Le mois de Ramadan, censé être un moment de prières et de jeûne pour les musulmans, se trouve avoir une certaine particularité pour les femmes mariées sénégalaises. Repas copieux, tissus de valeur, fortes sommes d’argent, bijoux précieux… voilà certains des cadeaux que la femme sénégalaise doit offrir à sa belle famille au titre du Sukëru kor. Ce qui était avant un acte symbolique, est maintenant devenu une contrainte, alors que la situation financière devient de plus en plus compliquée.

Awa Faye considèrent le Sukëru kor comme une obligation sociale. Cette dame âgée de 33 ans et mariée depuis deux ans, se plie à la tradition à sa façon. « A chaque début du mois de Ramadan, je donne à mes belles-sœurs dix mille francs chacune » confie-t-elle, sourire aux lèvres. Et pour sa belle-maman ? « Je lui prépare un bon méchoui ensuite je l’amène chez elle. Elle habite tout juste à côté de chez moi. Certes, la conjoncture économique n’est pas bonne, mais je fais des efforts pour ne pas être mal vue ».

 » Si je ne donne pas du Sukëru kor à ma belle-mère, elle cessera de venir chez moi et se fâchera contre moi. Du coup, cela devient une obligation pour moi. La plupart du temps je lui donne des tissus de qualité… »

Une position que partage Ramata Djigo. Cette femme peulh, ne pense pas déroger à cette pratique bien ancrée dans les us et coutumes du Sénégal. « Si je ne donne pas du Sukëru kor à ma belle-mère, elle cessera de venir chez moi et se fâchera contre moi. Du coup, cela devient une obligation pour moi. La plupart du temps je lui donne des tissus de qualité. L’année dernière, j’avais acheté un tissu ‘Fara-Fara’ qui coûtait cent mille francs FCA. Donc cette année il faut je double la mise. Je suis entrain de réfléchir sur la nature du cadeau ».

Si le Sukëru kor fait aujourd’hui débat au Sénégal c’est que, non seulement, les épouses engagent des dépenses importantes pendant le ramadan pour s’attirer la bienveillance de la belle-famille, mais aussi les co-épouses en profitent pour se livrer à une certaine rivalité, à qui mieux mieux. Dans cette « guerre » qui davantage crée des tensions au sein des foyers polygames au Sénégal, les femmes qui ont un revenu plus élevé partent souvent avec une longueur d’avance. Mais pas toujours, puisque les autres ne se privent pas de s’endetter pour espérer tenir la concurrence et remporter la partie.

Rivalité, il en existe aussi entre belle-filles de la même famille. Les épouses dont leurs maris sont de la famille aussi se retrouvent, parfois contre leur gré, dans cette rivalité du Sukëru kor. Difficile de rester indifférente  lorsque vous savez que les autres belles-filles de vos beaux-parents s’apprêtent à couvrir ces derniers de cadeaux et que, d’ailleurs, cela aussi déterminer la qualité des rapports entre elles et la belle famille.

Tous ces aspects viennent donner du relief à la polémique qui entoure cette pratique pendant le mois du Ramadan au Sénégal. Mais toutes les femmes ne laissent pas forcément emporter par la tendance.

« J’ai d’autres soucis »

Mais certaines femmes refusent de se soumettre à cette « tradition ». C’est le cas d’Aissatou Tall, fonctionnaire, qui estime que le « Sukëru kor » ne doit pas être une priorité avec la situation économique délicate qui prévaut dans le pays. « J’ai d’autres soucis que de donner du Sukëru kor », se désole-t-elle. « J’ai une très large famille à entretenir avec cinq enfants à nourrir, en plus des cinq nièces de mon époux qui habitent chez moi. Je ne dis pas que cette pratique n’est pas bonne, mais ce n’es pas ma priorité ».

Pour beaucoup d’hommes, ce n’est qu’une pure futilité ou une charge qui finit par se reposer sur eux. C’est l’avis de Doudou Fall: « Mon épouse fait pression sur moi à chaque approche de Ramadan pour que je lui donne l’argent pour qu’elle achète des cadeaux, raconte ce jeune homme d’une trentaine d’années. Elle dit que c’est pour faire plaisir à ma famille. Mais, avec ces temps qui courent, j’ai d’autres préoccupations en tête. Je ne lui donne même pas un centime ».

« Le Sukëru kor n’est pas une obligation religieuse »

Alioune Sall, Islamologue : « Le Sukëru kor n’est pas une obligation religieuse » (Photo: Leral.net)

Puisque cette tradition se passe pendant le mois de Ramadan, certains croient que c’est une obligation religieuse. Mais d’après Oustaz Alioune Sall, islamologue et prêcheur à la radio privée Sud Fm, Sukëru kor est une spécialité sénégalaise qui n’a rien à voir avec l’islam. « Il est vrai que la religion musulmane est une religion de tolérance, de partage et d’entraide. Mais cela ne veut pas dire que le Sukëru kor est une obligation religieuse », clarifie-t-il. Ne voulant pas s’attarder sur ce vieux débat, le responsable religieux précise que « les femmes sénégalaises s’imposent des contraintes inutiles. Et l’islam est contre tout gaspillage surtout quand il s’agit du voyez-moi. Cette somme d’argent ou ces tissus devraient servir à aider des mendiants qui sont dans la rue. C’est ça la position de l’islam », conclut-il.