Ce n’est pas que l’héritage est trop lourd à porter pour les successeurs des premières générations de Nana Benz. Seulement, la voie menant à la prospérité via le commerce des tissus n’est plus linéaire. Si l’appellation Nana Benz subsiste jusqu’ici, les affaires y relatives le sont moins.  Le contexte a beaucoup changé. A la première destination des Nana Benz se sont ajoutées d’autres.  Autrefois en territoire conquis en Afrique de l’Ouest, via Lomé et ses Nana Benz, la maison hollandaise de textile Vlisco (Vlissigen Company), spécialisée dans la fabrication et la commercialisation des tissus de qualité surtout le Wax, a désormais de sérieux concurrents. Aussi les Mercedes rutilantes ont-elles perdu du terrain face à l’invasion des autres marques de véhicule d’origine asiatique.

« Nanas asiatiques »

« Aujourd’hui, le marché s’est diversifié. Il y a celles qui vont à Dubaï, Singapour, Indonésie et d’autres en Chine », explique l’enseignant-chercheur togolais, Magloire Kuakuvi, auteur d’un ouvrage sur le phénomène Nana Benz. Et la diversification du marché s’observe dans les grands magasins de pagne au grand marché de Lomé par la rude concurrence que livre par exemple une marque comme « Hitarget », tissu de fabrication chinoise, aux wax hollandais. Les magasins de tissus sont désormais remplis des pagnes importés de la Chine. « Certes le wax est d’une qualité exceptionnelle mais le Hitarget aussi se taille aussi sa part. Il revient moins cher par rapport aux wax hollandais », explique Ayoko assistante commerciale dans un établissement de tissus.

Nana Benz pile de tissus dans un magasin (Crédit Pierre-Claver-Kuvo)

La libéralisation du marché de pagne par l’intrusion des produits d’origine asiatique a entraîné l’émergence d’une autre catégorie de commerçantes de pagnes qui va bousculer les légendaires Nana Benz. Très vite, elles vont passer des commandes de tissus aux motifs attrayants afin de « contester » l’hégémonie du Wax, la marque de prédilection des Nana Benz. La concurrence va donc s’installer. Elles seront très mal vues mais seront suivies par certaines revendeuses en détails. Les tissus « made in China », appelé « Tchivi » (produit de bas-prix en langue locale), l’autre nom donné à « Hitarget » (puisque selon les revendeuses, il est d’une seconde qualité) vont donc envahir le marché livrant une concurrence aux « Tchigan » (produit de grande qualité). Mais la rivalité va tourner à l’avantage du « Tchivi » chinois. Il permet aux couches défavorisées de s’habiller en pagne à moindres frais.

La rivalité entre le Wax et le Hitarget est surtout le reflet de la disparité entre les différentes classes sociales puisque le Wax est attribué aux couches aisées tandis que Hitarget est vu comme le label à la portée de toutes les bourses. Et c’est surtout sur  le terrain du prix que la déferlante asiatique semble remporter la partie et faire des grincements de dents au près des Nanas Benz.

« Il n’existait pas que des Mercedes Benz à l’époque. Il y avait d’autres voitures mais c’était une manière pour les femmes revendeuses de pagnes d’afficher leur prestige en préférant plus les Mercedes Benz »

« Aujourd’hui, il y a plusieurs marques de voitures. Ce n’est plus  comme avant », tente d’expliquer Ayoko par rapport à la préférence de plus en plus remarquée des Nanas Benz à d’autres véhicules autre que les Mercedes Benz. Sa patronne qui importe le Wax et Hitarget roule en « Hyunda Santa fe », nouvelle version. Un choix pour se démarquer sans doute du passé et qui apparaît aussi comme une manière d’afficher une certaine indépendance.

Cette liberté est affichée par Mme Crépy, la présidente des revendeuses de pagne du grand marché de Lomé. Elle se fait  conduire dans une « Toyota » malgré sa place de « gardienne du temple » parmi les quelques rares Nanas Benz qui vivent encore. En effet, Mme Crépy fait figure de mémoire dans le commerce de tissus hollandais au Togo. Elle est de la seconde génération qui a suivie les pionnières. Elle ne vend et ne commercialise depuis des années que des Wax.

« Ce qu’il faut comprendre, il n’existait pas que des Mercedes Benz à l’époque. Il y avait d’autres voitures mais c’était une manière pour les femmes revendeuses de pagnes d’afficher leur prestige en préférant plus les Mercedes Benz. Aussi certaines de ces femmes avaient-elles des voitures d’autres marques », affirme Patrick agent comptable au sein de l’établissement de Crépy et filles, appartenant à la présidente des revendeuses de pagne. A l’image de Mme Crépy, elles sont nombreuses au sein de la communauté de commerçantes de tissus à s’offrir désormais la liberté de rouler dans des véhicules de marques autres que les Mercedes Benz.

« Plus de 30 ans après, les dessins des commerçantes togolaises sont tombés dans le domaine public ce qui fait que les chinois ont recopié les mêmes dessins »

Les soleils des indépendances ?

 L’époque d’avant et pendant l’indépendance du Togo était sans doute la période la plus florissante pour les femmes togolaises commerçantes de tissus. Elles avaient régné sur toute la sous-région ouest africaine. Mais elles verront leur prestige se dégrader au fil de la période post-indépendance. La ferveur nationaliste qui avait dopé le commerce de ces femmes s’est estompée à mesure que leurs principales clientes de l’Afrique de l’ouest et centrale se sont à leur tour lancé dans l’importation de ces mêmes tissus.

La société hollandaise Vlisco base surtout ses stratégies commerciales sur la réputation des Nana Benz togolaises (Image gazelletouch.com)

« Le monopole de la vente des tissus a permis aux Nanas Benz de s’enrichir entre les années 50 et 60 au point que lors de la célébration de l’indépendance du Togo le 27 avril 1960, c’étaient elles qui avaient prêté leur Mercedes Benz à l’Etat pour accueillir les hôtes de marque. Et c’est delà qu’est venu le surnom Nana Benz. Si ce monopole n’existe plus, c’est que les autres pays sont rentrés directement en contact avec les Hollandais et proposer leurs propres motifs ou ont recopié le système. En plus de ça, plus de 30 ans après, les dessins des commerçantes togolaises sont tombés dans le domaine public ce qui fait que les chinois ont recopié les mêmes dessins », analyse le chercheur Magloire Kuakuvi. Toutefois, il mentionne que les Nanas Benz ont diversifié leurs ressources économiques en investissant dans d’autres domaines comme le foncier, l’immobilier, etc. Ce qui leur a permis d’exister et de conserver malgré tout leur surnom et de s’adapter aux nouvelles réalités. Même si, en janvier 2013, un incendie d’origine criminelle au grand marché de Lomé, a totalement ravagé le bâtiment principal qui abrite principalement les commerçants de tissus, affaiblissant davantage le reliquat des Nana Benz.

Quoique la nouvelle génération des Nana Benz affiche ses préférences qui se différencient des générations précédentes, le mérite revient à ces dernières d’avoir perpétué la tradition du commerce des tissus, et la légende y relative.  Ayélé Sant’Anna, Epiphanie Sanvee et bien d’autres Nanas Benz ont à ce titre inscrit en lettres d’or l’élégance africaine dans le panthéon du l’industrie textile mondiale. Et c’est en cela que l’histoire ne saurait les oublier même si leurs commerces ont pris quelques rides.