En 2011, le célèbre journaliste Nicholas Kristof écrivait dans les colonnes du New York Times : « La violence sexuelle est une crise de santé publique dans une grande partie du monde, et les femmes et les filles de 15 à 44 ans sont plus susceptibles d’être tuées par des hommes que par le paludisme, le cancer, la guerre ou les accidents de la circulation combinés, selon une étude de 2005. Une telle violence (…) est particulièrement répandue dans des pays comme la Sierra Leone, le Libéria ou le Congo qui ont subi une guerre civile. Le motif est qu’après l’arrivée de la paix, les hommes cessent de se tuer mais continuent de violer les femmes et les filles à des taux étonnants ».

En RDC, l’ONU estimait en 2013 que 200 000 femmes avaient été violées depuis 1998, à cause des conflits armés dans l’Est. Le docteur Denis Mukwege, surnommé « l’homme qui répare les femmes », est le pionnier de la lutte contre ces violences dans ce pays. Il vient de publier une tribune pour dénoncer l’indifférence de la communauté internationale face à ce fléau. Les nations unies ont voté une série de textes pour protéger les femmes, mais sur le terrain les résultats se font attendre. Alors qui doit les protéger ? « Les pays européens ont la possibilité, la capacité et le devoir d’unir leurs efforts pour faire respecter l’interdiction d’utiliser les violences sexuelles, par exemple au travers des sanctions par l’Union européenne », écrit Mukwege.

Mettre les gouvernements devant leurs responsabilités

Appeler l’Union européenne à faire respecter la dignité des femmes et filles en Afrique soulève des questions : pourquoi l’Union européenne et non l’Union africaine et les pays africains, alors que ce sont ces derniers qui sont les premiers concernés ? Le docteur Mukwege part probablement de l’idée que les pays africains n’ont pas les moyens nécessaires pour lutter contre ces violences, ce qui n’est pas totalement faux. Qu’est-ce que les gouvernements des pays comme la République Démocratique du Congo, la Centrafrique ou le Soudan du Sud peuvent faire pour empêcher que les groupes rebelles qu’ils ne contrôlent pas s’adonnent à ce genre de violences ? Pas grand-chose, dira-t-on.

Mais le problème est que les soldats gouvernementaux eux-mêmes s’adonnent à ces exactions aussi bien que les autres groupes en conflits. Et cette implication des agents des gouvernements dans la violation des femmes et des droits de l’homme en général fait que même après la guerre ces crimes restent impunis. Les anciens rebelles et agents du pouvoir s’accusent mutuellement, et finalement « les méchants pardonnent aux méchants » pendant les accords de Paix comme l’écrit l’ancienne présidente de l’Irlande Mary Robinson.

C’est donc aux gouvernements africains, qui sont les premiers responsables de la protection des droits humains, qu’il faut demander des comptes en premier lieu. Ils doivent donner l’exemple en punissant ceux de leurs agents qui s’adonnent à ces violences. C’est ainsi que ces gouvernements peuvent se créer une légitimité pour réprimer les crimes qui sont commis dans leurs pays. Ainsi, quand ils chercheront à punir les crimes commis par ceux qui les combattent, tout le monde saura qu’ils sont honnêtes et qu’ils ne sont pas seulement à la chasse de leurs opposants, puisqu’ils auront commencé à nettoyer dans leurs propres rangs.

L’Union européenne et d’autres organisations internationales doivent bien-sûr rappeler à nos dirigeants leur devoir de protéger les droits de leurs citoyens. Mais c’est d’abord aux peuples africains de mettre les gouvernements devant leurs responsabilités. Et la force avec laquelle les peuples africains demanderont des comptes à leurs dirigeants sera déterminante dans cette lutte pour la dignité des africaines et des africains.