« C’est toujours le rush en pleine journée de ramadan »

En plein centre de Dakar, au marché Kermel, Ndeye Coumba Thioune tient une gargote. Si elle reconnaît la baisse de sa clientèle, elle l’estime qu’à 10%. « On a plus de clients musulmans que chrétiens et vous le voyez le local ne désemplit pas. Je me dis que le jeûne est une affaire personnelle. Je ne juge personne et je suis là pour gagner de l’argent » confie-t-elle à TIA, en riant.

Ndeye Ndiaye, restauratrice au quartier des HLM, ouvre, elle aussi, son établissement en pleine journée pendant le ramadan. Très plaisante avec les connaissances qui passent dans la rue, elle confirme avoir la même clientèle qu’avant le ramadan. « Je prépare la même quantité de nourriture dans la journée et la plupart de mes clients sont des musulmans. Déjà je suis dans une zone industrielle, donc il n y a que des ouvriers ici. Ces derniers me disent que leur travail ne rime pas avec le jeûne », explique-t-elle.

« On ne peut pas jeûner, c’est tout !!! »

Un haut fonctionnaire trouvé dans une gargote à Pikine, la banlieue dakaroise, dit avoir des raisons valables de ne pas jeûner. «Je préfère donner beaucoup d’argent, plutôt que jeûner beaucoup, je trouve que c’est plus utile à la société», explique-t-il.

Au fond de la gargote, sont installées deux tables à manger. L’endroit est mal éclairé. « Les clients préfèrent le lieu en ce temps de ramadan », nous dit à voix basse une serveuse. Après avoir pris place avec deux autres messieurs, nous nous sommes présentés comme journaliste et c’est le silence cathédral. Cinq minutes d’explication et d’assurance, ils ont accepté de nous parler sous anonymat.

« Je ne peux pas jeûner parce que mes parents ne me l’ont pas appris quand j’étais enfant. Là j’ai honte de le dire à ma femme. Du coup, je viens dans cette gargote pour le repas. Mais Dieu est grand », raconte un taximan.
Son collègue de table, maçon semble plus convaincant. « A la maison ils savent que je ne jeûne pas. Le travail de la maçonnerie est très difficile quand on jeûne. En toute honnêteté je ne peux pas allier les deux. Mais chaque jour, je donne 500 francs FCA à une personne nécessiteuse comme le veut la religion».

Des jeunes se restaurent en pleine journée pendant le Ramadan à Dakar.
Source: Senplus

Si les uns ne jeûnent pas parce à cause de leurs professions difficiles, d’autres invoquent des raisons idéologiques. C’est le cas des partisans du «Baye Fall », une idéologie issue de la confrérie religieuse mouride fondée par Serigne Touba. Un certain Mame Cheikh Ibra Fall avait en son temps été exempté du jeûne par son marabout Serigne Touba pour le restant de sa vie. Car lorsque Cheikh Ibra s’y adonnait « il forçait les animaux à jeûner ». Les disciples du marabout disent adhérer à la même logique.

« Beaucoup de personnes jeûnent parce qu’ils ne peuvent faire autrement »
Pour le sociologue Djiby Diakhaté, le regard de l’autre est aussi important concernant la pratique religieuse. Il estime que l’islam au Sénégal fonctionne plus comme une contrainte sociale au lieu d’être une réalité spirituelle. « Beaucoup de personnes jeûnent parce qu’il ne pourrait pas en être autrement dans un milieu où tout le monde fait le carême. C’est une sorte de suivisme». Le sociologue ajoute que la pratique religieuse est de plus ostentatoire. « Un individu peut sacrifier certains besoins vitaux au profit d’une bonne appréciation de la part du public. On veut se faire voir. Il faut avoir une longue barbe, il faut avoir un long chapelet, il faut avoir une natte à la main, c’est une façon de dire aux autres que je suis vraiment quelqu’un de pieux », observe Djiby Diakhaté.

Peu importe les raisons avancées, tous les non-jeûneurs rencontrés disent être de « bons musulmans pratiquants ». Allah reconnaitra les siens.