En 2015, le magazine Forbes citait les Kiff No Beat dans le top 30 des moins de 30 ans les plus prometteurs en Afrique francophone. Deux ans plus tard ils sont invités sur la scène du show international COKE STUDIO. C’est dans ce cadre que nous les avons rencontrés.

Un succès mérité

Nous sommes en 2009 quand Black K, Joochar, Didi B, Elown, et Eljay, décident de se constituer en un groupe qu’ils appelleront Kiff No Beat. Le message est clair : Ils veulent imposer leur musique. Très productifs, ils sortent de 2010 à 2016, trois albums et une mixtape. Le travail paie puisque leur célébrité dépasse les frontières ivoiriennes. Plusieurs concerts dans la sous-région, de multiples sollicitations pour des featurings, un attrait auprès des grandes marques, des nominations et des récompenses à l’international, l’aura des cinq loups – comme ils se font appelés – se propage. Sur Internet, le succès est notable : Plus d’un million d’abonnés sur les réseaux sociaux et plus de 20 millions de vues sur leur chaîne Youtube.

En noir et au premier plan, Elown du groupe Kiff No Beat (Ph. Coke Studio )

Mars 2017, ils rejoignent le label Universal Music Africa et sortent dans la foulée deux singles. Les loups avouent n’avoir pas rêvé une telle carrière.

« On ne s’y attendait pas. A la base, on s’amusait parce qu’on aimait. Mais au fil du temps, on a réalisé ce qui se passait et on a compris qu’il fallait se fixer des objectifs pour aller plus loin, parce que nous en sommes capables », Black K, membre du groupe.

Ils sont invités sur les grandes scènes internationales. L’Olympia à Paris, le FEMUA à Abidjan, et maintenant COKE STUDIO à Nairobi.

« Nous les avons invités à COKE STUDIO, déjà parce que la Côte d’Ivoire prend part au show depuis 2016, mais plus particulièrement parce que les Kiff No Beat ont réussi à marquer l’industrie du rap en Afrique », Anyiko Owoko, Responsable des relations publiques

COKE STUDIO est l’une des plus grandes émissions musicales d’Afrique. Elle regroupe des artistes venus des quatre coins du continent avec l’ambitieux projet de faire tomber les stéréotypes et encourager les artistes africains à travailler ensemble.

Participer à ce show est la réalisation d’un rêve pour le groupe qui le mérite. Leur musique éclectique et efficace donne toute la légitimité à leur présence aux côtés des meilleurs artistes du continent africain.

La complémentarité dans la diversité

Mais cinq personnes pour un seul groupe, ça semble faire beaucoup. La cohabitation des individus, des personnalités et des créativités auraient pu donner lieu à des difficultés de management. Mais ces inquiétudes, parfois exprimées par les observateurs, rencontrent une réponse rassurante.

« Le nombre de membres est un avantage depuis le début. Quand nous commencions, chacun contribuait avec ses maigres moyens, et finalement l’addition de ces petites sommes nous a aidés à tourner et faire des enregistrements. On est comme une famille nombreuse et solidaire, et c’est notre force », Black K

Petite anecdote. Pour leur premier album « Cadeau de Noël », ils remettent toutes leurs économies à  Shado Chris. L’arrangeur et chanteur a complètement cerné leur univers et la collaboration est un franc succès. Pour les rappeurs, Shado Chris est le sixième membre du groupe.

Au micro Didi B du Kiff No Beat (Ph. Coke Studio)

De plus le nombre important des membres enrichit la musique du groupe, puisqu’ils savent se compléter en additionnant leurs différents feelings. Joochar fait du ragga danchall, Eljay est le chanteur RnB du groupe, Black K a un flow nonchalant et entraînant, Elown est vif et énergique, et Didi B se la joue gangsta et a le swag.

« C’est un groupe d’amis et de cousins. Nous nous connaissons depuis l’enfance. Il est donc facile de nous écouter. De plus nous respectons la force de chacun d’entre nous », Didi B

L’allure et la mentalité du groupe ne sont certainement pas étrangères à sa popularité. Les rappeurs sont de purs produits de leur époque. Le look et le langage en témoignent : Jean destroy, pull xxl, blazer de rockstar, baskets dernier cri, lunettes de soleil atypique… ils en jouent avec humour dans un langage typiquement ivoirien.

Mais Kiff No beat a réussi à rassembler du monde avec des atouts autres que leur simple apparence.

Une musique pour toutes les sensibilités

Super inspiré, le quintette peut proposer du rap fun, hardcore, ou conscient.

Le rap fun

C’est ainsi que l’on pourrait qualifier certains titres des Kiff No Beat. Ils appellent à célébrer la vie, à s’amuser, ils rigolent de scènes du quotidien, ils font dans l’ego trip. Ce sont des compositions sans prises de tête, pour certaines improvisées, qui se transforment en hits.

« Pendant que je prends le déjeuner, je me regarde dans ma télé. » Eljay dans « La vie de Lougah »

Au micro Eljay du Groupe kiff No Beat (Ph. Coke Studio)

Le titre le plus récent est « Maman j’ai fait quoi », une évocation aux corrections infligées par les mamans africaines. Les titres « Ca gâte cœur», « La vie de Lougah » ou « Amusement » s’inscrivent dans le même esprit.

Le rap hardcore

Autant adulé que décrié, ce rap a le mérite de susciter le buzz autour des rappeurs. Il faut dire qu’ils savent faire parler d’eux et créer les tendances. Si on pourrait définir leur musique d’Afro trap, ils la définissent autrement et plus spécifiquement.

« Notre Rap est un cocktail. C’est un mélange de Ragga, de RnB, de dancehall, de jargon ivoirien. C’est le rap de la jeunesse. Toutes les classes s’y retrouvent. »

C’est certainement le résultat de cinq inspirations différentes. Savante fusion du Dirty rap et du Coupé décalé, le groupe parle de « Dirty décalé ». Et leurs compositions sont très représentatives de ce mélange inédit.

Ce rap est certainement lié à la définition que les rappeurs se font d’eux même. Ce sont des nouchis, des gars du ghetto qui ont connu la galère, et qui se moquent des manières.

Noms d’oiseaux, sexe libéré, et autres décadences meublent des titres tels que « Bébé laisse toi aller », «Approcher regarder » ou « Kpêtou ».

Rap conscient

A priori insouciants, les rappeurs peuvent pourtant s’intéresser à des sujets profonds sur des mélodies apaisées. Pour certains titres, le message est plus subtil. C’est le cas de « Gor la montagne ».  Ils y affirment leur soutien aux travailleurs de la rue qui se battent au quotidien pour survivre.

« Tout le monde peut pas bara dans bureau donc on est devenu chauffeur de gbaka, chauffeur de warren, barrasseur au djassa. On peut pas voler, ni mendier tu vois ça. »* Elown dans « Gor la montagne »

Il célèbre aussi leur pays la Côte d’Ivoire avec la chanteuse Dobet Gnahoré, exprime leur amour dans des titres comme « Anita » ou « Pause » en featuring avec Dadju.

Les Kiff No Beat sont les porte-paroles d’une génération dite sacrifiée et pourtant bien déterminée. Ils disent ce que personne n’ose dire, dans un langage que personne n’ose employer en public, et ça fonctionne parce que c’est vrai au final.

Ce n’est pas le fait du hasard si chacune de leurs sorties est attendue. Leur discographie illustre une évolution constante dans la musique et dans l’image. Chacun des membres affiche un charisme qui renforce l’influence du groupe.

Ils ne se reposent pas pour autant sur leurs lauriers. La nouvelle collaboration avec Universal Music est pour eux un véritable tremplin qui leur permet de réaliser leurs projets musicaux dans de meilleures conditions. Un nouvel album sortira d’ailleurs avant le mois de septembre. Il sera ponctué par différents featurings de haut calibre. En attendant, les cinq loups veulent représenter au mieux leur pays au Kenya où ils travaillent avec les meilleurs artistes africains du moment pour un passage mémorable sur la scène de COKE STUDIO.

Fin août le groupe sera face à son public, à Abidjan, lors d’un concert qui promet, certainement, d’être enflammé.

* Tout le monde ne peut pas travailler dans un bureau. Donc on est devenu chauffeur de taxi et de minicars, débrouillards dans les marchés. On ne peut pas voler, ni mendier, tu vois ça.