A leurs sueurs, hommes, femmes, petits et grands  font des déchets ferreux leurs sources de revenus, une occupation qui s’est perpétuée de génération en génération. On ne les connaît pas sans être passé au moins une fois dans le quartier ou sans avoir entendu parler d’eux.  Ne possédant  pas un quelconque Master en entreprenariat ou en management de projet, ces familles sont pourtant devenues des références en matière de travail du fer à la main ; ils sont les entrepreneurs oubliés du canal d’Andriantany.

 Un apprentissage par observation

Avec un bout de chemin de fer de 45 cm utilisé comme enclume, dès 7 heures du matin, on entend  de loin le bruit rythmé des coups de marteau pour affiner un fragment de tôle ou de barrique d’huile ; un pré requis avant le traçage et le découpage. Ensuite, pas plus de 10 minutes pour raccorder entre eux  les différents morceaux d’un réchaud à charbon; moment où l’on peut observer une parfaite maîtrise de ce qu’ils font.

Un des entrepreneurs du Canal d’Andriantany (Ph. Fabienne Raf)

Il ne s’agit pas d’un don, leur habilité à travailler le fer vient de l’immense performance cérébrale qu’est l’apprentissage par observation. Rakotoniaina Tolotra,  28 ans a quitté l’école quand il n’était encore qu’au niveau CM1 pour travailler et aider ses parents le long du canal d’Andriantany. Il y a 16 ans de cela. « J’ai commencé à travailler depuis que j’ai pris conscience que la vie est dure et qu’il faut gagner de l’argent. Je n’ai pas appris personnellement à comment faire quoi que ce soit, il suffit juste de regarder comment nos parents font et se lancer après », confie-t-il.

Des cousins, cousines, germains ou éloignés, des dizaines de familles totalisant  près de 200 personnes forment la communauté des entrepreneurs oubliés du canal d’Andriantany. Leur spécialité réside dans la fabrication des réchauds à charbon, des échappements de voiture, des «  sahafa » pour trier le riz, des barbecues et fours à charbon  mais aussi, les commandes sont les bienvenues si un client a des demandes particulières telles que des cheminées ou l’installation des gouttières pour les maisons nouvellement bâties. Chaque famille peut faire une recette journalière d’environ de 10 000 à 15 000 Ariary (1€ = 3 500 Ar). Parfois, il arrive aussi de rentrer bredouille.  Les plus beaux jours sont  au rendez-vous quand viennent les commandes par centaine des revendeurs venant des autres régions de Madagascar : 300,  500 voire 1200 de réchauds à charbon à terminer en deux ou trois jours. Bien que chaque famille vende ses propres produits dans son coin, les commandes en masse appellent à une solidarité familiale. Ces opportunités sont l’occasion idéale pour faire dégager assez de bénéfices et en épargner pour les mauvais jours.

Le gouvernement peut il nous accorder une place au sein d’un marché ?

Quelques œuvres des entrepreneurs du canal d’Andriantany (Ph. Fabienne Raf)

Le gouvernement peut-il nous accorder une place au sein d’un marché ? Cette question a été posée par Isabelle, 35 ans, mère de cinq enfants qui souhaite savoir quelles seraient les contributions de l’Etat envers les entrepreneurs comme eux, avant qu’ils n’envisagent formaliser leur activité et contribuer à leur tour aux charges de l’Etat en payant des impôts. Pour l’heure, ces entrepreneurs du canal d’Andriantany ne demandent qu’une chose, un appui financier de la part du gouvernement et une promotion au niveau national de leurs produits. Pour Isabelle, les bénéfices journaliers sont si insuffisants pour subvenir aux dépenses familiales qu’il est impensable d’envisager de payer des taxes dans ces conditions.

« Nous aimerions bien exporter nos produits et les vendre à un prix plus élevé, nous savons travailler tout type de fer mais ils (ndlr l’Etat) ne nous ont même pas de place fixe où vendre et y implanter une identité commerciale, notre quartier est très sale et les « vazaha » (étrangers) ne viennent pas ici par peur d’être pouillés par les pickpockets. Personne ne se soucie de nous », grogne-t-elle.

Attachés sur les deux côtés d’une barre en bois, les produits sont ensuite transportés sur l’épaule pour la vente ambulante, c’est pratiquement le seul moyen qui reste à ces travailleurs de fer pour ventiler leurs produits et augmenter leurs recettes. Mais au prix d’un épuisement causé par les kilomètres parcourus. Une tâche généralement réservée aux hommes plus âgés, aux grands-pères qui ont encore su maintenir la forme et qui doivent la ville le temps d’une demi-journée minimum.

Sous la pression de la pauvreté à Madagascar, l’esprit entrepreneurial ou de la débrouille se développe automatiquement chez les couches démunies. Comme il est bien souvent le cas de grands entrepreneurs internationaux qui ont commencé petit avant d’obtenir de grands résultats, il n’est pas impossible d’espérer que les entrepreneurs d’Andriantany puissent un jour réaliser leur rêve d’opérer à l’international, d’autant plus qu’ils sont prêts à entrer dans la grande famille des professionnels malgaches à condition que l’Etat  leur facilite l’accès à un marché plus grand même s’ils doivent, pour cela, payer  près de 300 000 Ariary représentant l’ensemble des frais administratifs requis pour son entreprise à Madagascar.