C’est un ouf de soulagement pour lui de fouler à nouveau le sol ivoirien après avoir tenté d’atteindre illégalement l’Europe par la mer méditerranée. Bloqué en Libye, principal point de passage vers l’Europe pour les migrants d’Afrique subsaharien, Moussa Diomandé peut désormais retrouver le sourire : « Je ne savais pas que j’allais quitter en Libye pour revenir ici encore ». Ce jeune homme fait en effet partie des 156 migrants ivoiriens qui sont rentrés à Abidjan le 13 avril 2017 avec le soutien de l’Organisation internationale pour les migrations (OIM), organisme onusien. Ils ont été accueillis à l’aéroport d’Abidjan par le ministre de l’intégration africaine et des ivoiriens de l’extérieur Aly Coulibaly. Cette arrivée porte à 351 le nombre de migrants rapatriés à ce jour. En effet, c’est la troisième vague de rapatriement volontaire depuis un an. Puisque grâce cette fois-ci à des vols spéciaux affrétés par le gouvernement, 151 ivoiriens sont rentrés de Libye le 21 mars dernier, après 44 autres le 27 novembre 2016, une opération qui était une première pour la Côte d’Ivoire. Si certains se réjouissent de retrouver leur pays, d’autres le sont moins. Fatoumata et son fils de cinq ans sont partis il y a huit mois dans l’espoir de retrouver le chef de famille parti en Libye : « On a quitté la prison là-basJe reviens, mais je ne suis pas contente car je ne vois pas mon mari », raconte-t-elle.

Côte d’Ivoire ( Source: Wikimedia / Vardion )

Les rapatriements sont supervisés par l’Etat ivoirien et l’OIM. A leur arrivée, les migrants sont pris en charge. « L’Etat leur remet un kit avec des vivres et nous leur donnons une enveloppe de 100 euros pour leur permettre de rentrer chez eux », explique Djeneba Konaté, Coordinatrice du bureau de l’OIM à Abidjan. « Après cette phase, les mineurs qui ont été identifiés vont bénéficier d’un appui au niveau de la réintégration », précise-t-elle.

Mobilisation tous azimuts

Mais cette mobilisation tous azimuts des autorités de Côte d’Ivoire cache un profond malaise. Alors qu’Abidjan annonce depuis cinq ans une croissance à deux chiffres et la ruée des investisseurs, de nombreux jeunes fuient paradoxalement la Côte d’Ivoire ces dernières années. Selon les chiffres de l’Organisation internationale pour les migrations, en 2016, avec 12 396 migrants dont 1 631 femmes, 173 mineurs accompagnés et 1 729 mineurs non accompagnés, qui ont débarqué sur les côtes italiennes, le pays s’est classé en 4ème position des pays comptant le plus de migrants clandestins, avec 7% de l’effectif total. La situation devient de plus en plus critique voire inquiétante avec des flux qui vont crescendo. Selon les autorités italiennes, depuis de début de l’année, la Côte d’Ivoire est en tête des arrivés sur l’Île de Lampedusa via la méditerranée. Sur la période du 1er janvier au 15 février 2017, 839 migrants ivoiriens ont été enregistrés en Italie, contre 332 sur la même période en 2016. Le pays du président Alassane Ouattara devient le plus gros pourvoyeur africains de migrants illégaux vers l’Europe, devançant du coup des pays comme la Guinée (796) et le Nigéria (483). Il faut préciser qu’en 2016, au moins 363 401 migrants (dont la majorité était originaire du Nigéria, d’Erythrée, de Côte d’Ivoire, de Gambie, du Sénégal et de Guinée) sont arrivés sur les côtes européennes, dont 5 083 ont trouvé la mort au cours de leur voyage. Depuis le début de cette année, au moins 272 sont déjà décédés sur près de 20 000 clandestins qui ont traversé la méditerranée.

Guerre de chiffres

La filière la plus utilisée au départ de la Côte d’Ivoire est le trajet Daloa-Tripoli via Agadez (Niger). La ville de Daloa, située dans l’ouest du pays, est devenue l’épicentre des départs clandestins. Ce voyage périlleux peut coûter entre 800 000 (1200 euros) et un million de francs Cfa (1500 euros)

Ce qui est considéré comme une mauvaise publicité n’est pas de goût des autorités ivoiriennes qui contestent ces chiffres. Abidjan met en cause la méthode d’identification des migrants. « Ce qui est fait en Italie, généralement, c’est l’obtention de la nationalité sur la simple base de la déclaration. Donc nous on peut d’ores et déjà vous dire que c’est loin de ce chiffre », rejette Issiaka Konaté, le directeur général des ivoiriens de l’extérieur au ministère de l’intégration, qui conteste la peu glorieuse place de leadership attribuée à la Côte d’Ivoire en matière d’immigration clandestine sur le continent africain. Le gouvernement est allé plus loin en affirmant le 13 avril dernier que sur quelques 13 000 présumés ivoiriens enregistrés sur les côtes italiennes l’année dernière, seuls environ 2000 immigrés ont « formellement » été identifiés comme étant réellement des Ivoiriens à l’issue d’une mission dépêchée en Italie pour évaluer la situation. Les autres « sont en réalité des nationaux d’autres Etats de la sous-région ou des personnes non originaires de l’Afrique de l’ouest qui, pour certaines, ont seulement résidé en Côte d’Ivoire ».

Depuis 2014, la Côte d’Ivoire a mis l’accent sur les campagnes de sensibilisation à travers notamment des conférences, des projections de films et documentaires. «L’objectif étant plutôt de décourager la migration irrégulière et de décourager tous ces jeunes à prendre ces embarcations de fortune et à traverser le désert pour gagner l’Europe », souligne Sophie Konaté, chargée de programmes au bureau de la Fondation allemande Friedrich Naumann à Abidjan, l’un des partenaires du ministère de l’intégration dans cette campagne. Malgré les mises en garde sur les dangers de la migration clandestine, beaucoup de jeunes continuent de braver la mer, au risque de leur vie, pour rejoindre « l’eldorado » européen.

Raisons profondes d’un malaise

Mais pourquoi la Côte d’Ivoire est-elle devenue un point névralgique de l’immigration irrégulière ? « Le plus gros problème c’est la pauvreté et le chômage »…

Au-delà de la controverse statistique, Abidjan admet que le phénomène a atteint des « proportions inquiétantes ». De plus en plus de jeunes sont tentés de rejoindre l’Europe. La filière la plus utilisée au départ de la Côte d’Ivoire est le trajet Daloa-Tripoli via Agadez (Niger). La ville de Daloa, située dans l’ouest du pays, est devenue l’épicentre des départs clandestins. Ce voyage périlleux peut coûter entre 800 000 (1200 euros) et un million de francs Cfa (1500 euros). Pour trouver cette somme, de nombreux jeunes, souvent sans qualification, bénéficient parfois du soutien de leurs familles ou s’endettent.

La région de Daloa en Côte d’Ivoire (Wikimédia / Good Olfactory)

Mais pourquoi la Côte d’Ivoire est-elle devenue un point névralgique de l’immigration irrégulière ? « Le plus gros problème c’est la pauvreté et le chômage », estime Florentine Djiro, la présidente du Réseau ouest-africain pour la lutte contre l’immigration clandestine (REALIC). Outre la sensibilisation, cette organisation a donc lancé une mobilisation de ressources auprès des bailleurs de fonds pour le financement de microprojets au profit de jeunes en difficulté et ceux qui sont rentrés de leur voyage infructueux. Le départ vers l’Europe est aussi une question de tendance. Les jeunes qui ont pu rallier le Vieux Contient appâtent leurs camarades à partir de photos montrant leur réussite sociale qu’ils partagent sur les réseaux sociaux. Certaines familles se laissent aussi influencer. « Lorsque le fils du voisin qui vit en Espagne ramène de l’argent, un taxi ou achève la demeure familiale, on veut aussi que son fils regagne l’Europe. Les familles organisent donc des cérémonies de départ avec prières pour que le voyage soit fructueux. Hélas ! Nombreux sont ceux qui ne sont jamais revenus. En témoigne les filles-mères et les veuves que compte la ville de Daloa », décrit Suy Kahofi, journaliste, membre du réseau Reporter des Frontières, qui travaille particulièrement sur le phénomène de l’immigration irrégulière en Côte d’Ivoire.

Les autorités ivoiriennes viennent de prendre des mesures pour renforcer les moyens de répression et de détection des réseaux de passeurs, dont « plusieurs ont été démantelés ». Dans le cadre d’une réponse globale et concertée, un forum des diasporas ouest-africaine est prévu le 18 mai 2017 à Abidjan, en Côte d’Ivoire.