27 ans après la libération de Nelson Mandela d’un bagne au long cours, l’Afrique du Sud panse toujours ses plaies. La période postapartheid n’en finit plus d’égrener ses saisons longues et sèches pour les populations noires qui ne savent plus si la lumière de l’espoir est devant ou derrière eux. Cette situation, on en a eu une vague idée récemment avec le racisme anti-africain des Noirs de ce pays à l’histoire féroce pour ces derniers. C’est dans cet interstice du mal-être que la chorégraphe Mamela Nyamza a souhaité s’engouffrer pour son spectacle qui a émerveillé cette édition de Theaterformen à Hanovre.

Tout commence dans ce numéro par un chant religieux. Qui s’allonge tel un chant de procession vers le cimetière. Dans les voix enregistrées en live, on sent le blues, le spleen d’un peuple meurtri, assommé par une conjoncture délétère. Mamela et l’autre protagoniste de ce duo pénètrent la scène en fredonnant ce morceau qu’elle doit connaître par cœur. Commence une sarabande triste et mesurée où le pas xhosa, qui fit jadis le tour des écrans du monde grâce à Mandela himself, se veut élégant et enchanteur. Après cette longue procession, les deux protagonistes entament, depuis un banc public, l’odyssée dans la réalité sud-africaine. Qui est loin d’être rose. Leur prestation exhale comme une recherche d’équilibre entre les nombreuses entités qui composent cette nation arc-en-ciel. Un impératif et une équation pour Mamela, et que les politiques successifs se doivent d’atteindre rapidement au risque de voir tout aller en vrille tant la tension et les attentes débordent déjà.

Le duo de chorégraphes en pleine représentation de De-Apart-Hate (Foto_JohnHog)

Le récit chorégraphique de Mamela est on ne peut plus clair. Il butine une histoire douloureuse qui a tenté d’ôter au Noir sud-africain toute humanité. Et pour ce faire, elle s’empare d’un outil de cette domination quasi-bestiale : la religion, ou si l’on veut la bible. Ce faisant, elle fait une critique sans concession du christianisme qui a le don de choquer. Cette forme religieuse qui s’est toujours appliquée à ne pas respecter dans son entièreté la parole biblique, à en contourner souvent le sens pour mieux mettre le sujet nègre à la botte du Blanc. Une violence sourde émane de cette mise en perspective du christianisme comme vecteur de domination et d’exploitation. On voit ainsi le chrétien supplicié, tourmenté, chosifié et réduit à psalmodier des paroles soit disant saintes mais qu’il a du mal à intégrer. Et c’est au moment où l’on en vient à se demander combien durera ce supplice capricieux et infernal que ce dernier décide de rompre le chaos ; de faire face à son destin ; de prendre celui-ci en main. L’artifice que choisit Mamela est alors des plus brutaux et choquants : se mettre la bible dans le con pour mieux la pressurer et l’abandonner plus loin, son jus de malfaisance en moins.

Un acte brut, osé et peut-être malsain pour quelque puriste mais qui a le don de choquer et de donner une position claire sur le propos chorégraphique d’une artiste qui en a sous la semelle. Il est à déplorer au bout du compte que la régie lumière n’ait pas épousé ledit propos. Elle aurait gagné à exercer des focales moins lumineuses par moments et de restreindre la scène qui a souvent paru grande pour le spectateur. Cela aurait pourtant permis de resserrer la narration, favoriser une plus intense montée en climax et catapulté le message dans le cœur et l’esprit du spectateur. Une pièce chorégraphique que les chrétiens auront du mal à avaler, mais qui renseigne sur une situation africaine qu’il est urgent de revisiter tant elle recèle des agrégats d’un prochain éclatement comme l’actualité politique et économique le laisse entrevoir.

De-Apart-Hate de Mamela Nyamza ; avec Mamela Nyamza, Aphiwe Livi ; lumière de Oyama Mbopa ; costumes de Shiba Sopotela ; 65 mn.