Que vous inspire l’élection de M. Emmanuel Macron ? Est-ce une bonne ou mauvaise nouvelle pour la Françafrique ?

Poser cette question c’est avouer la dépendance des Etats d’Afrique francophone à l’égard de la France. Cela ne devrait être ni une bonne ni une mauvaise nouvelle. En fait, sous un emballage rafraîchi, ce sera la continuité d’une politique de défense des grands intérêts français, économiques et stratégiques, c’est-à-dire le maintien des liens qui permettent de contrôler l’Afrique à leur profit. Les Africains n’ont évidemment rien à attendre de lui, sauf de beaux discours, comme de tous les présidents qui l’ont précédé. Le libéralisme que sert Emmanuel Macron va dans le sens de la déréglementation de l’économie. Ainsi, les riches deviennent plus riches et les pauvres plus pauvres. C’est la même chose entre les pays. Les plus riches auront plus de liberté pour exploiter les plus pauvres. C’est ce qu’on appelle les accords de partenariat économique.

La Françafrique c’est quelque chose d’archaïque, mais ça ne bouge pas, c’est toujours là. Regardez François Fillon, c’est Robert Bourgi qui payait ses costumes, c’est-à-dire Omar Bongo

Vous êtes membre de l’association Survie que vous avez dirigée de 2005 à 2011, comment se porte aujourd’hui cette association qui lutte contre la Françafrique ?

Très bien. L’association est très vivace. On n’a jamais réussi à augmenter de manière significative notre nombre d’adhérents, mais ce nombre n‘a jamais baissé non plus ! ça tourne et ça se renouvelle. On n’a pas un objet associatif a priori séduisant en France vu qu’on critique la Françafrique. On a un renouvellement remarquable. Quand j’ai pris la présidence, il y a le trésorier qui m’a dit : «tu sais, c’est pas bien d’avoir trois septuagénaires au sein du conseil d’administration car cela n’attire pas l’avenir !» Dans cette catégorie d’âge il n’y a plus que moi qui reste, les deux autres ayant été remplacés par des trentenaires et quarantenaires. Ce qui n’est pas mal parce que ceux qui ont 20 ans sont militants ; ceux qui sont à la retraite peuvent se donner aussi le loisir de faire du militantisme. Mais dans l’intermédiaire, la tranche la plus solide où les gens sont très occupés, on ne recrutait pas jusque-là. Ce sont des ressources très solides.

Regardez François Fillon, c’est Robert Bourgi qui payait ses costumes, c’est-à-dire Omar Bongo. Bongo qui habille Fillon ! Franchement c’est hallucinant

Quand vous regardez aujourd’hui le landerneau françafricain, vous avez l’impression qu’il a mué ?

Non. C’est ça l’extraordinaire dans l’affaire. La Françafrique c’est quelque chose d’archaïque, mais ça ne bouge pas, c’est toujours là. Regardez François Fillon, c’est Robert Bourgi qui payait ses costumes, c’est-à-dire Omar Bongo. Bongo qui habille Fillon ! Franchement c’est hallucinant. Tout cela pour s’assurer les bonnes grâces du pouvoir français.

Voir cela ne vous décourage pas à Survie ?

Non, parce que dans les années 60-70 cela n’aurait intéressé personne d’entendre ça. Ces révélations maintenant vont achever Fillon. Le public ne supporte plus ça. N’oubliez pas que les diamants de Bokassa ont coûté la présidence à Giscard d’Estaing.  On espère la même chose pour Fillon. Et cela fera réfléchir les autres.

Les pays africains ne sont plus prisonniers d’un seul cercle de relations. La Chine ou l’inde sont passés par là. L’Afrique, mais la France aussi, manque de grands hommes politiques, de vrais hommes politiques…

Pensez-vous que la Françafrique est partie pour s’arrêter ?

Forcément. Par la force des choses. Déjà les pays africains ne sont plus prisonniers d’un seul cercle de relations. La Chine ou l’inde sont passés par là. L’Afrique, mais la France aussi, manque de grands hommes politiques, de vrais hommes politiques. En France, c’est le signe du déclin avec ce que la campagne présidentielle nous a montré. Un pays qui décline au niveau de ses dirigeants. Ce qui contraste avec la figure d’une Merkel par exemple, elle qui inspire le sérieux ; on ne la voit pas se faire offrir ses vestes par Bongo ! Elle s’en fout des vestes d’ailleurs. La France est dans un archaïsme incroyable. Elle perpétue le racisme de manière scandaleuse, surtout au sein de l’élite.

Notre petite voix à Survie n’est pas inutile, il y a des idées qui s’enracinent et font leur chemin progressivement.

L’une de vos réussites à Survie c’est d’avoir maintenu le rythme des publications !

Absolument. On a un programme de publications qui voit paraître chaque année les Dossiers noirs de la Françafrique, le mensuel «Billet d’Afrique» ; le tout géré par des bénévoles. Tout cela fait que nos idées gagnent petit à petit du terrain. On a par exemple été les premiers à parler du Franc Cfa dans les années 2000 et c’est devenu un mouvement très porteur en Afrique comme on le voit avec les manifestations dédiées. Notre petite voix n’est pas inutile, il y a des idées qui s’enracinent et font leur chemin progressivement. Quelques fois il y a des militants désabusés qui disent ne pas voir les résultats et moi je réponds qu’on ne milite pas pour voir des résultats car il s’agit des échéances à long terme. Pour que les idées germent, il faut les arroser longtemps.

Dans la Librairie des Peuples noirs créée par feu Mongo Béti, dont le portrait est bien visible et suspendu en haut de la librairie

Au Cameroun, vous êtes plus connue comme la veuve de l’écrivain Mongo Beti qui a, entre autres projets, fondé l’une des plus grandes librairies du pays et même de l’Afrique en 1994 à Yaoundé. Vous continuez de piloter ce projet tout comme la maison d’édition éponyme qu’il avait créée !

Oui. Les Editions des Peuples Noirs ont été fermées à la fin de la revue. Nous les avons ressuscitées en 2004 par là pour publier Mongo Beti à Yaoundé, le livre de Philippe Bisseck. Cette maison existe en principe pour publier les œuvres de Mongo Beti et tout ce qui le concerne. Nous avons publié Université des Montagnes. Pour solde de tout compte d’Ambroise Kom exceptionnellement. Plusieurs livres seront bientôt sur le marché car nous souhaitons mettre à disposition tous les romans qui n’étaient pas réédités. Le roi miraculé, Mission terminée et Perpétue sont déjà disponibles, tout comme son essai La lettre ouverte au Camerounais ou la deuxième mort de Ruben Um Nyobe ; les deux romans sur Guillaume Ismaël Zwetama le seront bientôt, ils sont à redécouvrir. Un recueil d’inédits et d’interviews publiés dans des revues et peu connus seront aussi bientôt publiés.

Mongo Beti a été éditeur par la force des choses, parce qu’il a voulu faire une revue ! Il fallait une structure éditoriale, à moins que la revue ait été prise en charge par un éditeur.

Dîtes-nous : comment Mongo Beti est-il devenu éditeur ?

Il l’a été par la force des choses, parce qu’il a voulu faire une revue ! Il fallait une structure éditoriale, à moins que la revue ait été prise en charge par un éditeur. L’Harmattan par exemple, longtemps après la naissance de PNPA, a proposé de nous éditer : nous avons refusé. Les Editions des Peuples noirs sont nées pour porter la revue. On y a ajouté trois publications en 20 ans : La ruine presque cocasse d’un polichinelle, La lettre ouverte… et Connaître la Guinée Equatoriale de Max Liningier Goumaz qui était un grand supporter de notre revue.

Notre revue est aujourd’hui l’objet de recherches par les universitaires tant elle comporte nombre de documents passionnants. La Bibliothèque nationale de France nous a demandé l’autorisation de la mettre dans ses catalogues de revues en ligne

La revue pour sa part était-elle nécessaire ?

Bien sûr ! C’est le résultat des huit années de galère qu’on a connu après la saisie de Main basse sur le Cameroun en 1972 et qui montrait bien qu’un Africain ne peut pas écrire un livre politique sur l’Afrique en France. Et le constat aussi que toute la presse française, y compris les titres prestigieux, étaient des facteurs de désinformation sur l’Afrique ; que les Africains qu’ils promouvaient dans leurs colonnes, car il y en avait, étaient ceux qui étaient gentils et qui trouvaient que tout était bien dans la politique française en Afrique, n’étaient pas critique. Nous avons donc fait une revue critique de la politique française en Afrique en même temps qu’une revue culturelle du Monde noir, pour reprendre le titre d’une revue qui a existé dans les années 30. Il y avait des jeunes qui en voulaient, comme ce journaliste zaïrois, Bapuwa Mwamba, qui est devenu très important dans son pays, qui a écrit chez nous et qui a été assassiné à son retour par le pouvoir de Kabila. Ses amis nous ont dit qu’ils réunissaient tous ses écrits, dont ceux de la revue. On a eu le numéro spécial sur la Côte d’Ivoire qui a été fait par Laurent Gbagbo et ses collaborateurs. On a fait tant de choses et la revue est aujourd’hui l’objet de recherches par les universitaires tant elle comporte nombre de documents passionnants. La Bibliothèque nationale de France nous a demandé l’autorisation de la mettre dans ses catalogues de revues en ligne puisqu’elle a été mise en ligne bénévolement par enseignant-chercheur sur les études africaines et qui est basé en Australie, Jean-Marie Volet. Il a travaillé pendant 10 ans à cet effet. L’accès en ligne est libre.

Après la France, il s’est précipité au Cameroun pour ouvrir une librairie !

Oui. Il était rentré pour ça ! Ce qui le motivait c’est sa passion pour le livre, et le fait que dans la période son adolescence, notamment au lycée, il avait des profs qui revenaient des vacances de France avec des livres pour lui et ses camarades. C’était à ses yeux le summum de ce qu’on peut donner à quelqu’un. Il y a découvert plein de choses, notamment tout ce que porte la littérature comme révolte. Les Camerounais ont besoin de lire et il faut leur apporter des livres. Quand il est revenu, il a cherché ses livres dans les rayons des librairies sans en trouver ! Dans l’une d’elle, Saint-Paul pour ne pas la nommer, on lui a répondu que ce n’était pas bien vu sa littérature !

Il m’a demandé : «si je meurs est-ce que tu vas continuer la librairie ? » J’ai répondu que je me sentais capable de le faire

Tout cela l’a décidé à créer une librairie et ce faisant il ne s’est pas fait que des amis !

Bien au contraire. Il voulait une librairie où il pouvait vendre tous les livres, même ceux qui tombaient éventuellement sous le coup de l’interdit.

Quand il disparaît subitement en octobre 2001, est-ce que vous êtes posé la question de savoir s’il fallait continuer ou pas ?

Non. Un jour, bien avant son décès et alors qu’il était bien portant, il m’a demandé : «si je meurs est-ce que tu vas continuer la librairie ? » J’ai répondu que je me sentais capable de le faire. J’avais pris la responsabilité de m’en occuper bien avant son décès. Je l’avais déchargé de sa gestion. A l’ouverture, je lui avais dit que j’avais besoin de repos et qu’il pouvait faire la librairie tout seul. Au bout de quelques années et étant donné la montagne de difficultés, je suis venu, ai mis le nez dans les comptes et il en a profité pour me dire : «c’est bien, tu vas continuer et moi je vais m’occuper des choses du village !» Il s’est donc très vite reposé sur moi pour toutes les questions liées à l’administration.

L’une des choses qui ne fonctionnent pas c’est toutes ces relations dans les grands ensembles africains. On devrait pourtant avoir une collaboration

Sa disparition physique n’a pas entraîné celle de son ombre sur la librairie ?

Bien sûr ! Ma seule motivation pour continuer la librairie était qu’elle lui soit consacrée entièrement, qu’elle serve Mongo Beti et qu’elle le perpétue dans son pays, ce projet qui lui a été cher.

 Et depuis lors, tout s’est passé comme vous le souhaitiez ?

Oui. J’ai pris des dispositions pour que ça continue.

 Quand vous vous projetez, disons dans 10 ans, que voyez-vous pour ce qui est de cette initiative ?

Je n’ai pas le don de prophétie. Personne ne sait ce que sera un pays, un individu ou une institution dans le temps. Cela dit, on a quand même un horizon vers lequel on progresse et qui veut que cette librairie devienne la plus importante du Cameroun et d’Afrique centrale ; qu’elle ne reste pas seule et qu’il puisse y avoir une circulation entre les réseaux culturels dans la sous-région. L’une des choses qui ne fonctionnent pas c’est toutes ces relations dans les grands ensembles africains. On devrait pourtant avoir une collaboration. En Europe par exemple, avant la constitution de l’Union Européenne, ce qui se passait à Berlin n’était pas inconnu à Paris, Rome ou Londres ; les artistes circulaient d’un pays à l’autre. C’est cela la fécondité de la vie culturelle.