Manu Dibango n’a pas besoin de parler quand il entre dans une pièce. Sa présence seule suffit à attirer l’attention. Arborant un grand sourire et ses fameuses lunettes de soleil, la légende camerounaise du saxophone et du vibraphone exsude un charisme qui dissimule bien ses 83 ans. En personne, Dibango, surnommé « Le Lion d’Afrique », est un homme plein de bonne humeur et de sagesse. Son exubérance est due à la passion qu’il continue d’entretenir pour la musique.

Des racines africaines, une influence internationale

Dibango est née à Douala (Cameroun). C’est à l’église qu’il se découvre une connexion avec la musique, se rendant compte de l’importance du rituel et du chant. À l’âge de 15 ans, il est envoyé en France pour terminer ses études. Peu après son arrivée à Paris, il se met à apprendre à jouer au piano classique et à la mandoline. Poussé par son désir de se rapprocher d’autres jeunes Africains, il fera la rencontre du musicien camerounais, Francis Bebey, qui l’initie au jazz. Sous l’influence des maîtres en la matière, à l’instar de Louis Armstrong et de Duke Ellington, Dibango se lance dans une exploration du jazz et se met au saxophone en 1952.

Manu Dibango et Moreira. Crédit : Atiyyah Khan.

« Au départ, je n’aimais pas vraiment cet instrument. Il me chatouillait les lèvres. Mais, à part de longues promenades agréables, quel meilleur moyen de passer le temps », écrit Dibango dans son autobiographie, « Trois kilos de café ». Après de nombreuses années passées à jouer du jazz à Paris et à Bruxelles, Dibango finit par maîtriser son style unique de musique traditionnelle camerounaise, s’inspirant d’éléments du funk et du jazz, vers la fin des années 1960.

Dibango est actuellement basé à Paris, et il parle tantôt en anglais, tantôt en français. C’est un musicien qui s’oppose à la catégorisation de sa musique. « Les frontières sont faites pour les hommes, pas pour la musique, disait-il dans une interview accordée au Cap lors du festival international de jazz. La musique n’a pas de frontières ; les frontières sont créées par les hommes. Je viens du Cameroun, mais je ne vais pas jouer que de la musique camerounaise ».

Un faible pour les collaborations

Dibango a déjà sorti plus de 50 albums, dont des collaborations et des duos. Sa longue carrière est marquée par des collaborations avec divers artistes, dont Fela Kuti, King Sunny Adé, Herbie Hancock, Don Cherry et Sly & Robbie. Rien de surprenant donc à ce que la prestation de Dibango au Cap soit le fruit d’une autre collaboration, cette fois avec le saxophoniste mozambicain Moreira Chonguica.

Manu Dibango et Moreira Chonguica sur scène à Kippies, le premier jour de la 18e édition du Festival de Jazz du Cap. Crédit : Luzuko Tyala.

Chonguica et Dibango se valent. Le premier est également ethnomusicologue et son album sorti en 2009, Citizen of the World, est une fusion d’influences musicales de sources diverses. Chonguica se fait l’écho de l’opinion de Dibango selon laquelle la musique n’a pas de frontières.

« Manu est effectivement mon héros. C’est le plus jeune saxophoniste que je connaisse, et pourtant il a 83 ans »

Les deux se sont rapprochés en 1999 lors d’une rencontre fortuite sur Robben Island dans le Cap et ont gardé le contact depuis lors. L’idée d’une collaboration vint de Chonguica et, cinq ans plus tard, l’album intitulé M&M vit le jour. Cet album, produit par Chonguica et arrangé par Dibango, est une compilation de leurs standards préférés, mais exécutés avec des rythmes africains et des interprétations cadencées. Ils ont profité de leur représentation lors du festival pour lancer l’album.

« Manu a toujours été un héros de la musique. Mon père l’écoutait beaucoup dans mon enfance, affirmait Chonguica à propos de ladite collaboration. J’étais encore très jeune à l’époque et je ne m’imaginais même pas que je jouerais un jour au saxophone ou encore que je deviendrais musicien. J’aime la vision qu’il a de la musique dans son ensemble et sa vision du monde en ce qui concerne les origines et le futur de la musique. Manu est effectivement mon héros. C’est le plus jeune saxophoniste que je connaisse, et pourtant il a 83 ans ».

Manu Dibango et Moreira Chonguica. Crédit : Johan Samuels.

Festival international de Jazz du Cap, édition 2017

Le Festival international de Jazz du Cap c’est un rendez-vous annuel immanquable pour beaucoup de mélomanes d’Afrique du Sud et au-delà. Il attire des milliers de spectateurs et des invités internationaux. Dibango et Chonguica, ainsi que leur orchestre, se sont produits lors de l’une des toutes premières parties du festival ; une grande foule s’est néanmoins mobilisée pour assister à la prestation du légendaire saxophoniste. Chonguica, toujours débordant d’énergie, est monté sur scène en premier. Il a profité de l’occasion pour adresser à la foule un message contre la xénophobie. Le set tout entier était composé de titres du nouvel album.

Jouer avec lui c’est une bénédiction. C’est comme si le pape lui-même vous rendait un service.

L’orchestre a ouvert le bal avec « Tutu » de Marcus Miller, suivi par une reprise afrobeat et funky du célèbre standard « Take Five », composé par Paul Desmond. La folie a gagné la foule quand Dibango a fait son entrée sur la scène, jouant d’abord du vibraphone. Dibango a salué la foule et a fait savoir que s’il était là, c’était grâce à Chonguica. Ils ont poursuivi le spectacle avec la ballade de Duke Ellington, « In A Sentimental Mood ». Les chanteurs invités, Jaco Maria et Tracy Butler, se sont joints au groupe pour la chanson traditionnelle mozambicaine, « Unga Hlupheki Ntata », composée par Fany Mpfumo.

Au milieu de la représentation, Dibango a changé d’instrument et les deux saxophonistes se sont adonnés à une interprétation marquée par une parfaite symbiose. Dans un jeu de scène avec le public, Dibango s’est mis à chanter, « M et M et M et M », faisant référence au titre de l’album. Il a répété la phrase jusqu’à ce que la foule suive son exemple et se joigne à lui pour chanter. Les artistes ont clôturé le set de funk essentiellement groove avec la célèbre chanson sud-africaine, « Nonto Sangoma », composée par Zacks Nkosi.

Manu Dibango et Moreira Chonguica. Crédit : Johan Samuels.

Parlant de cette expérience, Chonguica affirme que, « Jouer avec lui c’est une bénédiction. C’est comme si le pape lui-même vous rendait un service. En studio, le fait qu’il ait arrangé la musique pour notre album c’était un privilège pour moi ; faire des trajets en voiture avec lui, manger avec lui, l’entendre parler de ses rêves et de ses échecs – c’est extraordinaire. Sur scène, Manu c’est le maestro, le commandant-en-chef de l’armée du son. Ses idées sont si originales et si contemporaines ».

Je ne suis pas un musicien africain, mais je viens de l’Afrique. Je ne joue pas de la musique parce que je viens de l’Afrique, mais parce que je suis musicien

More Than One Note

Le duo n’a pas interprété le célébrissime « Soul Makossa » de Dibango, dont une version enlevée apparait sur le nouvel album. Il s’agit de la chanson qui a propulsé Dibango sur la scène mondiale quand elle est sortie pour la première fois en 1972. Au départ, elle est enregistrée à la louange de l’équipe de football du Cameroun à l’occasion du tournoi de la Coupe d’Afrique des Nations de 1972. Un DJ new-yorkais tombera plus tard sur le disque qui explosera sur la scène disco, et on connait la suite. Dibango a poursuivi Michael Jackson et Rihanna en justice pour avoir utilisé des échantillons de cette chanson sans autorisation. « Je suis content de ce que “Soul Makossa” m’ait apporté du succès, mais je ne me réduis pas à ce titre. J’ai beaucoup plus à offrir », Dibango a affirmé.

Manu Dibango et Moreira. Crédit : Johan Samuels.

Cette année marque le soixantième anniversaire de la carrière musicale de Dibango. En 2016, de jeunes superstars africaines ont rendu hommage à trois légendes de la musique africaine lors de l’All Africa Music Awards (AFRIMA) au Nigéria : King Sunny Ade, Papa Wemba et nul autre que Manu Dibango. L’événement était historique puisque Dibango s’est vu décerner le Legendary Award, et il révèle que, malgré qu’il ait reçu de nombreux prix internationaux au fil de sa carrière, il s’agit là du tout premier sacre musical qu’il ait reçu sur le continent.

Dibango rêve encore de réaliser beaucoup d’autres collaborations, mais il affirme qu’elles se feront toutes seules. « En tant que musicien, la curiosité doit faire partie de votre essence. Vous devez vous abandonner à la musique, de sorte que, si une opportunité se présente, vous puissiez vous exprimer avec aise dans le nouveau genre de musique. Je ne suis pas un musicien africain, mais je viens de l’Afrique. Je ne joue pas de la musique parce que je viens de l’Afrique, mais parce que je suis musicien. Il est important d’opérer cette distinction ».