C’est ainsi qu’introduisait le Professeur Abdourahman Waberi sa première séance d’une formation de trois jours sur l’écriture non-fictive, ou la creative-narration, une appellation anglaise. Son auditoire particulier n’était pas cette fois faite de ses étudiants du Georges Washington University aux Etats-Unis, ou de l’université de Caen en France.

Cet enseignant djiboutien partageait ses connaissances avec une vingtaine de journalistes et blogueurs francophones de trois pays africains, Burundi, Côte d’ivoire et la République démocratique du Congo.

A cocody, Waberi et blogueurs congolais ivoiriens et burundais

Citant des auteurs Africains comme Ibn Khaldun, Abdourahman Waberi a expliqué aux journalistes des trois pays comment leurs œuvres narratives ont pu changer la vision occidentale du monde africain. Pour lui, les billets de blogs et les papiers de rédaction que produisent régulièrement les journalistes et blogueurs africains sont déjà un pas, il y a de centaines d’exemples  où des blogueurs ont aidé à changer les choses sur le continent. Dans la crise ivoirienne par exemple, un hashtag  #CivSocial sur les réseaux sociaux, avec la mobilisation de blogueurs et autres jeunes ivoiriens avait permis de sauver 82 vies pendant la crise de 2010 et 2011. Plusieurs medias internationaux qui avaient une mauvaise lecture de la crise ivoirienne se referaient aussi à ces jeunes ivoiriens pour avoir un meilleur regard de l’évolution de la crise au pays. Mais, expliquait le professeur, c’est sur du court terme. L’écriture non fictive peut aller sur plus long, et certes il demande aussi plus de temps. Vous êtes déjà journalistes, c’est votre travail. Disons que c’est ce que vous faites la journée. La nuit, vous pouvez maintenant vous concentrer sur la narration créative !

« On peut penser que écrire long n’est pas chose aisée. Mais il y a des astuces pour rendre facile l’écriture. C’est avoir des prompts. Des petites phrases de relance qui peuvent vous faire gagner des pages. Cela peut être une première phrase d’une chanson, ou même d’un autre livre. » Rassurait Abdourahman Waberi.

« Et si cela vous parait difficile, vous pouvez vous inspirer des personnes qui ont aidé beaucoup à se lancer, Raymond Queneau par exemple ! »

Raymond Queneau avait, dans son très populaire livre Exercices de style sorti en 1947, raconté une même histoire 99 fois et de 99 façons différentes. C’est l’un de ses livres les plus populaires, traduit dans plus de 30 langues étrangères, adapté au théâtre ou dans des chansons.  Membre et cofondateur d’Oulipo (Ouvroir de littérature potentiel), c’est un groupe international de littéraires et de mathématiciens se définissant comme des « rats qui construisent eux-mêmes le labyrinthe dont ils se proposent de sortir.»  Ils créent des astuces pour faciliter l’écriture littéraire.

Les membres de ce groupe se réunissent une fois par mois pour réfléchir autour de la notion de « contrainte » et produire de nouvelles structures destinées à encourager la création narrative. C’est de cette narration que les journalistes africains pourraient obtenir cette plus-value qui serait la casquette d’écrivain.

De la théorie à la pratique sur une écriture non fictive facilitée par une contrainte

Abdou, comme pendant la session il préférait que les journalistes et blogueurs l’appellent, proposa  comme exercice pratique au deuxième jour de formation, d’écrire un texte mais en commença chaque paragraphe avec la phrase « Je me souviens que ou de », d’enchainer ensuite avec un souvenir.

La méthode marchait, en une demi-heure les étudiant de Waberi avaient couché sur leurs ordinateurs des pages pour certains et de nombreuses lignes pour d’autre. Mais beaucoup se décidèrent de reprendre, pour certains qui s’étaient arrêtés d’écrire, d’autre purent même finir certains essais sur lesquels ils bloquaient depuis des mois, comme Armel Ras, journaliste et blogueurs burundais qui depuis longtemps était aussi dans le cinéma.

« Je me souviens de cette erreur, comme si c’était hier, comme si c’était il y a une minute.

Je me souviens aussi de cette impuissance permanente que j’ai depuis, celle de sentir si proche le moment de l’erreur, mais sans pouvoir y changer quoi que ce soit.

Je me souviens de ce pincement au cœur, je me souviens aussi qu’humainement l’on ne peut souffrir plus que ça,

Au marche d’adjame, Frank Boni, juriste ivoirien et blogueur demontrant sa nouvelle puissance au professeur waberi devenu ami

Enfin je me souviens qu’à personne je ne pourrai souhaiter tel malheur, celui d’avoir laissé son bonheur s’enfuir. Celui d’être le seul acteur de son propre plus grand malheur. Mais la nature humaine n’est-elle pas ainsi faite ? Ce douloureux malheur ne serait-il pas la seule chose qui me fait ne pas oublier le bonheur de ce baiser ? On n’apprécie le miel que si l’on a connu vinaigre, mais cela est tolérable quand c’est le vinaigre qu’on a connu avant, et que le miel on a su l’apprécier. Mon schéma est contraire, je viens de connaitre le gout du vinaigre, et jamais je n’oublierai celui du miel. » Extrait du travail d’un des journalistes en places,

Le cours en salle était fini, le troisième jour c’était une immersion dans la société ivoirienne, en plein dans le marché de Adjamé, le professeur et ses étudiants particuliers sillonnaient les rues, visitaient des étalages de livres, marchandaient des habits prêts à porter que des commerçants nigérien vendaient dans ce surpeuplé marche d’Abidjan. Discutant sur plusieurs sujets sur les sociétés africaines, la musique, l’art ou l’amour. Waberi n’était plus ce professeur qui donne cours dans de prestigieuses universités d’Europe ou d’Amérique.  C’était un ami, avec certes plus d’expériences, mais qui les partage sans avarice. Une visite toute innocente, mais pleine d’inspirations.

Grâce à RNW, certains blogueurs et journalistes venaient de découvrir ce qu’ils pouvaient devenir en plus, des écrivains.Des écrivains pour raconter l’Afrique telle qu’elle le mérite.

Se souvenant de l’empreinte que lui ont laissée ces jeunes, Abdourahman Waberi a dit d’eux : « Certains d’entre eux sont déjà parents, ils ont tous la tête sur les épaules. Je ne serais pas étonné de les retrouver en position de leadership au Kivu ou ailleurs. Souhaitons-leur bonne route » dans sa chronique dans le prestigieux journal Le Monde