This is Africa: Quelle a été pour vous la première occasion qui vous emmena à collaborer avec Anna Gueye ?

Cheikh Fall: Avec Anna Gueye on s’est connu en 2009 sur Twitter. C’est en 2010 que nous avons commencé à échanger car elle traitait des sujets sur l’Afrique, les pays francophones et les violations des droits humains et la démocratie. On est resté connecté virtuellement et c’est en 2013 que nous nous sommes rencontrés à la Haye, au Pays-Bas où elle vivait. Cette année-là j’étais invité par le royaume des Pays-Bas au centenaire du Palais de la paix. Comme Anna vivait à la Haye, elle a insisté que l’on puisse se voir. Nous avons échangé de 15 heures à 22 heures le jour de notre première rencontre chez elle. Depuis on ne s’est plus quitté !

This is Africa: Quels sont les domaines de la vie dans lesquels Anna Gueye était plus impliquée en tant qu’activiste ?

Cheikh Fall: Anna Gueye était plus impliquée dans les domaines tels que les violations des droits humains et la consolidation des acquis de la démocratie. Elle militait contre les dictateurs et les régimes dictatoriaux. Elle était farouchement opposée aux pénibles conditions de vie de femmes africaines, qui sont parfois considérées comme des citoyens de second degré.

 Petit à petit, elle et moi on s’est retrouvés sur plusieurs actions citoyennes et d’autres causes. Cela nous a amenés à créer la plateforme Africtivistes, qui regroupe des blogueurs et webactivistes, qui militent pour des mêmes causes notamment la transparence, la défense de droits des opprimés et des droits de l’Homme, la consolidation des acquis démocratiques et la restauration de la démocratie dans certains pays. Anna était une personne très discrète qui ne serait jamais engagée publiquement si elle n’avait pas connu Internet. Twitter était pour elle une société, une famille et un bureau.

Anna Guèye (Photo Dakar Actu)

This is Africa: Pensez-vous que la lutte d’Anna Gueye a fait bouger les lignes en Afrique ?

Cheikh Fall: Exactement, sa lutte a fait bouger les lignes d’autant plus qu’elle était l’amplificateur des faits du vécu quotidien sur la toile. Il suffisait qu’Anna relaye un sujet sur la toile pour que de grands médias et des journalistes s’y intéressent. Ses tweets éveillaient la conscience de certains Africains sur des problèmes réels et les poussaient à penser à une série d’alternatives.  Elle tweetait soit sur des sujets déjà abordés par les autres personnalités en vue d’attirer plus d’attention sur les mêmes sujets soit sur des sujets peu connus et en faisait une série de tweets pour alerter la communauté. Elle a par exemple permis de rétablir la vérité sur certains sujets, notamment après les élections présidentielles en 2010 en Côte d’Ivoire. Elle rappelait certaines zones d’ombre aux journalistes qui couvraient cette période de crise en Côte d’Ivoire. Comme elle était un pont entre les journalistes professionnels et les journalistes citoyens, surtout grâce à la curation du contenu, elle arrivait à concilier les faits pour enfin relayer la vraie et la bonne information.

This is Africa: Quelles sont selon vous, les plus grandes réalisations d’Anna Gueye ?

Cheikh Fall: Sa plus grande réalisation est selon moi le fait d’avoir emmené les twitos à faire de l’outil internet, surtout Twitter, un canal non d’amusement, mais plutôt une plateforme de diffusion de l’information. Je peux comparer son approche à celle d’un disc jockey, qui reçoit des milliers de chanson et c’est à lui d’en faire ressortir la bonne musique pour sa playlist. C’est en fait ce que faisait Anna Gueye qui recevait toutes les données sur un sujet, en faisait un tri en s’appuyant sur la véracité, la pertinence, le côté sourcé afin d’en faire une diffusion. Elle a fini par influencer plusieurs twittos par sa manière de communiquer une information sur Internet.

This is Africa: Qu’est ce que la communauté d’activistes africains peut entreprendre pour immortaliser le combat d’Anna Gueye ?

Cheikh Fall: Au sein d’Africtivistes nous avons prévu de continuer ce que l’on faisait avec Anna Gueye malgré son décès, parce que ce militantisme lui tenait à cœur. Nous allons lui dédier le projet Afrique Media Cybersecurité pour lequel elle était trop engagée. Nous avons discuté avec elle sur le document du projet deux jours avant sa mort. Ce projet consiste à former 500 personnes (journalistes, blogueurs, activistes, etc.) sur la cybersecurité. Ce projet qui va s’étaler sur un an concerne 10 pays d’Afrique et aura pour marraine Anna Gueye, à laquelle on va dédier ce programme en vue de perpétuer sa lutte. Outre cette formation, nous allons créer un prix Anna Gueye pour récompenser chaque année les défenseurs de la liberté d’expression sur internet et des webactivistes en vue de faire découvrir le combat d’Anna Gueye pour la défense des droits des Africains à ces futurs nominés et lauréats du prix qui portera son nom.

Cheikh Fall (Source photo Cheikh Fall)

This is Africa: Aujourd’hui quels sont les défis auxquels sont confrontés les webactivistes de l’Afrique et comment y faire face?

Cheikh Fall: En Afrique les webactivistes sont incompris, mal jugés par les pouvoirs en place. Ils sont vus comme des opposants. Les régimes les présentent comme des putschistes, des gourous aux ambitions cachées, aux discours chimériques. Les autorités les dénoncent auprès des populations, qui elles aussi ne comprennent pas réellement quel est leur rôle. Je crois que les administrations devraient encourager le travail de webactivistes car tous veulent normalement la même chose. Les politiciens indiquent qu’ils veulent faire avancer la démocratie, une même chose que veulent les webactivistes. Normalement, ces webactivistes devraient être encouragés par la classe politique au lieu d’être vus comme des adversaires.

Les webactivistes en Afrique font aussi face à la censure, la cybersurveillance, la coupure d’internet, la coupure des outils nécessaires dans la conduite des activités du webactiviste, l’accès à l’information,… Ce sont là autant de défis auxquels ils sont confrontés.

Quant aux alternatives, il est évident que les initiatives telles qu’Africtivistes sont créées pour répondre à ces défis. C’est sur le plan technique que nous orientons nos actions avec l’appui des partenaires qui s’intéressent à ce secteur. L’intervention sur le plan technique prend en compte les menaces, la violation des droits, etc. Les webactivistes ont aujourd’hui une longueur d’avance en matière de technologie sur les politiques et les administrations. Nous comptons consolider cette avance et voilà pourquoi nous gardons confidentiels les outils technologiques utilisés dans cette lutte pour ne pas les exposer aux pouvoirs publics, qui voudront contourner la lutte que nous menons en s’attaquant à nos armes technologiques.

Anna Gueye ( Photo Dakar Actu)

This is Africa: Quel est l’état des lieux du webactivisme sur le continent africain et quel est le modèle mis en place par Africtivistes pour son émergence ?

Cheikh Fall: Le webactivisme sur le continent Africain est en train de se déployer petit à petit. Tous les pays africains n’ont pas les mêmes réalités, le même contexte, la même histoire ou les mêmes plateaux juridiques, malgré leur proximité culturelle. Chaque pays connaît sa propre forme de révolution ou d’engagement civique. Chaque pays crée également son propre cadre d’expression citoyenne. Il faut voir ce qui s’est passé au Sénégal avec Y’en a marre, au Burkina Faso avec Balai Citoyen ou au magreb. Peut-être que cela ne va pas se reproduire dans d’autres pays. Mais avec l’avancée technologique, les idées se croisent et les ambitions convergent. Avec cette révolution digitale, les pays africains sont en train de connaître une nouvelle expression citoyenne et de nouvelles formes d’engagement citoyen amenant les Africains à s’exprimer sur des sujets concernant la vie publique, ce qui n’était pas le cas les dix dernières années. Les africains prennent la parole en exigeant des actions concrètes pour un changement. Ils veulent eux-mêmes changer le vécu quotidien de leurs communautés, régions ou pays. Leur prise de parole est motivée par l’envie de ne pas laisser l’injustice prospérer. Cet engagement est petit à petit en train de produire de bons fruits dans certains pays où les politiques lisent, écoutent et prennent en considération les avis de ces citoyens connectés dans le processus de prise de leurs différentes décisions sur la vie publique.

This is Africa: Votre message à la communauté d’activistes en ligne et plus particulièrement aux femmes pour lesquelles à Anne Gueye n’a pas cessé de se battre!

Cheikh Fall: Je voulais juste attirer l’attention de tous ceux qui voulaient s’inscrire dans la dynamique de citoyen engagé sur Internet. C’est une invitation à tous les Africains de le faire. Toutefois, il faut d’abord encourager ceux-ci à la maîtrise de l’outil utilisé. Par exemple si vous voulez vous engager sur Facebook, il faut maîtriser les politiques de confidentialité, les conditions d’utilisation, de Facebook pour éviter de vous exposer. Une fois cette première étape franchie, il faudra vous approprier cet outil pour votre combat.

Face à la cybersurveillance et la propagande menées par les politiques, il faut mettre, en opposé, des personnes responsables, matures, crédibles et très exemplaires pour influencer les citoyens dans l’orientation de leur choix. C’est cette démarche qui permettra aux webactivistes d’avoir un impact dans la société, qui pourra également s’engager pour la même cause, à leurs côtés.