Africain blanc.

Trophée de la CAN. Crédit photo : Supersport/ Sydney Mahlangu /BackpagePix

Ce record indiquerait-il une certaine incapacité chez les personnes d’origine ethnique noire en ce qui concerne l’entrainement ? Ou existe-t-il d’autres facteurs comme l’expérience en tant qu’entraineur, le niveau d’instruction, l’expertise technique, l’investissement et le soutien de la part du gouvernement ?

Les résultats du Gabon 2017

Pendant l’édition 2017 de la CAN, quatre des seize entraineurs étaient Africains : Callisto Pasuwa (Zimbabwe), Émile Ibenge (RDC), Aliou Cissé (Sénégal) et Baciro Cande (Guinée-Bissau).

L’entraineur du Ghana, l’Israélien Avram Grant, et celui de l’Égypte, l’Argentin Hector Cuper, étaient les seuls autres entraineurs non européens. Le reste, au nombre de dix, était Européen.

Il y a quelques années, il y avait encore davantage d’Européens, mais vu qu’aucun des entraineurs africains n’a pu mener son équipe ne serait-ce qu’aux demi-finales en 2017, beaucoup d’équipes risquent de se tourner à nouveau vers l’Europe dans le futur.

Manque de discipline ?

L’entraineur africain noir le plus remarquable en ce qui concerne la CAN, c’est le grand Ghanéen, Charles Gyamfi, qui a remporté trois titres d’affilée avec son pays en 1963, en 1965 et en 1982.

Cependant, ces titres ne relèvent pas de l’ère moderne de ce sport qui a subi des mutations drastiques et profondes depuis.

Supporters Ghanéens (Crédit Flickr Jake Brown)

Cette révolution implique que le rôle d’entraineur d’une équipe de football est devenu de plus en plus scientifique et technique, et demande donc un niveau élevé de discipline personnelle et professionnelle.

D’après de nombreux critiques, les entraineurs africains pèchent au niveau de l’expertise technique : un manque de vision critique couplé à la sentimentalité.

Au niveau de la CAN, où certaines équipes comprennent une série de stars grassement payées et basées en Europe — la plupart ayant des égos surdimensionnés —, gagner la confiance et le respect des joueurs est d’une importance capitale. En général, les entraineurs venant de l’Europe exigent une conduite de haut niveau en tout temps, tant sur le terrain qu’en dehors du terrain, et ne transigent pas là-dessus.

Parti pris

De plus, on accorde plus de crédit aux entraineurs étrangers qu’aux techniciens nationaux au niveau de la sélection des équipes.

Au Zimbabwe par exemple, à la suite de la piètre performance de l’équipe nationale au Gabon, l’entraineur Pasuwa a essuyé des critiques acerbes, car on estime que sa sélection manquait d’objectivité.

Un entraineur local comme Pasuwa, qui vient du même environnement que ceux qu’il est censé diriger, est plus susceptible de développer de l’attachement à l’endroit de certains joueurs qui ne méritent pas forcement une place au sein de l’équipe. Ce phénomène n’est peut-être que normal — mais il est aussi préjudiciable à la sélection.

 L’impression qui se dégage c’est que les entraineurs étrangers, et surtout ceux venant d’Europe, n’ont pas de parti pris vu leur neutralité, et sont plus susceptibles de choisir des joueurs sur la base de leurs mérites.

Dans le sport professionnel, les détails qui font la différence entre une victoire et une défaite sont devenus très infimes et, de ce fait, opérer une mauvaise sélection porte des conséquences néfastes sur le processus tout entier.

Supporters Camerounais à l’ouverture de la CAN féminine, novembre 2016 (Crédit Happiraphael)

Une école de pensée différente

Cependant, selon le feu Keshi, qui a permis à son pays le Nigéria de remporter la CAN 2013 en Afrique du Sud, rien ne saurait être plus éloigné de la vérité.

Keshi était d’avis que les entraineurs européens enregistrent plus de réussites que parce qu’ils bénéficient d’un traitement préférentiel de la part des associations nationales de football en Afrique.

Lors du tournoi de 2013, Keshi a déclaré que les entraineurs locaux ne recevaient pas autant de soutien de leurs propres associations que les Européens. « Les blancs ne viennent en Afrique que pour l’argent, dit-il. Ils ne font rien que nous ne puissions pas faire. Je ne suis pas raciste, ce n’est que la réalité des choses ».

« Je ne m’oppose jamais à l’idée d’un entraineur blanc en Afrique, parce que j’ai toujours travaillé avec des entraineurs blancs », a-t-il ajouté.

Feu Stephen Keshi (à droite), qui a remporté la CAN comme coach des Super Eagles, restera dans l’histoire comme l’un des entraineurs ayant fait ses preuves

« Si vous recrutez un bon entraineur expérimenté d’Europe, je suis prêt à apprendre à ses côtés, car il est meilleur que moi et est doté de plus de connaissances ».

« Cependant, nous avons des joueurs africains de qualité, ou des anciens joueurs africains, qui travaillent actuellement comme entraineurs et peuvent réaliser la même chose, mais on ne leur donne pas l’occasion de le faire parce qu’ils sont Noirs. Cela ne me plait pas », disait Keshi.

Keshi faisait ses déclarations lors d’un tournoi dans lequel sept des seize entraineurs étaient africains. Il aurait évidemment souhaité voir une amélioration de ce côté, mais, au contraire, quatre années plus tard, ce chiffre est plutôt à la baisse.

Keshi, qui est mort en juin 2016 à l’âge de 54 ans, aurait certainement eu son mot à dire là-dessus.