Pouvez-vous nous présenter le « Lacciri e hako » ?
Le « Lacciri e hako » est un repas sénégalais d’origine. Il est consommé par beaucoup de groupes socio-ethniques de notre pays, mais principalement par les Poulars. C’est un groupe qui se retrouve principalement le long de la vallée du fleuve Sénégal, mais qu’on retrouve presque partout en Afrique. Le « Lacciri » est une farine fait à base de mil, sorgho, et parfois du maïs. Mais ce qui est important ici c’est le « hako », c’est-à-dire la sauce qui accompagne le « lacciri », et qui est faite naturellement à base de feuilles de niébé. Mais actuellement, du fait de certaines contraintes, il peut arriver que cette sauce soit faite à base d’autres feuilles comme les choux. C’est donc une sauce de feuilles que l’on assaisonne avec de la poudre d’arachide, du poisson séché ou frais, des condiments traditionnels…
 
Ce « Lacciri », il est en boule ?
Non, plutôt en poudre. C’est une farine cuite à la vapeur.
Un plat de Lacciri e hako
Un plat de Lacciri e hako
 
Venons-en aux fonctions du « lacciri e hako » !
Il en a plusieurs. Au-delà de ce qu’il est consommé avec sa sauce, c’est souvent un produit que le Poular emporte dans son voyage, car après cuisson, la farine est séchée au soleil. En poular, il y a une formule qui dit que le lacciri c’est ce qu’on a avec soi et qui permet que l’on ne soit pas vulnérable une fois arrivé dans une zone inconnue. Une fois en terre inconnue et en cas de faim, on peut sortir son lacciri, y incorporer un peu d’eau et manger.
 
Quelles sont les autres fonctions ?
Dans le processus de migration de la société poular (il faut savoir qu’au Sénégal le Poular est groupe migrant, nomade), ils ont délaissé la vallée pour les grands centres urbains, et ce «lacciri» est le marqueur qui permet d’identifier l’attachement du Poular à son territoire d’origine. Il permet donc de conserver et de véhiculer l’identité poular. Et cela à travers tous les codes et pratiques qui en entourent la préparation, la cuisson et la consommation au Sénégal.
 
Parlons un peu du service du «lacciri e hako » !
Dans la société poular traditionnelle, le dîner était le moment où l’on recevait ses hôtes et discutait avec eux. Un ensemble de codes entourent cette réception. Ils avaient toujours, en tant qu’éleveurs, du lait frais. Et l’un des codes qu’ils utilisaient pour dire à l’hôte du soir qu’il était l’heure de se séparer, c’est qu’après avoir servi le «lacciri e hako», on attendait un moment de la nuit pour vous servir un bol de lait frais. A ce moment-là, l’hôte signifiait à son invité qu’il commençait à faire tard. Mais s’il lui demandait dans la foulée d’attendre le thé, cela voulait dire que l’invité pouvait continuer à échanger avec lui. Ce code a hélas perdu de sa valeur au fil du temps, surtout chez les jeunes qui ne respectent plus ce code d’antan et servent en même temps que le repas le lait frais.
Preparation du Lacciri e hako
Preparation du Lacciri e hako
 
Quel est justement la nouvelle vie de ce plat dans les zones urbaines ?
Certains codes sont perdus. Mais il reste que la fonction d’identification est restée. C’est toujours aujourd’hui encore une manière de dire «je suis et je reste poular ; je ne suis pas acculturé». Il y a un processus dans la préparation de ce plat qui permet de mélanger la poudre avant cuisson que toutes les femmes ne peuvent pas réussir. Dans la société traditionnelle, toute femme en âge de se marier devait le réussir, ce processus. Si cette signification a un peu perdu de son sens, il reste que, et de manière générale, certaines femmes en milieu urbain ne peuvent pas réussir cette préparation. Mais quand elles reçoivent des Poulars à qui elles doivent signifier leur appartenance, elles font appel à d’autres femmes. Ainsi leurs hôtes ne sauront pas qu’elles ne savent pas le préparer. Même les hommes qui ont épousé des femmes d’autres groupes les obligent à apprendre à préparer ce plat.
 
Existe-t-il des vertus thérapeutiques liées à ce plat ?
Il est risqué de généraliser. En ce qui me concerne, quand je suis à Dakar, je ne mange que ce plat-là le soir. Et l’une des vertus qui me semblent liées à ce plat est qu’en le mangeant, on est sûr de ne pas avoir des problèmes de constipation ! N’étant pas un spécialiste de la médecine, je peux supposer que ce plat a néanmoins des vertus thérapeutiques.
 
A vous entendre, le «lacciri e hako» a de beaux jours devant lui !
Quoiqu’on dise, il reste le marqueur social par excellence de l’identité poular actuellement ; plus que la langue même. D’autres plats de même rang ont disparu du fait de la difficulté de leur préparation. Sans compter qu’en milieu urbain, il était difficile de réunir les ingrédients nécessaires. Mais le «lacciri e hako» est possible quel que soit l’environnement où l’on se trouve. En Afrique centrale par exemple, il y a un plat qui en est très proche en termes de préparation : le «sakka sakka»