Lors du dernier Fespaco à Ouaga en février 2017, Sahab Koanda a marqué les esprits de ceux qui ne le connaissaient pas. Difficile en effet de rester insensible à la vue d’un éventail de son travail de sculpteur de ferraille lors du passage au siège de ce festival à la notoriété établie. Pour l’occasion, ce sculpteur d’un autre bois avait exhibé des œuvres inspirées du 7è art et qui en balayaient presque tout le spectre, de la conception à la diffusion. Une panoplie étendue que l’artiste a su mettre en exergue avec un sens du volume et de la beauté qui sont au fondement même de son travail depuis deux décades.

Sahab Koanda a 46 ans. Il est un sculpteur venu des tropiques ensoleillés du Burkina ; la patrie des hommes honnêtes pour reprendre le mot du feu capitaine Thomas Sankara du temps de sa splendeur. Un artiste qui est passé par la méfiance, le rejet, les injures et bien d’autres avanies avant de conquérir les cœurs. D’abord chez lui, puis au-delà. Avec un raffinement et une détermination qui n’ont d’égal que la valeur esthétique et marchande de ses créations qui sont à la fois une réponse à l’industrialisation outrageante et un appel à la conscientisation sur la destruction de l’environnement. Deux thèmes qui lui tiennent à cœur et pour lesquels il est prêt à des sacrifices inimaginables, indicibles tant, à ses yeux, l’urgence pour le monde à se reprendre en main est là, imparable.

Des réalisations de Sahab Koanda (Crédit photo : Parfait Tabap)

Echanger avec Sahab Koanda sous le jeune palmier en plein jardins du Fespaco, entre les bruits alentour et les sculptures qui donnent au lieu l’air d’une cour des miracles, s’apparente à un régal. Deux décennies de pratique lui ont permis de structurer son propos esthétique, bien que sa langue soit en deçà de celle des académiciens. Sous une chéchia marocaine de couleur rouge, l’on découvre d’abord un visage buriné où de petits iris sont recouverts de boursouflures des paupières. La fente de la bouche se donne à voir par des lèvres pulpeuses d’où jaillissent une parole de sage dans un débit à mi-chemin entre la saccade et le silence. Un vrai interlocuteur comme il plaît d’en rencontrer sur son chemin.

Parfois, l’on a l’impression que les échanges, et surtout sa posture, relèvent d’une mise en scène. Peut-être. Surtout si l’on prend en compte que la trajectoire artistique de Sahab Koandaa commencé par le théâtre en 1997. Avant de rapidement s’orienter vers les arts plastiques, histoire «de changer d’air», quelque deux ans plus loin. Une décision nourrie aussi par l’envie de singulariser dans le milieu artistique. Une envie qui débouchera sur la récupération de matériau de rebuts auxquels il jurera de donner un nouveau souffle à partir de créations inédites. Suivront ainsi des heures et de longs mois de recherche. Tout seul. Des mois d’essai de matériaux divers, parfois en essuyant l’incompréhension des siens qui le prennent pour un illuminé. A tel point que même sa famille l’abandonnera à ce sort que l’on dit funeste. Il ne s’en laissera cependant point conter. Continuant, tel Sisyphe, de manger son pain noir et de rouler sa pierre, pour enfin trouver sa voie : celle de la ferraille. A défaut du bronze déjà bien mis en valeur par d’autres avant lui.

La ferraille artistement rassemblée par Sahab Koanda et qui parle (Crédit photo : Parfait Tabap)

Pour celui qui n’a pas de modèle et qui souhaite faire tâche par lui-même, ce sera pénible la quête de la particularité ! Animé d’une foi inébranlable, Sahab Koanda se donne ainsi pour ambition de «trouver un autre créneau et une autre matière pour présenter un autre savoir-faire moderne et contemporain». Un acharnement qui sera récompensé avec une reconnaissance d’abord par le Fespaco qui lui donne carte blanche dès 2001 pour montrer son savoir-faire ; et ce gratuitement. De là viendront d’autres reconnaissances qui lui permettront de monter des expositions au bercail et de voyager pour l’Europe où il fera des résidences et partagera même son art de faire avec les élèves des écoles françaises.

Toutes choses qui vont le rassurer, accroître sa production et affiner sa technique. A tel point que son processus créatif va s’en trouver amélioré et se diversifié. Aujourd’hui, il avoue qu’il lui arrive de penser à une œuvre avant de faire le tour des décharges à la recherche du matériau adéquat. Une quête qui peut nourrir de nouvelles créations alors que la première est encore en chantier. Sahab Koanda écume ainsi les rues qu’il débarrasse de la ferraille à qui il donne une nouvelle vie. Faisant aussi de la créativité le lieu de recyclage de ces objets dont sont friands les Ouagalais comme les engins à deux roues qui pullulent par ici !

Ce faisant, il se découvre une âme de pèlerin et d’aiguilleur des consciences. «Ma richesse est de valoriser le savoir-faire artistique endogène, africain. Mon idée est de montrer aussi que l’Afrique n’est pas une poubelle, même si les autres nous déversent tous leurs déchets ici. Notre travail est de transformer cette déchetterie et embellir notre continent ; de faire le retour à l’envoyeur en le lui faisant aimer», dit-il silencieusement, sans perdre un flegme qui lui colle à la peau.

Une réalisation de Sahab Koanda ( Crédit photo : Parfait Tabap)

Un postulat affirmé que Sahab Koanda enseigne aux jeunes de son académie («Merveilles des décharges») depuis son ouverture en 2009. Un lieu aussi où il instille à ses apprenants une partie de son spiritisme. Lui qui considère son travail comme un don divin et dont il n’est que le canal d’expression : « Je sais que je ne travaille pas tout seul ; je suis toujours accompagné des esprits invisibles. C’est pourquoi j’abhorre souvent dire aux gens que ces œuvres sont de moi : cela vient de Dieu !» Lui qui aime exhorter la jeunesse à se bouger, à ne pas tout attendre de l’Etat. Car «Si nous ne sommes pas vigilants à ce niveau, nous resterons longtemps esclaves, quelle que soit l’indépendance qu’on dira nous avoir donnée». Et à l’intention de ceux qui nourrissent le projet de migrer en Europe, Sahab Koanda a ce discours cinglant : « ils oublient que ces Occidentaux ont sué pour se donner un environnement sans nécessairement avoir à courir çà et là. Si nous ne travaillons pas à améliorer nos conditions de vie, personne ne le fera à notre place. Et si quelqu’un le fait, ce ne sera pas pour notre bien ».

Une mise en garde d’un illuminé ? Peut-être. Mais qui a le mérite de la clarté et de la volonté de dire aux jeunes de rechercher les solutions à leurs problèmes d’abord en eux et ensuite dans leur environnement. Lui qui rappelle utilement que « avant la colonisation, l’Afrique travaillait. Forges, agriculture, élevage, artisanat étaient autant de secteurs où se déployaient les gens».