La Médina, un quartier populeux de Dakar, accueille une bonne proportion des cordonniers de la capitale sénégalaise. A la rue 11 X Blaise Diagne, les ateliers des artisans participent fortement au décor. Ici, le visiteur est assailli par l’odeur du cuir et de la colle. Le bruit des marteaux et le volume des radios créent un énorme brouhaha. Les mêmes produits sont presque fabriqués par ces artisans avec une dose de rivalité dans la  créativité et d’ingéniosité. Mais leurs vrais concurrents sont les Chinois qui inondent Dakar de leurs produits.

Atelier Abdou Sakor Gakou au quartier Médina, rue 11 X Blaise Diagne, Dakar

Nous sommes chez « Fallou  cuir ». Assis à l’entrée de l’atelier, encore ce matin et l’air pensif, Mamadou Wathie, la soixantaine, est l’un des premiers cordonniers résidants ici à la Médina. « Là où vous m’avez trouvé, je peux rester ici toute la journée sans voir l’ombre d’un client. Les produits sont là, mais on n’arrive plus à les écouler  et les commandes ont connu une baisse drastique », se lâche-t-il. Il croit dur comme fer que l’arrivée des Chinois sur le marché est l’un des principaux motifs de la mévente qu’ils subissent. « L’arrivée des Chinois nous a porté de réels préjudices dans notre commerce. Notre chiffre d’affaires a baissé. On n’arrive plus à vendre nos marchandises et c’est difficile de concurrencer avec eux. Ils proposent des prix trop dérisoires. Sans compter les charges de locations, l’investissement de la fabrication de chaussures et la peine endurée, il est difficile de suivre cette logique imposée par ces Chinois », déplore-t-il.

Plus loquace, Abdou Sakor Gakou, un autre  cordonnier, nous fait appel. Sans trop  savoir l’objet de notre visite, l’homme au chapelet au cou accuse le régime actuel de Macky Sall. « C’est le gouvernement actuel qui a favorisé l’implantation des Chinois dans le pays. Ils sont plus considérés que nous les citoyens qui avons nos cartes d’identité nationale », peste-t-il. «  On ne fait qu’écouter la radio et boire du thé ou le café « Touba » toute la journée. Les ateliers sont devenus des dépôts de marchandises. On fabrique des produits, mais les clients sont devenus une denrée rare », ajoute-t-il.

Les Chinois plus dans le plagiat

Des chaussures fabriquées par cordonniers sénégalais que quartier Médina, Dakar

Momath Khoulé Mbao, un autre artisan parle de malhonnêteté intellectuelle des commerçants chinois.  « Ils font du plagiat. Ils achètent un modèle en Chine pour le reproduire à des milliers d’exemplaires et le revendre sur le marché sénégalais, et tout cela sous la supervision de notre Etat », dénonce-t-il, et d’ajouter, comme pour se consoler : « Ils plagient, mais nous gardons toujours le cap de la qualité». Pour lui, le gouvernement sénégalais est complice de ces pratiques malsaines qui n’encouragent pas l’expertise locale. Il rappelle que leurs articles fabriqués ont plus de garantie que ceux proposés par les commerçants chinois dont la durée d’utilisation est très éphémère.

« Quand ils viennent, c’est d’abord une phase d’observation. Ils prennent tous les produits locaux prisés des Sénégalais pour les amener chez eux. Ensuite, ils font une imitation dans leurs grands ateliers de manufacture. Quelques mois plus tard, ces chaussures avec des matériaux de synthèse inondent le marché local à des prix qui défient toute concurrence », explique Magor Thiam, lui aussi cordonnier.

A la concurrence s’ajoutent d’autres difficultés auxquelles le métier de cordonnerie fait face. Les commerçants chinois attirent les jeunes à la recherche d’emploi qui se lancent dans la commercialisation de leurs produits. Les rues de Dakar sont désormais inondées d’étalages de vente de chaussures et sacs « made in China » à des prix cassés.

Des clientes fidèles à l’expertise locale…

Une cliente qui s’approvisionne chez les cordonniers de la Médina

Venue de Yeumbeul, quartier de Pikine de la banlieue de Dakar, pour se ravitailler, Aissatou Fall (Nom d’emprunt), revendeuse, ne laisse pas distraire par la chinoiserie. Elle estime que la qualité des chaussures des cordonniers sénégalais n’est pas à démontrer. « Je veux satisfaire ma clientèle, c’est pourquoi je viens ici pour faire des commandes de chaussures de qualité. J’avoue que les prix sont un peu plus élevés ; mais cela vaut la peine. Rien ne m’empêche d’aller chez les commerçants chinois. Mais je soutiens le consommer local », dit-elle.

Salimata Diallo habite à Ourossogui, une région du Nord Sénégal. Elle a fait plus de 600 km pour se procurer de marchandises chez les cordonniers de Dakar. Cette Toucouleur (Une ethnie peulh au Sénégal, Ndlr) se dit fidèle aux produits des cordonniers sénégalais. Sa clientèle lui impose de la qualité. « Les marchandises des Chinois n’ont pas une pérennité », lance-t-elle.

Les commerçants chinois de Dakar crient à la xénophobie

Sur les allées Centenaire, où abondent des boutiques de produits Chinois et où on rencontre une forte présence chinoise, Liu Hongugun spécialisé dans la vente de chaussures « made In China », ne cache pas son amertume à l’endroit de certains cordonniers et commerçants sénégalais. « Ils nous voient comme leurs ennemis et nous traitent de tous les noms. Nous sommes au Sénégal par le biais de la coopération entre les deux pays (le Sénégal et la Chine, Ndlr). Nous sommes victimes de xénophobie, même si je comprends le comportement de certains commerçants sénégalais », déplore-t-il.

Des commerçants chinois basés à Dakar. (Photo: xibarou.net)

Au-delà des bonnes relations diplomatiques entre les deux pays, Liu Hongugun explique son choix pour la destination sénégalaise. « J’ai fait des pays d’Afrique, notamment le Togo et le Ghana. C’est par la suite que j’ai déposé mes valises à Dakar en 2003. J’ai été attiré par la stabilité politique du pays et son ouverture. Les Chinois sont aux Etats-Unis et partout dans le monde ; mais toujours est-il que nous respectons les règlements et lois des pays qui nous accueillent », explique-t-il.

Au sujet de la « concurrence déloyale » déplorée par certaines associations de consommateurs sénégalais, sourire aux lèvres, Liu Hongugun affirme que ses concitoyens présents au Sénégal sont prêts à redoubler d’effort pour mériter la confiance des Sénégalais et vont se battre pour le développement de l’économie du pays. Il estime que ce sont juste les méthodes de commerce qui diffèrent. A l’en croire, les commerçants chinois achètent directement leurs marchandises en Chine qu’ils acheminent au « Pays de la Téranga » (Pays d’hospitalité) par containers, et c’est pour cela que leurs prix sont plus accessibles. « Nous préférons avoir 200 ou 300 francs de bénéfice sur chaque article vendu que de le garder dans les cartons. Cela nous permet d’écouler vite nos produits », affirme Liu Hongugun qui rassure que les commerçants chinois ne tentent pas de déstabiliser qui que ce soit, comme le prétendent les artisans locaux.

Explication sociologique…

Avec la menace de disparition qui pèse sur l’artisanat local, l’avenir de ce jeune apprenti peut être compromis

 « La coordination parfaite entre la grande manufacture établie en Chine et leurs expatriés commerçants est à l’origine des prix préférentiels qu’ils proposent aux petits revendeurs. C’est une sorte de dumping commercial qui élimine d’office les producteurs et les importateurs sénégalais », explique un doctorant à l’Université Cheikh Anta Diop de Dakar qui travaille sur le sujet. Et d’ajouter : « Né depuis peu et innocent en apparence, ce phénomène n’en présente pas moins des caractéristiques révélatrices d’un mouvement dynamique, organisé, solidaire, mû par des objectifs économiques et géopolitiques». A l’en croire, ces migrants d’un genre nouveau auraient quitté leur pays sous  la pression implacable d’une économie en pleine expansion, avec le passage d’un système communiste à l’économie de marché.

Seulement leur expansion n’est pas sans conséquence pour les petits producteurs locaux en Afrique, livrés à eux-mêmes, comme au Sénégal, sans la moindre protection des différents pays. Et la question n’est pas que commerciale. C’est toute une expertise locale développée sur des dizaines voire centaines d’années qui est ainsi vouée à la disparition, au nom de la coopération.