Le génocide rwandais fait partie de ces sujets graves qu’il n’est pas évident de représenter artistiquement. Le metteur en scène congolais Denis Mpunga ne le sait que trop bien, lui qui a néanmoins décidé de revenir sur ce sujet où le souvenir le dispute à la douleur, pour déboucher sur une catharsis salutaire dont le pardon constitue la pierre angulaire.

En allant voir cette pièce, je n’ai pu m’empêcher de me demander en quoi ce nouveau détour sur ce drame d’il y a 22 ans pouvait constituer un sujet théâtral ? Pourquoi diable fallait-il que nous en soyons toujours à ressasser ce passé indicible alors que nous devons, toutes voiles dehors, nous lancer à la conquête de notre avenir et retrouver notre place dans le concert des nations. C’était, je dois l’avouer après coup, des questions bien inutiles tant ce «We Call It Love» m’a édifié sur ce que beaucoup d’aspects restaient méconnus d’un moment critique de ce continent en proie à nombre de catastrophes et d’hécatombes.

Représentation de la pièce « We call it love » (Photo Maison des métallos )

Oui Mpunga a vu juste. Carole Karemera aussi. Celle-là même par qui le projet de cette représentation a vu le jour et qui a organisé la résidence de création d’un spectacle qui s’est écrit en se mettant en scène à Kigali l’année dernière. Curieux n’est-ce pas ? Ecoutons donc l’histoire. Au lendemain du fameux génocide, une mère se retrouve désemparée et seule après l’assassinat de son unique rejeton et de son époux pour délit de faciès. La voici donc avec son trop plein d’amour endolori qu’elle ne sait plus avec qui partager. Et que fait-elle ? Elle décide de le partager avec le bourreau de ses deux êtres chers ! Vous ne rêvez pas, c’est bien de cela qu’il s’agit. Et ce n’est pas d’un amour de parole ou d’intention. Elle décide de rendre des visites quotidiennes à ce bourreau incarcéré à qui elle apporte son unique repas, sa famille à lui l’ayant délaissé. Un amour indéfinissable se tisse entre les deux au point où, élargi, il s’en retournera finir ses jours auprès de la plus éprouvé de ses victimes.

Cette histoire, vraie au demeurant, et écrite par un Felwine Sarr que l’on connaissait jusque-là pour ses qualités d’essayiste, Mpunga a décidé de la porter sur la scène avec un artifice redoutable qui en rajoute autant sur la gravité de la thématique que sur l’effroi qu’il fait naître chez le spectateur. Les mots et phrases de Sarr claquent comme une sommation au réveil de tous ceux qui restèrent groggy après le génocide. Pour la représentation qui a été présentée aux dernières Journées théâtrales de Carthage (JTC) de Tunis, Mpunga a décidé de déporter le public sur la scène où il est découpé en deux rangées qui se font face, laissant une minuscule bande de séparation qui constitue la grande partie de la scène qui s’étend jusqu’à l’arrière des spectateurs. Par cela, le metteur en scène réussit à saisir le spectateur, ainsi fragilisé, par une réalité qui lui est inimaginable. Et si l’on y ajoute la musique et le jeu des acteurs très à propos, l’on en arrive à un spectacle de toute beauté, dont la gravité du sujet ne déteint pas sur l’ambiance et la méditation.

« En nous, réside la volonté de croire que le partage de ces morceaux de vies, réels témoignages d’amour pour l’humanité, entre nous, Rwandais, et avec le reste du monde..« 

De plus, l’interchangeabilité de certains personnages, il y a trois comédiens sur la scène seulement, en rajoute à la sévérité et la solennité du moment. Cette incursion dans le Rwanda d’aujourd’hui, ce pays qui réussit magnifiquement à soigner des plaies que l’on avait cru béantes pour l’éternité, nous renseigne sur la force des hommes. Qui, plus que l’humain, peut en effet pardonner au bourreau des siens au point de lui offrir gîte et couvert alors même que les siens l’ont abandonné ? Qui, plus que l’humain, est capable d’être digne de cet aphorisme qui a cours dans le pays bamiléké au Cameroun qui veut qu’après une perte l’on dise à la personne éprouvée «pense et oublie» ? Qui, plus que l’humain, peut sonder ainsi l’indicible, le soupeser avant de le reléguer dans le magasin de l’histoire et regarder l’avenir avec sérénité, et où les bourreaux d’hier auront de nouveau une chance ?

Carole Karemera, un des comédiens (Photo : Ishyo Arts Centre)

En sortant de cette salle de Tunis, je me suis posé toutes ces questions et ai mesuré le travail de cette équipe de preux chevaliers de l’idée du pardon. Si le spectacle a déjà eu une vie au Rwanda et en RDC voisine, il reste qu’il doive être vu sur tout le continent et même au-delà, tant il dégage une force qui peut souder les humains et sécher les larmes des plus éprouvés. Pour l’instant, il continue hélas de tourner seulement en Europe où il est récemment passé par la ville française de Reims. Pour Carole Karéméra, «en nous, réside la volonté de croire que le partage de ces morceaux de vies, réels témoignages d’amour pour l’humanité, entre nous, Rwandais, et avec le reste du monde, pourrait participer à la renaissance de ces liens, partiellement brisés, liens indéfectibles nécessaires à la sauvegarde de la part d’humanité qui est en chacun de nous». Elle dit en outre s’activer afin que le maximum d’Africains possible puisse le voir sur le continent, mais nous serons tous inspirés de saisir cette main tendue dans une forme de participation, qui n’est pas la compassion, et qui donnera à ce spectacle toute la lumière qu’il mérite. Un pari impossible ? Wait and see.

We Call It Love, mise en scène de Denis Mpunga sur un texte de Felwine Sarr, avec Carole Karemera et Eliane Umuhire (en alternance), Michael Sengazi et Hervé Twahirwa ; 60 mn.