Africalia, qu’est-ce que c’est ?

Il s’agit d’une association fondée en 2001 dans la perspective de mettre en place des programmes de coopération culturelle et de solidarité créative avec l’Afrique. Et depuis lors, cette association a connu beaucoup de phases de développement : on est ainsi passé de l’appui ponctuel des initiatives d’artistes ou de festivals qui ne s’inscrivaient pas spécialement dans la durée mais qui avaient du sens au niveau artistique et culturel pur, à une approche plus concertée et plus dirigée vers des objectifs de développement humain durable dans lesquels la culture est considérée comme un outil dans l’atteinte de ces objectifs. On est toujours dans cette perspective-là qui consiste à associer des artistes et des promoteurs culturels à nos programmes et de les associer au titre d’agent de développement au sens premier.

Les perspectives à long terme par rapport à la place de la culture dans les programmes et les financements de la coopération au développement ne sont pas très réjouissantes

Où vous déployez-vous sur le continent ?

En termes de superficie de notre portefeuille d’activités, on est sur huit pays autant anglophones que francophones et on travaille avec une quinzaine de partenaires sur le long terme et sur différentes thématiques et enjeux culturels. Nous travaillons beaucoup plus en direction du renforcement des capacités des acteurs culturels et de la structuration de leurs projets. On essaie donc de s’échapper de cette tyrannie du court terme dans laquelle les opérateurs sont empêtrés du fait du manque des ressources et de la prise en considération même de la culture dans les politiques nationales. On essaie donc d’être un compagnon de route sur le long terme avec ces opérateurs.

Pouvez-vous nous citer ces huit pays dans lesquels vous êtes en activité ?

Oui. Sénégal, Burkina Faso, RDC, Rwanda, Kenya, Zimbabwe, Afrique du Sud – que nous allons quitter avec la fin de notre programme pour nous installer en Ouganda.

Vous sortez d’une réunion avec vos partenaires du Burkina. Est-il possible d’avoir une idée de ce qu’il y a été discuté ?

Nous avons souhaité, d’une part, réitérer l’amitié et le plaisir de coopérer avec des artistes, des créateurs, des structures culturelles, des fédérations, des plateformes, bref tout un attirail d’initiatives culturelles burkinabè. Nous avons eu à la fois la fierté et le plaisir de pouvoir leur annoncer qu’Africalia allait continuer à être avec eux, s’ils le souhaitaient, pour les cinq prochaines années. Dans un registre un peu moins positif, nous leur avons dit que si la coopération se maintenait, que si les budgets étaient plus ou moins affectés, ils n’en restaient pas moins assez conséquents pour ce qui est de la culture. On a également dû être assez honnête avec eux en leur disant que les perspectives à long terme par rapport à la place de la culture dans les programmes et les financements de la coopération au développement n’étaient pas très réjouissantes. Cela dit, il faut rester positif et se dire que si Africalia est présente ici au Burkina depuis 15 ans, elle le restera encore pour les dix prochaines années.

Frédéric Jacquemin (Crédit Parfait Tabapsi)

Depuis 2001 que Africalia travaille sur le continent, quelle appréciation faîtes-vous de votre rapport avec les opérateurs culturels africains ?

C’est un rapport qui n’est facile ni à appréhender ni à résumer dans le sens où il y a toujours cette relation un peu dérangeante des deux côtés entre des bailleurs et des récipiendaires de ce qui est appelé de manière impudique l’aide. Mais ce rapport est d’autant plus aigu que dans le secteur de la culture qui est le nôtre, les ressources sont de plus en plus maigres et les tensions de plus en plus fortes, vu les demandes de partenariat plus importantes. Mais à partir du moment où nos partenaires comprennent la philosophie dans laquelle on s’inscrit (échange et mise en commun de ressources financières d’un côté et de compétences de l’autre), on arrive à installer un esprit de collaboration autour de l’obtention de résultats en commun et la définition d’objectifs en commun. Ce qui permet d’assainir la relation.

« La question de savoir si l’Afrique se dote des moyens pour assurer tout l’appareil de régulation, de production, d’accompagnement, nécessaires pour résultats concrets. Et la réponse est non ! »

Quel regard portez-vous, à Africalia, sur la créativité dans les pays où vous travaillez ?

La réponse n’est pas simple. La créativité africaine, si on peut parler ainsi vu l’immensité du continent, et au vu ce que j’observe avec nos partenaires, a été laminée par les standards esthétiques et de production exogènes qui ont été présentés comme l’aune à partir de laquelle tout le monde devait s’aligner. De la même manière, un peu comme les Programmes d’ajustement structurel (PAS) ont bousillé la créativité économique et les ressources propres des pays africains (le parallèle est certes osé mais je peux le défendre) ; d’un autre côté, il y a un effet rebond, un effet de contestation et de critique par rapport à ces dogmes esthétiques et de production qui n’en finissent plus d’émerger et qui sont pleins de richesses et de promesses pour l’avenir du secteur des arts et de la culture. La question maintenant est celle de savoir si l’Afrique se dote des moyens pour assurer tout l’appareil de régulation, de production, d’accompagnement, nécessaires pour voir de bonnes idées se traduire en résultats concrets. Et la réponse est non. C’est donc la responsabilité du secteur professionnel de pousser les pouvoirs publics compétents à poser le cadre et après à se donner les moyens nécessaires et suffisants qui ne sont pas seulement financiers mais de régulation et de politiques d’impulsion.

« Nous avons un agrément qui nous permet d’exister sur les dix prochaines années ; nous avons, ensuite, un arrêté royal qui nous donne des ressources suffisantes pour les cinq prochaines années »

Les guichets d’accompagnement à la créativité en Afrique vont en se raréfiant et j’ai envie de vous demander sur quels leviers comptez-vous vous reposer, à Africalia, pour assurer vos actions dans la décennie qui vient ?

Il y a beaucoup de choses qui peuvent être débattues en rapport avec la coopération entre le Nord et le Sud de manière générale. Cela dit, un des engagements sur lesquels je peux m’appuyer c’est la garantie de l’Etat belge de reconnaître et de financer Africalia pour les dix prochaines années en tant que ce qu’ils appellent «acteur institutionnel de la coopération». Nous n’avons pas d’autre choix que de leur faire confiance. Ce sont des engagements politiques qui ont été pris à très long terme et qui vont être respectés par la Belgique. Ce ne sont certes pas des moyens pharaoniques, mais on est sûr qu’ils seront étalés dans le temps et qui vont se décliner en deux phases en gros : nous avons un agrément qui nous permet d’exister sur les dix prochaines années ; nous avons, ensuite, un arrêté royal qui nous donne des ressources suffisantes pour les cinq prochaines années et qui seront reconduits les cinq années suivantes.

« Il y a encore beaucoup de travail pédagogique de la part d’Africalia à effectuer auprès de l’administration belge »

Le réseau des Cinéma numérique ambulant d’Afrique (CNA) fait partie de vos partenaires fidèles. Comment appréciez-vous ce partenariat ?

L’aventure avec le CNA Afrique est vieille. Je travaille avec eux depuis que je suis directeur général. C’est un projet phare dans notre portefeuille de partenariats. C’est une initiative qui fait sens à tellement de niveaux : au niveau de la diffusion culturelle, apporter des images cinématographiques africaines à des communautés qui n’y ont pas directement accès par exemple. Au-delà de la mission du CNA Afrique qui est de mettre en place cette diffusion décentralisée, il y a aussi la qualité du professionnalisme de la structure, le côté rassembleur et diffuseur d’expertise que le CNA Afrique remplit au niveau de tous les autres CNA nationaux. Je pense que ça fait partie des projets qu’Africalia se doit de soutenir. Je sais qu’il y a des difficultés pour le moment parce qu’on a du mal à faire comprendre à nos bailleurs à nous à Africalia, au niveau du ministère de la coopération belge, qu’on peut avoir un impact au-delà des frontières nationales. Là, ils sont en train de nous dire de travailler sur des territoires délimités, mais la culture ne fonctionne pas ainsi. Quand on parle du CNA par exemple, il s’agit de populations qui se contrefichent des frontières nationales. Le plus important est-il alors de respecter les délimitations administratives absurdes ou bien est-ce qu’on met en place des projets qui servent l’intérêt des populations qui se définissent en aires culturelles et non en termes de cantons ou de zones prioritaires ? D’ailleurs qui détermine cette limite ? Est-ce un Belge qui débarque de Bruxelles ? Donc il y a encore beaucoup de travail pédagogique de la part d’Africalia à effectuer auprès de l’administration belge.

« C’est très compliqué de faire rentrer de nouveaux pays dans notre portefeuille actuellement. Nous sommes plus dans la contraction »

Avez-vous des griefs à formuler à l’endroit du CNA Afrique dans ce partenariat ?

Aucun. Nous sommes plutôt dans une coopération modèle. Cela dit, peut-être qu’il y a souvent des rapports qui arrivent en retard – et cela j’en doute à dire vrai – mais je pense que s’il y avait des reproches à faire, ce serait de l’ordre du périphérique et du marginal. La nature du partenariat que nous avons développé avec le CNA est en grande partie due au CNA même pour ce qui est de sa qualité. Les lauriers que nous pouvons recevoir au niveau d’Africalia, nous les reversons à nos partenaires les plus motivés et les plus brillants dont le CNA fait partie.

Parmi les nouveaux pays, vous avez parlé de l’Ouganda. Y en aura-t-il d’autres ?

C’est très compliqué de faire rentrer de nouveaux pays dans notre portefeuille actuellement. Nous sommes plus dans la contraction en termes d’élargissement territorial.

Quel avenir peut-on souhaiter à Africalia ?

Cet avenir est assez rose. Je suis certain que la présence d’Africalia et de ses partenaires va nous forcer à rencontrer d’autres personnes, à être encore plus ouvert à des initiatives qui sont porteuses pour la culture et la créativité africaines.