Alors que les résidents de la partie anglophone du Cameroun profitent à nouveau de l’accès à Internet, certaines situations ne sont pas encore revenues à la « normale ». Les avocats de la Common Law sont toujours en grève, la majorité des écoles dans les régions anglophones sont fermées depuis novembre 2016 et l’on observe toujours des « villes mortes » financièrement paralysantes – au cours desquelles les entreprises restent fermées et la circulation est entravée au moins une fois par semaine.

Le gouvernement n’a toujours pas jugé les leaders des manifestations : lorsqu’ils se présentent au tribunal, leur procès est reporté au mois d’après. Les ambassadeurs et les ministres – en majorité francophones – menacent d’appliquer une autre coupure d’Internet s’ils le jugent nécessaire, et beaucoup de personnes sont toujours enfermées sans aucune accusation. C’est le règne de l’incertitude.

Cette expérience et le temps passé loin de la distraction d’Internet m’ont permis de regarder différemment plusieurs aspects de cette révolution des temps modernes. Voici quelques points clés :

Une révolution imparfaite mérite toujours d’être résolue parfaitement

Les Humains ont tendance à beaucoup attendre des victimes.

Si vous regardez plusieurs groupes d’opprimés, vous verrez que le soutien est unanime uniquement lorsque la partie abusée est perçue comme « irréprochable ». Dans les débats en Afrique du Sud, l’on avance souvent l’argument selon lequel les Nigérians font entrer de la drogue dans les quartiers pour affirmer que les attaques xénophobes sont « justifiées ». Aux États-Unis, le meurtre des Afro-américains par les officiers de police est souvent justifié par les délits et les crimes mineurs précédents des victimes.

Tel est le cas avec la lutte anglophone actuelle au Cameroun, lutte qui a été critiquée autant – sinon plus – qu’elle n’a été soutenue parce que ceux qui constituent le mouvement n’ont pas été des victimes parfaites.

La légitimité d’une cause ne doit pas souffrir de reconnaissance, juste parce que la victime n’est pas complètement irréprochable.

Ce mouvement qui a commencé comme une action syndicale des avocats de la Common Law en octobre 2016 s’est transformé en quelque chose de plus grand lorsque les enseignants des régions anglophones s’y sont joints. Dès lors, il a été passé au peigne fin et les Camerounais de tous les côtés de la barrière linguistique, au niveau local et à l’étranger, lui ont trouvé des défauts. Le 17 janvier 2017, lorsque le gouvernement a entamé les arrestations arbitraires des leaders des manifestations et a suspendu la connexion Internet dans les deux régions anglophones, plusieurs d’entre nous avaient déjà commencé à critiquer le mouvement.

Les leaders des manifestations du départ – les syndicats des enseignants et des avocats de la Common Law –, poussés par le sentiment populaire, ont abandonné lesrevendications syndicales avec lesquelles ils avaient commencé pour s’attaquer au système politique tout entier qu’ils considéraient être à l’origine de leurs problèmes. Dès lors, ils ont engagé une bataille sécessionniste qui semblait dénuée de stratégie ou de prévoyance, et pas près de se terminer.

La « lutte », comme on a fini par l’appeler, était caractérisée par un manque d’accord sur les désirs réels des anglophones marginalisés : voulaient-ils le fédéralisme, la sécession ou simplement une meilleure gouvernance grâce à laquelle une solution serait trouvée à leur marginalisation et les promesses de décentralisation du gouvernement seraient réellement mises en œuvre ? Elle a été entachée davantage par la diffusion des informations (non vérifiées) selon lesquelles les manifestants s’activaient à violenter, à brûler et à intimider par voie électronique toute personne (ou institution) ayant des opinions contraires aux leurs. Par conséquent, on avait l’impression que les révolutionnaires n’étaient pas différents du monstre contre lequel nous nous révoltions.

C’est la coupure d’Internet – une réponse négligemment cruelle et illogique du gouvernement – qui nous a permis de réaliser que plusieurs d’entre nous étaient coupables du fait de désirer une victime parfaite ou, dans le cas présent, une révolution parfaite. La plupart des personnes avec des privilèges similaires ont été incapables de sympathiser avec un mouvement aussi imparfait. Une grande partie du pays est donc restée silencieuse lorsque ce système de communication vital a été coupé dans deux des dix régions du pays.

Les fausses informations, tout comme une épidémie de paludisme, sont mieux traitées en nettoyant l’environnement où foisonnent leurs vecteurs.

Lorsque le journal d’État a publié un mensonge flagrant à propos d’une reprise des cours tranquille/complète dans toutes les écoles des régions anglophones, on n’a pas qualifié cela de « fausse information ».

Oui, le mouvement n’était pas parfait. Et alors ? Nous pouvons critiquer la lutte parce qu’elle s’est écartée du droit chemin, mais la vérité à propos de la manifestation demeure : il y a eu des décennies de marginalisation des anglophones, d’abus de pouvoir par la police, de problèmes systématiques dans nos systèmes éducatif et juridique, et de suppression de la liberté d’expression.

Nous pouvons remettre en question la stratégie de la lutte, l’authenticité de certains leaders et l’incitation à la haine, le sexisme, l’intimidation en ligne et la stupidité qui l’ont entachée, mais nous ne devons pas réfuter la légitimité de sa nécessité. La légitimité d’une cause ne doit pas souffrir de reconnaissance, juste parce que la victime n’est pas complètement irréprochable.

Les fausses informations sont une conséquence ; nous devons traiter la cause

Les « fausses informations » ont attiré mon attention pour la première fois lors des élections présidentielles aux États-Unis en 2016. Soit Donald Trump accusait les médias de les répandre, soit les médias recoupaient ses informations afin de prouver qu’il était un charlatan, soit l’équipe de campagne d’Hillary Clinton se battait pour dissiper les rumeurs et apporter des rectificatifs à des histoires exagérées. Ensuite, les fausses informations ont semblé être facilement reconnaissables : des pièges à clics en titres, une absence évidente d’un secrétaire de rédaction et très peu de faits déclarés. Cela n’était pas très important pour moi jusqu’au moment où ce fut le tour du Cameroun. Tout au long de la lutte, les Camerounais anglophones en ligne ont vu et partagé au moins l’une des fausses histoires suivantes :

Voilà juste quelques exemples d’informations non vérifiées qui ont défilé pendant cette période. Les histoires se répandaient facilement parce qu’elles justifiaient ou flattaient la révolution. Ces histoires se créaient et se partageaient via WhatsApp et s’accompagnaient souvent par la mention « Pris sur un mur » censée dégager la responsabilité de l’émetteur vis-à-vis des accusations de fausses informations. Et cela s’est passé ainsi jusqu’à ce que des histoires dont on ne pouvait pas identifier les auteurs deviennent des faits, des faits alternatifs.

Sur les instructions du Ministère des Postes et Télécommunications, un blackout Internet a été imposé dans les deux régions anglophones, à partir du 17 janvier 2017, afin de « ralentir la propagation de fausses informations ».Des SMS ont été envoyés directement sur les téléphones mobiles des abonnés pour leur faire part des sanctions encourues, parmi lesquelles de longues peines d’emprisonnement, pour « partage de fausses informations à travers les médias sociaux ». Ces affirmations ont été renforcées davantage lorsque le président de l’Assemblée Nationale du Cameroun a qualifié l’utilisation de médias sociaux de « nouvelle forme de terrorisme… aussi dangereuse qu’un missile » dans un discours au parlement.

Au fur et à mesure que j’entendais de plus en plus cette excuse, j’ai commencé à me demander ce qu’était exactement une fausse information. J’ai conclu qu’une fausse information, tout comme le terrorisme, dépendait de qui y prend part. Lorsque le journal d’État a publié un mensonge flagrant à propos d’une reprise des cours tranquille/complète dans toutes les écoles des régions anglophones, on n’a pas qualifié cela de « fausse information ». À de nombreuses occasions, notre principale agence de presse a rapporté de manière sélective les rassemblements, les protestations et la violence de la police, avec des responsables du gouvernement qui niaient l’existence des violences, même lorsqu’elles étaient filmées, et rien de tout cela n’a été considéré comme fausse information. En fait, les radios et télévisions privées qui ont essayé de fournir plus d’informations sur les protestations ont été menacées.

On ne réagit pas aux fausses informations en étouffant davantage les populations. Cela donne juste l’impression que ces informations n’étaient pas fausses du tout, et que vous – le gouvernement – avez quelque chose à cacher. D’ailleurs, la coupure imposée par le gouvernement aura plutôt encouragé la diffusion de fausses histoires. Il était devenu plus difficile de vérifier les rumeurs qui circulaient par SMS entre les Camerounais dans d’autres zones du pays et dans la diaspora.

Nous sommes tous complices. Néanmoins, aucun groupe n’est plus complice que ceux qui gardent le silence.

Les fausses informations, tout comme une épidémie de paludisme, sont mieux traitées en nettoyant l’environnement où foisonnent leurs vecteurs. Éliminez les mauvais reportages, déployez des filets de vérification de faits fiables et diffusez dans cet environnement une éducation complète pour développer l’esprit critique. Ensuite, vous verrez comment les citoyens eux-mêmes dénonceront les colporteurs de rumeurs et les blogueurs qui propagent des histoires sans fondement.

C’est le silence qui vous tuera

Le point le plus important pour moi dans cette coupure d’Internet c’est cette affirmation que nos leaders ne sont pas les seuls à blâmer pour les multiples problèmes auxquels le pays fait face. Nous sommes tous complices. Néanmoins, aucun groupe n’est plus complice que ceux qui gardent le silence.

C’est le silence de plusieurs d’entre nous qui a donné lieu à la crise. Le silence de ceux dont les membres de famille répètent des propos désobligeants à propos d’autres groupes linguistiques, perpétuant ainsi les stéréotypes. Le silence de ces politiciens anglophones qui choisissent leurs postes plutôt que leur identité. Le silence de ces historiens qui oublient aisément d’immortaliser la véritable date de l’indépendance d’une partie entière du pays. Le silence de ces journalistes qui choisissent ce qu’il faut diffuser et ce qu’il faut omettre. Le silence de ceux qui, reconnaissant qu’un message viral est faux ou incomplet, ont juste fermé les yeux. Et bien sûr, ceux qui continuent de garder le silence en pensant « ça passera bientôt », « prions seulement », et « quelqu’un d’autre va parler ».

Dans tous les cas, la plus grande conséquence de la coupure d’Internet aura été l’indifférence qu’elle a engendrée chez une génération de jeunes camerounais anglophones qui étaient autrefois si remplis d’espoir. Nous nous rappellerons le silence de ceux que nous respections en tant que leaders et mentors autant que les menaces de nos ennemies, sinon plus.

La vidéo originale de la manifestation au Zimbabwe se trouve ici