Sa majesté Bruno Mvondo, on vous a croisé à un atelier de plaidoyer autour de l’alimentation patrimoniale des Africains. Pouvez-vous vous présenter davantage à nos lecteurs ?

Je suis chef traditionnel d’un village à quelques encablures d’Ebolowa au sud du Cameroun. Je suis le secrétaire permanent du conseil régional des chefs traditionnels du Sud Cameroun, membre du bureau national du conseil des chefs traditionnels du Cameroun, membre du bureau du Conseil panafricain des autorités coutumières et royales d’Afrique en tant que conseiller. Je suis enfin le coordonnateur Afrique du Réseau des chefs traditionnels et rois d’Afrique pour la gestion durable de la biodiversité et des écosystèmes des forêts. L’un des axes de ce réseau panafricain c’est la défense des communautés par rapport à la biodiversité et surtout la valorisation des savoirs traditionnels associés aux ressources locales.

L’homme est ce qu’il mange comme vous le savez. Pour nous, l’homme c’est d’abord le ventre, c’est-à-dire que c’est ce que tu manges qui fait de toi ce que tu es, ce que tu seras et comment tu agiras !

 Vous êtes donc au centre de cette problématique de l’alimentation patrimoniale des Africains ! Quel est l’axe de la communication que vous êtes venu délivrer à cette rencontre intellectuelle ?

Permettez que je remercie d’abord tous ceux qui m’ont permis de prendre part à cet atelier qui, en réalité, nous permet d’entrer dans la préservation d’un élément de ce patrimoine qui nous est cher. Et cet élément c’est l’alimentation patrimoniale à travers laquelle se dégagent toutes nos cultures, notamment nos arts culinaires et nos ingénieries dédiées. L’homme est ce qu’il mange comme vous le savez. Pour nous, l’homme c’est d’abord le ventre, c’est-à-dire que c’est ce que tu manges qui fait de toi ce que tu es, ce que tu seras et comment tu agiras ! Dans l’alimentation patrimoniale, il y a les outils que l’on utilise pour préparer les repas. Et ces outils, de notre point de vue, doivent faire l’objet d’une technologie authentique, sans concurrence. Il y a ensuite le produit que nous utilisons qui est naturel. Si on valorise l’alimentation patrimoniale, immédiatement on luttera contre les changements climatiques, contre la déforestation de manière incidente. Il y a enfin autour de l’alimentation patrimoniale un ensemble de commodités. Lors d’un repas au village, il est aisé de constater le rôle de chacun dans la société autour de la table. Il y a un lieu où l’on prend le repas ; les hommes et les femmes ne mangent pas ensemble ; il y a ceux qui apprêtent la table, ceux qui la débarrassent ; la manière de s’asseoir ; la disposition des couverts ; le coup d’envoi du repas… Dans la consommation, il y a des interdits de table.

Bruno Mvondo à droite à côté du Pr Charles Binam, le Secrétaire exécutif du CERDOTOLA, et d’un autre chef traditionnel. @ CERDOTOLA

 L’art de manger, l’art d’être, l’art de vivre !

Voilà. Parler de l’alimentation patrimoniale c’est donc revisiter ces sentiers que nous avons perdu hier. C’est pour nous à la fois un honneur et un privilège d’en parler, une manière de rendre hommage à nos ancêtres pour leur génie et leur ingéniosité. Notre intervention avait pour objet de rappeler toute la symbolique autour du repas traditionnel à partir de laquelle nous pouvons créer une plus-value ainsi que des emplois dans la mesure où c’est à nous qu’il revient de fixer les normes au rendez-vous du donner et du recevoir.

 Vous êtes à coup sûr dans une sorte de plaidoyer pour un retour à cet art de manger ancien, à cette symbolique qui s’est effritée au fil du temps et qui participe de l’art de vivre en Afrique. N’est-il pas tard pour ce plaidoyer-là ?

 Mieux vaut tard que jamais, disait le poète ! Le plus important c’est de prendre conscience. Les grands mouvements du monde ont commencé par une prise de conscience. Mais en plus de prendre conscience, il faut prendre l’engagement d’améliorer ce qui existe. Cet engagement ne doit point être brutal, mais diplomatique, parce qu’aujourd’hui le monde est devenu un village et on ne peut plus continuer de s’isoler dans son coin. Il est question de voir dans notre cheminement avec les autres ce qu’il y a à laisser et ce qu’il y a à intégrer, procéder aux adaptations nécessaires en fonction des circonstances, des besoins nouveaux. C’est cela notre mission. C’est le lieu pour nous donc d’applaudir des deux mains ceux qui ont fécondé cette idée d’atelier et ont pensé à nous y associer. Pour notre part, nous nous engageons, au même titre que d’autres, pour implémenter les recommandations qui sortiront des présentes assises.

Quelles autres perspectives avez-vous vous en tant que gardien de la tradition au sortir de cet atelier ? Que comptez-vous faire dès demain s’agissant de cette question de l’alimentation patrimoniale ?

 Il s’agira pour nous, dans un premier temps, de restituer ce que je ramène d’ici au niveau de mes pairs et voir leurs réactions. Après quoi nous allons établir un plan d’action en vue de programmer une implémentation dans nos pays respectifs. Le fait d’avoir été impliqué nous donne des responsabilités auprès de nos populations. Je vois d’ici certains problèmes comme la mobilisation des ressources mais je pense aussi que quand l’idée est là, le reste suit. Dans le monde des initiés, on a coutume de dire que quand l’élève est prêt, le maître arrive !