Comment avez-vous vécu votre première expérience au Cameroun et en terre africaine ?

Après quelques heures, c’était déjà l’enchantement et la douleur. D’abord l’enchantement. Mon Dieu ! Combien de similarités dans la façon d’avoir vos vies, de vous présenter, vos couleurs, vos rythmes et les  danses ! Ça été un enchantement parce que je ne pensais pas que nous avons gardé de façon aussi juste l’héritage commun de nos ancêtres. La douleur est née de ce spectacle de danse auquel j’ai assisté. Un spectacle qui montre la traite négrière et le traitement de l’esclave vendu par ses frères, l’esclave qui a dû passer par ces bateaux négriers pour arriver en Amérique.

« lier l’Haïtien au Camerounais et à l’Africain, pour dire sans aucun doute que nous sommes sortis du même site d’esclavage, avec des ancêtres communs. Nous avons été en captivité dans ces sites que nous voulons conserver et faire la liaison »

Haïti conduit un projet de mémoire de l’esclavage. Quelle est la connexion avec l’Afrique ?

Le projet Anneaux de la mémoire est passé à Haïti avant d’arriver en Afrique. Il nous reste des traditions communes, surtout la religion vodou. Tout ce qui nous est resté en Afrique, nous voulons le reprendre et l’élargir. Arriver au Cameroun, entendre des rythmes et des danses qui sont les mêmes, ça me fait un choc. Pouvoir lier l’Haïtien au Camerounais et à l’Africain, pour dire sans aucun doute que nous sommes sortis du même site d’esclavage, avec des ancêtres communs. Nous avons été en captivité dans ces sites que nous voulons conserver et faire la liaison. C’est aussi amener l’Haïtien à retourner aux sources pour compléter l’histoire. Nous avons sculpté cette histoire et nous voulons nous la réapproprier.

Notre déni est venu du fait que nous avons été vendus par nos frères. Nous le disons en langue créole dans cette phrase : « depuis la Guinée, le Nègre haie le Nègre. »

Pendant longtemps, l’Haïti a nié l’esclavage et son horreur. C’était nier nos ancêtres qui sont en Afrique. On a systématiquement voulu, avec le préjugé de la couleur, avec la classification des différentes couleurs, du blanc au noir, on nous a divisés en 260 catégories de gens avec des noms pour diviser cette société et empêcher celle-ci d’être unie. Il faut cette liaison et la reconnaissance d’avoir été mis en esclavage pendant tous ces siècles d’horreurs. Notre déni est venu du fait que nous avons été vendus par nos frères. Nous le disons en langue créole dans cette phrase : « depuis la Guinée, le Nègre haie le Nègre. » Pourtant c’est ce qui nous  reste de l’Afrique. Nous voulons revenir aux sources pour dire que ce n’est pas juste car, cette histoire été beaucoup plus complexe.

« Nous avons nié tout ce qui s’est passé avant. Nous avons commencé à exister le jour où nous nous sommes dits libres, et ceci est un trou de mémoire extrêmement important qu’il faut remplir »

Parler nous de cette expérience de combat qui a été de pouvoir refaire la mémoire de l’esclavage à Haïti

A Haïti, nous disons que nous avons été mis en captivité et avons été réduits en esclavage par les Espagnols et les Français. C’est le statut d’esclave que nous nions, or nous avons été esclavage pendant des siècles. Pourtant nous devons reconnaître que cet esclave que nous étions devenus a eu toujours cette vérité combative de ne pas accepter son état. Nous avons toujours refusé le statut d’esclave, et nous l’avons toujours combattu à travers les incessantes révoltes jusqu’à l’indépendance en 1884. Mais, contrairement aux autres îles des Caraïbes, nous avons systématiquement détruit les symboles de l’esclavage. Maintenant, nous voulons faire un retour en arrière et nous rappeler de cette période, de ce siècle extrêmement douloureux qui a été le plus difficile dans l’histoire des Amériques.

Vouloir réhabiliter un site particulier où on a des vestiges des cellules d’esclaves est quelque chose d’inhabituelle pour nous, parce que pour l’Haïtien d’aujourd’hui, nous avons commencé à vivre le jour de notre première révolte. Nous avons nié tout ce qui s’est passé avant. Nous avons commencé à exister le jour où nous nous sommes dits libres, et ceci est un trou de mémoire extrêmement important qu’il faut remplir. A travers le projet des anneaux de la mémoire, nous avons la chance de le faire à travers la réhabilitation des ruines qui ont été fraîchement découvertes. Il y a par exemple l’existence de toute une route en haut d’une chaîne de montagnes qui est une route de café et de l’esclavage. Toute cette zone a été classée comme parc national et historique. Nous comptons également faire une classification transnationale avec Cuba. Les colons et leurs esclaves qui ont laissé Haïti, sont allés reproduire à Cuba et ont continué les mêmes habitations caféières qui sont classées patrimoine de l’humanité à Cuba et pas encore à Haïti.

« Nous avons toujours cette velléité de rester le flambeau de la liberté à travers le monde. En tant que flambeau dans les Amériques, Haïti est le fils de la mère Afrique »

En quoi est-ce que l’expérience haïtienne peut-elle inspirer l’Afrique dans son projet mémoriel vis-à-vis de l’esclavage ?

D’abord, nous avons besoin de l’Afrique pour finir la boucle de la mémoire de l’esclavage, pour la rendre complète pour notre avenir à nous. Je crois que l’Afrique aussi a besoin de regarder Haïti dans son beau jour, parce que nous, Haïtiens, nous nous sommes libérés de l’esclavage depuis 1884. Pendant plus d’un demi-siècle, nous avons été rejetés par les Amériques, comme le mauvais exemple à ne pas suivre. Nous avons subi ce rejet, avons gardé la tête droite, nous avons jusqu’aujourd’hui la velléité de toujours nous rassembler dès qu’il y a danger pour la communauté, nous avons toujours cette velléité de rester le flambeau de la liberté à travers le monde. En tant que flambeau dans les Amériques, Haïti est le fils de la mère Afrique.

« Nous sommes un peuple de combattants, et nous nous battons pour sortir de ce miasme de catastrophes. Nous refusons de dire que c’est une fatalité. Nous sommes simplement en train de dire que nous sommes une démocratie en gestation »

Mais est-ce qu’il y a une fatalité avec Haïti, territoire considéré comme symbole de la libération nègre mais qui renvoie aujourd’hui à la pauvreté et aux catastrophes ?

Non je ne veux pas penser à une histoire de fatalité. Nous sommes peut-être le pays le plus riche culturellement parlant. Mais cette richesse a son coût, parce qu’il ne faut pas oublier qu’Haïti a arraché son indépendance en 1884. Sa population a été constituée de dizaines de groupes venus d’Afrique. A 75%, cette population était née en Afrique. Mais elle ne s’entendait pas toujours et devait apprendre à vivre ensemble. Les nations autour de nous devaient nous donner le temps de vivre ensemble. Pendant un siècle, nous avons dû payer le droit d’être reconnu. C’était un siècle pour nous appauvrir complètement. Ce siècle est l’une des causes de notre pauvreté aujourd’hui. Nous sommes un pays très touché par des catastrophes naturelles (tremblements de terre, cyclones multiples, etc.) ça ne nous aide pas. Nous ne voulons pas mettre sur d’autres la responsabilité de notre pauvreté, nous travaillons à restaurer une certaine richesse. Mais nous ne nous faisons pas d’illusions ; ce n’est pas un travail instantané. Le fait qu’en Amérique, on veut voir une Haïti démocratique alors que ce n’est pas ce genre de système qui est entré dans notre mémoire collective, nous apprenons à surmonter d’autres difficultés auxquelles peut-être nous n’étions pas prêts. Nous sommes un peuple de combattants, et nous nous battons pour sortir de ce miasme de catastrophes. Nous refusons de dire que c’est une fatalité. Nous sommes simplement en train de dire que nous sommes une démocratie en gestation, et que l’accouchement est difficile.