L’histoire de Kanté Abou est symptomatique de la « mentalité de départ » à l’ immigration clandestine. Ce jeune homme de 16 ans, inscrit dans un centre de formation de footballeur à Abidjan, doit tout reconstruire. Son rêve de regagner l’Italie a tourné court après avoir payé 1,3 millions francs Cfa à des réseaux de passeurs. Parti de Daloa (ville située dans l’ouest du pays) en mai 2016, avec l’aide de sa famille, son trajet s’arrête à Tripoli en Lybie. Arrêté le 14 janvier 2017 au « foyer », il est emprisonné pendant deux mois avant d’être finalement rapatrié à Abidjan le 21 mars dernier. Mais aujourd’hui, Abou ne pense qu’à reprendre la route dangereuse et à l’issue incertaine de l’immigration clandestine. La raison : aucune opportunité ne s’offre à lui plus de deux mois après son retour en Côte d’Ivoire. « Etant en Libye, on nous a dit si on vient au pays, on va nous aider. Mais arrivés ici, on voit qu’il n’y a rien », s’indigne-t-il.

« …empêcher les jeunes de partir, de leur faire comprendre que l’eldorado se construit même ici (…) Donc le projet vient pour aider les jeunes à ne pas partir mourir sur l’eau »

La question de l’insertion socioprofessionnelle et de l’emploi des jeunes est cruciale dans la lutte contre l’immigration clandestine ou irrégulière, un fléau qui prend de l’ampleur en Afrique. Puisque selon l’Organisation internationale pour les migrations (OIM), 360 000 migrants sont arrivés en Europe par la mer en 2016 et plus de 4 900 sont morts pendant la traversée. La problématique de l’amélioration des conditions de vie des jeunes est aujourd’hui une préoccupation majeure à laquelle doivent faire face les différents gouvernements. Issiaka Konaté, directeur général des Ivoiriens de l’extérieur au ministère de l’Intégration africaine, estime qu’il est urgent de permettre aux jeunes de bénéficier de formation professionnelle et d’offrir aux migrants qui reviennent la « facilité » d’investir dans des activités génératrices de revenus.

Offrir des emplois aux jeunes

A Daloa, épicentre de départ de la Côte d’Ivoire pour l’Europe via la Méditerrané, la bataille pour contenir ces flux massifs de migrants est engagée. En effet, grâce à un financement de 200 000 euros (plus de 130 millions de francs Cfa) octroyé par le ministère italien de l’Intérieur à la jeunesse, un projet d’entreprenariat et de création d’emplois, qui va durer 19 mois, est mené dans cette localité depuis janvier 2017. Il consiste à former les jeunes et à financer des projets. Pour les bénéficiaires individuels, le financement est de 100 000 à 500 000 francs Cfa, quand le financement de projets collectifs oscille entre 600 000 et 1 200 000 francs Cfa. « C’est dans l’optique d’empêcher les jeunes de partir, de leur faire comprendre que l’eldorado se construit même ici (…) Donc le projet vient pour aider les jeunes à ne pas partir mourir sur l’eau », estime souligne Soro Mamadou, président de l’Union de la jeunesse communale de Daloa.

« …on les aide à traverser et en retour elles acceptent de donner leurs enfants et ces réseaux de passeurs revendent ces enfants clandestinement, cette fois-ci par des filières en Europe »

A terme, 5 000 jeunes doivent être impactés par cette initiative. « Grâce à ce projet, nous avons autour de nous des jeunes qui voulaient partir en Libye qui sont venus se confesser. Les jeunes qui sont partis et qui sont revenus parce que ça n’a pas marché, aujourd’hui, ils viennent à nous et grâce à ce projet-là, ils peuvent s’afficher publiquement parce qu’avant, quand ils échangeaient avec nous, c’était à visage voilé », souligne-t-il.

Combattre la traite des personnes et le trafic de documents administratifs

L’autre conséquence de l’immigration clandestine qu’il faut combattre c’est la traite des personnes. Le journaliste franco-béninois Serges Daniel, présent à Abidjan à l’occasion du Forum de la diaspora des 22 et 23 mai 2017, explique qu’il a découvert un système appelé ‘’la traversée contre bébé’’. C’est un deal entre les femmes enceintes qui accouchent sur le trajet et les réseaux de passeurs qui permettre à celles-ci d’arriver en Europe. « Quand elles arrivent à traverser, plus tard, il y a un réseau de passeurs qui récupèrent les enfants parce que c’était le principe de départ. C’est-à-dire on les aide à traverser et en retour elles acceptent de donner leurs enfants et ces réseaux de passeurs revendent ces enfants clandestinement, cette fois-ci par des filières en Europe », décrit Serges Daniel. Si certains migrants illégaux arrivent à partir en Europe, ce n’est pas le cas pour d’autres, qui restent bloqués dans des pays de transit comme l’Algérie ou le Niger. « Si on veut lutter efficacement contre l’immigration clandestine, on sera obligé un jour de tenir compte de tous ceux qui sont en situation d’échec dans ces pays. Ils ne peuvent plus partir, ils ne peuvent plus revenir et ils sont obligés de faire de petits métiers pour survivre dans des conditions inhumaines », fait-il observer.

« Il faut s’attaquer à ceux que je qualifie d’entrepreneurs de la migration, c’est-à-dire tous les passeurs pour qui l’immigration constitue une manne très importante. Mais il convient de préciser que ces réseaux ont des ramifications jusque dans les administrations publiques »

Serges Daniel qui a sillonné au moins 14 pays africains pour comprendre ce phénomène migratoire, pointe un réseau de fraude sur les documents administratifs. Notamment l’établissement de faux passeports camerounais par les ressortissants d’Afrique centrale pour aller au Nigeria, puis au Mali, les détenteurs de passeports maliens n’ayant pas besoin de visas pour aller en Algérie, en Tunisie et au Maroc, les principaux pays de transit.

Mahamadou Zongo, ambassadeur du Burkina-Faso en Côte d’Ivoire, préconise des solutions structurelles comme l’harmonisation des politiques migratoires au niveau sous-régional (dans l’espace CEDEAO par exemple), le renforcement de la surveillance aux frontières avec la biométrie. « Il faut s’attaquer à ceux que je qualifie d’entrepreneurs de la migration, c’est-à-dire tous les passeurs pour qui l’immigration constitue une manne très importante. Mais il convient de préciser que ces réseaux ont des ramifications jusque dans les administrations publiques », révèle le diplomate.

La mutualisation des efforts entre les pays de départ et les pays de destination s’impose dans la lutte contre la migration clandestine. Car, affirme Philippe villaert, ministre-conseiller, chef de la section politique de la délégation de l’Union Européenne en Côte d’Ivoire, « nous sommes tous conscients qu’aucun pays, aucun responsable politique ne peut aborder seul cette question ». 90% de la migration irrégulière en Europe est facilitée par ces réseaux criminels. Pour répondre aux défis de la migration clandestine, l’UE a mis en place un Fonds fiduciaire d’urgence en faveur de l’Afrique d’un montant de 1,8 milliard d’euros pour la période 2015-2020 dont l’objectif est de promouvoir les opportunités économiques, l’emploi, le développement local, la justice et la sécurité sur le continent. Au-delà de la sensibilisation, il faut de l’action.