Lorsqu’elle décide d’aller à la recherche des traces de son père, Nora Chipaumire est loin de s’imaginer que ce sera un voyage qui va la révéler à elle-même. Une odyssée qui va déboucher sur un questionnement grave. Non pas pour savoir qui elle est vraiment, mais ce que le nègre aujourd’hui est, sa condition humaine dans ce monde de brutes où l’individualisme caractéristique de la globalisation a gardé captif toute personne à la peau noire. En décidant de repartir au Zimbabwe dans le village qui l’a vu naître et grandir jusqu’à trois ans avant le déchirement consécutif à la séparation de ses parents, Nora ne savait pas qu’elle ouvrirait une boîte de pandore sur la condition nègre.

Elle nous est revenue avec une chorégraphie aux relents de revanche. Un spectacle de 75 minutes qui, depuis sa première, il y a un peu plus d’un an, bouleverse et choque. Non par la thématique qui peut sembler ordinaire, mais par l’acharnement qui transpire d’une représentation musclée, dense, effroyable et qui renseigne sur le degré de compromission dans lequel se complaît aujourd’hui le nègre. Un nègre bien différent de celui que le penseur camerounais Achille Mbembe a récemment décrit dans son essai «Critique de la raison nègre» comme épithète de tous les damnés de la terre, peu en important la couleur.

Nora Chipaumire (Ph. Elise Fitte Duva)

Chipaumire a, elle, choisi de mettre en question cet homme noir, objet depuis au moins le 14è siècle de tant de souffrances et de chosification ; depuis la traite négrière de quatre siècles jusqu’à la mondialisation actuelle en passant par la colonisation et l’acte fondateur de Berlin en 1884. Une traversée qui aura par moments donné l’occasion à ce dominé perpétuel de reprendre la main, comme avec le concept de la négritude, sans que pour autant il recouvre toute la considération qu’il mérite de la part des autres peuples de la terre.

Le 11 juin dernier à la Schauspielhaus d’Hanovre, en marge du festival Theaterformen, le public a été transi par un récit chorégraphie qui a décidé de placer le chaos en son cœur. Il n’était point ici de faire de cadeau au corps. Le décor, constitué d’un ring où deux personnages s’efforcent de se mouvoir malgré les rubans qui leur ceint le corps tels des laisses de chien, a délivré, sous un fond sonore et bruyant, un récit empreint de violence. Où l’on a vu le nègre épouser plus d’une fois la figure du dominé, de la marionnette de service, au service justement des intérêts des autres. Où il était question de célébrer la musculature, la bestialité et le côté jouissif d’un être à qui l’on récuse toute place à la table de l’humanité.

Ces deux principaux protagonistes, assistés d’un troisième plus mobile, ont rendu une copie des plus sombres. Où la chorégraphie et le jeu d’acteur se sont entrelacés pour un rendu à la lisière du supplice. Signe que la question de la condition nègre était d’une actualité sidérante aux yeux de la chorégraphe. Qui avouera, après coup, qu’il ne s’agit point d’une quelconque quête d’identité tant l’Africain a toujours su qui il était, mais plutôt, nous a-t-il semblé, une interpellation à sortir d’une zone de confort.

Nora Chipaumire (Ph. Parfait Tabapsi)

Une chorégraphie qui interpelle le nègre

Le spectateur aura donc ainsi été bousculé dans ses certitudes, trituré et sommé de prendre conscience d’une question importante du monde contemporain. C’est ce qu’a exhalé ce chaos scénique dans une configuration explosive et volcanique où l’entrelacement des personnages sonnait comme une soif de libération d’une cocotte chauffée à blanc depuis des siècles par des avanies successives, le refus d’humanité et l’excès de puissance des nouveaux maîtres du monde en étant les plus représentatives.

Au bout de cette nuit hanovrienne, le spectateur pouvait ressentir un étourdissement lié à une prestation énergique sur une thématique actuelle. C’est peut-être là qu’il faut aller chercher les encouragements, à la tombée des rideaux, d’un public essentiellement blanc, percuté par un récit où la tonitruance le disputait à l’interpellation.  Puissent les publics du continent africain et du monde noir avoir l’occasion de voir ce spectacle eux-mêmes. Ils y trouveront sans doute les ressources pour mieux s’affirmer, ou à tout le moins la force de l’endurance qu’aura charrié le long des siècles leurs histoires tâchées du sang de l’esclavage, de l’exploitation, de la duperie et de la roublardise. Un peuple qui pourrait faire sienne cette pensée de Christiane Taubira, l’une des leurs, qui a écrit récemment dans son essai «Nous habitons la Terre» (Éditions Philippe Rey, 2017). que : «… nul ne peut, plus que qui d’autre, faire le monde à son idée ou à son image, et nous l’imposer. Nous habitons la Terre» !

Portrait of Myself as my Father de Nora Chipaumire ; avec Nora Chaupaumire, Pape Ibrahima Ndiaye et Shamar Watt ; chorégraphie, 75 mn